Nouvelles guerres ou nouveaux conflits ?

Le Monde culture et societe

La France est en guerre « , -entend-on dire de toute part depuis quelques jours, suite à l’innommable tragédie du  » vendredi noir « . La formule -touche, évoque des images dures qui -appartiennent à la mémoire longue de tous les Européens. Mais que nous livre ce temps long dont nous sommes les héritiers ? La guerre a pris ses marques dans notre histoire en -consacrant l’état paroxystique de la compétition multi-séculaire entre Etats ; elle s’est révélée comme le moyen -suprême dont disposaient ceux-ci pour vider leurs querelles. Elle supposait le face-à-face d’armées policées, le respect de -règles pour la plupart non écrites ; elle allait de pair avec le déploiement de ressources régaliennes, faites de -mobilisation et peu à peu de levée en masse, d’appareils -diplomatiques prêts à -prendre le relais ; elle évoquait une -négociation promise ou, en tout cas, possible un jour. Elle s’inscrivait dans une finalité -politique précise et en grande partie visible.

En cela, elle était essentiellement choc de puissance et même rencontre de puissances. Nombre de théoriciens de la guerre relèvent même que, pour toutes ces raisons, elle suppose que les -parties en guerre soient d’identité et de niveau de développement semblables. C’est bel et bien cette logique compétitive qui explique que la guerre et la construction de l’Etat furent liées de manière -intime dans l’histoire de l’Europe moderne : cette compétition était belligène, tandis que l’Etat sortait renforcé de tout nouvel épisode martial. L’instrument militaire s’inscrivait -naturellement comme truchement obligé d’un tel processus et couvrait une part essentielle de la décision.

Certains plaident la continuité et, dans les jours sombres que nous traversons, la référence à nos classiques -voudrait s’imposer comme la bonne thérapie : la guerre évoluerait dans ses modalités et resterait intacte dans ses principes ; on parlerait, à la -rigueur, de  » nouvelles guerres  » pour n’évoquer que des changements à la marge. Cette -illusion est -funeste : elle fait dangereusement fi des énormes transformations qui marquent le paysage des conflits mondiaux. La dispute n’est pas seulement -sémantique : elle touche aux choix politiques, à la -pertinence de la riposte, à -l’espoir mis dans les frappes, au bien-fondé de l’intervention militaire.

On pourrait certes constater déjà que le champ de bataille n’est plus le même, que les guerres ont assez largement déserté l’Europe, qui en était le centre de gravité -depuis des siècles. On pourrait, dès lors, se demander si ces -conflits qui naissent de l’intimité des disputes des autres peuvent si facilement devenir nos  » guerres « . La captation des conflits d’autrui crée des intimités nouvelles et d’autant plus dangereuses qu’elle nous oblige ensuite à nous plier à des logiques qui n’étaient pas les nôtres. Mais l’essentiel n’est pas là : il se trouve bien plus en amont, dans un inédit fondamental, vraie source de rupture ; si, hier, la guerre était une compétition de puissance, elle est devenue aujourd’hui l’expression dramatique de toutes les faiblesses sociales et politiques. On faisait -jadis la guerre parce qu’on était fort et on entendait en profiter pour gagner davantage. De nos jours, la conflictualité explose de plus en plus comme résultat de la faillite des Etats, de l’effondrement des contrats sociaux, de la précarité du lien social, de la faiblesse du développement humain. Il n’est qu’à regarder les cartes et les comparer : celle de la conflictualité endémique se confond avec celle des scores les plus bas de développement humain.

La déliquescence du social et du politique, la précarité, ou la totale disparition, des institutions rejoignent l’absence de liens sociaux autres que communautaires pour faire du conflit un espace hélas privilégié de survie. Il ne reste aux entrepreneurs de violence qu’à exploiter cette misère sociale et cette asphyxie du politique pour prospérer à leurs dépens. Al-Qaida, AQMI, Daech savent faire, savent utiliser à l’extrême une clientèle potentielle qui, hélas, ne les récuse pas. Froids stratèges, ils épousent la rationalité de l’entrepreneur et si, de surcroît, ils parviennent à attirer le  » croisé  » occidental sur leur terrain, le gain en image et en gestion de la violence en sera renforcé. Pourquoi, donc, tant d’insistance pour faire tomber le dominant dans le piège ? Cette lecture moderne de la mondialisation intervient à temps pour donner au -conflit toute son ampleur.

 » L’entrepreneur de violence  » n’a rien d’un Etat : ni les institutions, ni la territorialité construite et limitée, ni les armées, ni la culture militaire, ni les réflexes de la puissance. Ses champs de bataille sont multiples, diversifiés, insaisissables : on les trouve en Mésopotamie du Nord, mais ils ont aussi leurs ramifications à Bruxelles et dans la profondeur du sol français. Il y a pire : les conflits qui s’ouvrent se substituent à l’Etat défaillant, font jaillir des économies de guerre lucratives, bases d’échanges de procédés entre entrepreneurs de violence et réseaux mafieux ; ils créent même du lien social, dont s’alimentent les milices de toute sorte qui mobilisent d’autant plus facilement -jusqu’à embrigader des enfants-soldats à la recherche de moyens d’exister. Ils produisent enfin de l’autorité, les  » seigneurs de la guerre  » remplaçant alors des -princes décrédibilisés. Naissent ainsi de vraies  » sociétés guerrières  » appelées à durer.

Combat-on des sociétés par des canons ? Les canonnières d’hier vont-elles régler les  » nouveaux conflits  » d’aujourd’hui ? -Y a-t-il un seul exemple probant de telles prouesses ? Les puissances -gagnent-elles encore les  » guerres  » d’aujourd’hui ? Le cortège de leurs échecs, pertinemment perçu par Barack Obama, ne prête-t-il pas à réflexion ? Et si on revenait aux vraies causes pour trouver les vrais remèdes ? L’atrophie du politique, dont tout le monde a profité, -l’humiliation dont tout le monde s’est servi, l’insécurité humaine que tout le monde contemple avec indifférence ?

Par Bertrand Badie

La  » guerre  » est déclarée

Le Monde Culture et idées

Après les attentats de Paris, François Hollande a utilisé plusieurs fois ce mot. Il frappe l’imaginaire collectif mais ne recouvre plus, au XXIe siècle, la réalité que la France a connue à plusieurs reprises dans son histoire
Soudain, la guerre a fait irruption dans nos vies. Le mot est sur toutes les lèvres, à l’Assemblée nationale comme dans les studios de télévision. Il est sur tous les petits écrans que nous consultons à longueur de journée. Il est, désormais, dans nos têtes.

Dès le soir des attaques du 13 novembre, et avant même que le bilan n’atteigne 129 morts, le président François Hollande a parlé d’un  » acte de guerre « . Il est allé plus loin les jours suivants, utilisant pour la première fois le mot  » armée  » pour qualifier les auteurs des attentats, l’organisation Etat islamique (EI) : une  » armée terroriste « , une  » armée djihadiste « . Evitant l’expression  » armée islamiste « , qui aurait donné une dimension religieuse à cette  » guerre  » – même si, littéralement, djihad veut dire  » guerre sainte « .  » La France est en guerre « , a de nouveau martelé le président de la République le 16 novembre, devant les parlementaires réunis en Congrès à Versailles.

La guerre, la France la connaît bien, depuis des siècles. La célébration, en 2014, du centenaire du début de la première guerre mondiale, la première aussi à massacrer les gens par millions, a donné lieu à d’émouvantes et sincères cérémonies auxquelles ont très largement participé les Français. Les anniversaires des dates marquantes de la seconde guerre mondiale sont d’autant plus suivis que de nombreux survivants sont encore parmi nous et en entretiennent la mémoire orale. C’est essentiellement cela, la guerre, dans l’imaginaire collectif : des conflits armés entre Etats, à l’appui de revendications territoriales ou de velléités de conquête, avec un début (déclaration de guerre) et une fin (armistice). Clausewitz, le grand théoricien prussien de la guerre, la définissait au XIXe siècle comme la continuation de la politique d’Etat par d’autres moyens – en l’occurrence la violence.

Plus enfouies dans la mémoire française, bien que plus récentes, les guerres coloniales et les guerres d’indépendance sont perçues comme des guerres de contre-insurrection plutôt que comme des guerres interétatiques ; l’ennemi aspirait, précisément, à devenir un Etat, mais n’en avait pas encore le statut. Ce fut même parfois des guerres censurées, comme lorsqu’il fallait parler pudiquement des  » événements d’Algérie  » : officiellement, ce n’était pas une guerre. Ce type de conflits a consacré l’émergence de la  » guerre asymétrique « , dans laquelle les adversaires ne sont pas de même nature. Et un nouveau type de rapport de forces : l’asymétrie ne garantit pas nécessairement la victoire de ceux qui ont la supériorité des forces -conventionnelles, comme l’ont prouvé, au détriment de deux superpuissances, la guerre du Vietnam, que les Etats-Unis ont perdue, et la guerre d’Afghanistan, pays dont les Soviétiques ont fini par se retirer.

Consciente de la nécessité d’éviter la répétition de l’horreur des deux guerres mondiales, la communauté internationale s’est organisée à partir de 1945 en créant l’ONU ; le multilatéralisme est devenu la règle pour gérer les relations internationales, et l’arme nucléaire, utilisée par les Américains à Hiroshima et Nagasaki, a imposé la dissuasion comme technique de limitation des affrontements militaires. La guerre n’a pas disparu complètement, mais c’est un affrontement sans violence généralisée qui oppose les deux blocs issus de la seconde guerre mondiale : cette guerre-là est contrôlée, froide. L’Europe, elle, s’est préservée de nouveaux désastres en construisant, sous l’impulsion de la France et de l’Allemagne, une union institutionnelle. La guerre froide prendra fin pacifiquement, symbolisée par un mur que le peuple abat, à Berlin. L’empire soviétique s’écroule, presque paisiblement, sous le poids de sa propre incompétence, deux ans plus tard, en 1991.

Pour les Français, le XXe siècle s’achève sur les guerres des Balkans, barbares et meurtrières, mais localisées et sans incidence sur le sol français. Elles témoignent de l’affirmation d’une nouvelle justification d’interventionnisme, la guerre d’ingérence, qui va déboucher sur le débat juridique de  » la responsabilité de protéger « .

Pendant la dernière décennie du XXe siècle, pas moins de huit interventions militaires menées au nom de la communauté internationale affichent un objectif humanitaire, qui l’emporte largement sur la justification sécuritaire (Somalie, Haïti, Bosnie-Herzégovine, Rwanda, Sierra Leone, Kosovo, Timor oriental, RDC), comme le souligne un excellent ouvrage collectif sur cette question, Justifier la guerre ?, dirigé par Pierre Hassner et Gilles Andréani (Presses de Sciences Po, 2013).

A l’aube du XXIe siècle, l’Europe aborde donc un monde où la guerre interétatique est de plus en plus rare. Mieux : on  » euphémise  » la notion de conflit, remarque Camille Grand, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique à Paris. L’accent n’est plus mis sur la guerre mais sur la paix, qu’il faut  » imposer « , puis  » maintenir « , dans le jargon des institutions internationales. On ne parle pas de guerre, on est dans la  » gestion de crises « , dans la  » prévention de conflits  » ou, à défaut, la  » résolution de conflits « .

Cette construction intellectuelle, politique et juridique de l’après-guerre froide bascule, le 11 septembre 2001, dans les ruines des Twin Towers du World Trade Center de New York, pulvérisées par Al-Qaida. Pour déloger les talibans, sponsors d’Al-Qaida, de leur base en Afghanistan, les Etats-Unis de George W. Bush se parent des couleurs du multilatéralisme, invoquant le droit à la légitime défense, individuelle et collective, prévu par l’article 51 de la Charte des Nations unies. Ils mobilisent les alliés de l’OTAN en vertu de l’article 5 du traité de Washington.  » On observe alors, se souvient Camille Grand, un glissement juridique vers le domaine de la guerre.  » Et pas seulement juridique :  » Il s’agissait de mobiliser contre le terrorisme des moyens militaires pour des tâches qui, jusque-là, relevaient de la police et des services de renseignement « , donc de forces civiles.

Sous couvert de  » coalition « , c’est bien, en réalité, la puissance américaine elle-même qui mène cette guerre en Afghanistan. Et, cette fois, le sécuritaire a pris le dessus sur l’humanitaire. La preuve : le mot  » guerre  » a refait surface. Le président Bush proclame la  » guerre globale contre la terreur « , qui a même son acronyme, GWOT (Global War on Terror). L’Amérique se sent en guerre, orne ses rues et ses maisons de bannières étoilées, fait corps avec ses troupes. La guerre à l’extérieur se double d’une offensive juridique visant à protéger le pays et sa population du terrorisme : c’est le Patriot Act, arsenal législatif sécuritaire adopté par le Congrès dans la foulée des attentats, et qui restreint les libertés publiques.

Le  » glissement juridique  » évoqué plus haut fait naître de nouveaux concepts, comme celui de  » combattant ennemi « , qui permet d’échapper aux conventions de Genève sur les prisonniers de guerre. La CIA commet de sérieuses entorses au droit international en acheminant secrètement dans des pays alliés des suspects interpellés en Afghanistan, qui vont être interrogés dans des prisons secrètes sous-traitées à ces pays. La création la plus spectaculaire de ce nouvel ordre juridique de la guerre antiterroriste est le camp de Guantanamo, ouvert en janvier 2002, où les suspects, détenus sans jugement, subissent des interrogatoires pour lesquels une forme de torture est autorisée et qui, malgré les engagements pris par le président Barack Obama, n’est toujours pas fermé à ce jour.

L’invasion puis l’occupation de l’Irak par l’armée américaine et quelques pays alliés, à partir de 2003, poussent cette logique encore plus loin. La justification initiale, qui est de lever la menace – imaginaire – d’armes de destruction massive abritées par le régime de Saddam Hussein, se transforme en un objectif de changement de régime. Les Etats-Unis font la guerre, cette fois-ci, sous couvert de promotion de la démocratie – guerre qui se solde par un fiasco total, et dont le monde arabo-musulman et l’Europe paient encore les conséquences.

Férocement combattue, la nébuleuse Al-Qaida a essaimé. Aujourd’hui, c’est l’EI qui, se nourrissant du chaos créé par la désintégration des Etats au Moyen-Orient, menace les pays occidentaux et les régimes arabes sunnites. Conçu au XXe siècle pour faire face aux guerres interétatiques, l’ordre juridique international est dépassé. Et la manière dont les Etats belligérants tentent de s’adapter à ce nouveau type de guerres asymétriques entre en conflit avec le retour de la morale dans la vie internationale de l’après-guerre froide, illustré notamment par la montée de l’exigence d’une justice internationale.

C’est dans ce contexte d’évolution profonde de la notion de guerre et de son environnement juridique qu’intervient la  » guerre  » de François Hollande. D’autres facteurs ont accéléré cette mutation : la transformation de la menace, le terrorisme de masse, la prolifération, la cyber-sécurité. La mondialisation est indubitablement, pour Philippe Moreau Defarges, de Sciences Po,  » la cause majeure  » des guerres asymétriques actuelles.  » Elle a créé des frustrations à l’échelle planétaire quand, à un autre niveau, elle facilite les échanges d’armes, de matériaux dangereux, et les flux de capitaux « , dit-il.Les prouesses technologiques permettent de mener des campagnes d’assassinats ciblés de chefs de groupes terroristes depuis des drones aériens, une technique dont le président Obama a fait un large usage. Le politologue Pierre Hassner, cité par Bruno Tertrais dans son livre La Guerre ( » Que sais-je ? « , PUF, 2014), fait remarquer que la violence politique de ce début de siècle voit s’opposer deux figures emblématiques qui sont l’inverse l’une de l’autre : le pilote de drone armé et l’auteur d’un attentat suicide.

Il reste aux Français, encore sous le choc des attaques du 13 novembre, à déterminer si c’est bien cette guerre-là qu’ils veulent, avec toutes les conséquences qu’elle risque de comporter, à l’intérieur et à l’extérieur. Une guerre du XXIe siècle, livrée contre un ennemi invisible, qui ne reconnaît ni droit ni règles.

Sylvie Kauffmann

lectures sur la question musulmane

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Libération, 15/11/15, Alexandra Schwartzbrod

Pour le philosophe, les terroristes veulent que «nous nous retournions les uns contre les autres : non musulmans contre musulmans, et citoyens contre une classe politique qui serait « incapable de nous protéger »».

Philosophe des religions, Abdennour Bidar travaille depuis des années sur le monde musulman et la laïcité. En 2015, il a publié Plaidoyer pour la fraternité (Albin Michel) et Lettre ouverte au monde musulman (Les liens qui libèrent).

Si vous deviez vous adresser à nouveau au «monde musulman», que lui diriez-vous ?

Daech est un cancer qui ronge et défigure ce monde musulman. J’insisterais donc sur l’urgence d’une prise de conscience, sous peine de mort. La civilisation islamique est l’homme malade de la civilisation mondiale, et Daech n’est que son symptôme le plus grave. Mais le corps entier est atteint : par où commencer la liste du désastre, de la faillite morale, politique et spirituelle ? Avec partout ou presque une quasi-absence de démocratie ; des monarchies du Golfe qui financent la domination globale d’une religiosité fondamentaliste ; l’échec des printemps arabes (exception faite d’une Tunisie courageuse mais terriblement fragile) ; le traditionalisme persistant qui continue d’asservir les femmes, ou ailleurs la propagation d’un néoconservatisme hyperrigoriste…

Daech n’est que la pointe avancée d’une civilisation en danger et en perdition. Si je suis si sévère, c’est que je souffre de voir cette grande spiritualité et culture que j’aime s’enfoncer ainsi vers le néant. Quelle image de spiritualité, de société heureuse, de rayonnement intellectuel et culturel, de grande contribution à la marche du progrès humain, l’islam a-t-il encore à proposer au monde ? Le mépris de Daech pour la vie humaine est une pulsion de mort, et ses crimes contre l’humanité disent que quelque chose de suicidaire ou d’autodestructeur et destructeur se passe du côté de cet islam. Consciemment et inconsciemment, il est la proie de forces radicalement antihumanistes, qui cherchent à l’entraîner et à nous entraîner dans une sorte d’apocalypse. Les humanistes du monde, musulmans compris, doivent tous coopérer et associer leurs forces de résistance, d’urgence, à ce scénario de folie.

Ce travail de remise en question que vous réclamiez il y a un an aux musulmans n’a pas été fait ?

Tout reste à faire à cet égard. C’est une tâche à la fois hyperurgente et au long cours. Car cela suppose aussi bien la réforme des systèmes éducatifs que de toute la société. Les deux sont prisonniers d’un rapport archaïque au religieux considéré comme «soumission» à Dieu dans une civilisation mondiale centrée sur le principe de liberté de l’être humain. Cherchez l’erreur ! Cherchez l’anachronisme ! Or ce préjugé d’un rapport à la transcendance gouverné par la soumission entraîne – effet domino ou réaction en chaîne – toute une malédiction de rapports de domination : des hommes aux lois religieuses, des simples croyants aux chefs religieux, des femmes aux hommes, et des sociétés à tous les autoritarismes complices ou concurrents du religieux et du politique. Voilà le ver métaphysique dans le fruit de la civilisation. Il est incrusté à la profondeur du psychisme, de la culture savante comme populaire, et il contamine les institutions politiques, les organisations sociales, les mœurs, les coutumes, les relations sociales et privées. Bref, le chantier est immense.

On comprend, par rapport à cela, que détruire Daech n’est que le premier impératif. Il faudra ensuite régénérer l’islam comme grande civilisation et culture, à la hauteur de ses âges d’or comme la période andalouse ou les époques de sociabilité tolérante entre juifs, chrétiens et musulmans. Et ce, non pas en essayant de faire revivre le passé, ni en prétendant «réformer» la religion par le soi-disant retour à son «noyau» primordial ou «génie originel», mais en créant du neuf, en inventant une nouvelle spiritualité musulmane et, au-delà du religieux, en trouvant pour l’islam sa voie propre dans la modernité et postmodernité. Voilà ce qu’il n’a pas su faire et qui rend ses fanatiques si agressifs : ils sont les éléments les plus déstabilisés d’une civilisation humiliée et angoissée par son incapacité foncière à remonter non au passé mais à la racine de son mal, et incapable de se trouver une signification au présent. Incapable aussi de trouver une place dans le concert des nations du monde – une place digne de respect et non la place méprisable accordée à l’argent du Golfe.

Comment expliquez-vous que, après la phase de fraternité post-Charlie, le débat intellectuel se soit crispé à ce point ? A qui en appelez-vous ? A la société civile ? Aux politiques ? Aux intellectuels ? Aux leaders religieux ?

J’exhorte à ne pas se laisser ainsi paralyser – par la peur, par nos divisions – et à nous mobiliser tous ensemble. Comprenons bien ce qui se joue. C’est la communion du 11 Janvier qui vient d’être visée. Nous avons manifesté ce jour-là une unité, une fraternité, qui ont réactivé la puissance de la France comme symbole de valeurs universelles. A partir de là, nous sommes devenus le peuple qui ne se laisse pas intimider, le peuple qui résiste, le peuple qui répond au Mal par le Bien c’est-à-dire non par la vengeance mais par la solidarité, par la mobilisation collective pour un humanisme sans frontières. Voilà ce que les terroristes cherchent à nous faire payer. Autrement dit, ils nous ont pris comme cible pour ce que nous représentons dans le monde, ils cherchent à nous détruire comme ce peuple, cette société éprise de paix, de liberté, de justice, qui incarne la force de la vie et de l’amour contre lesquelles le néant ne peut rien. Ils ont cherché à frapper assez fort pour briser notre unité, pour anéantir ce qui est plus fort que leur néant.

Et pour cela, ils cherchent à ce que, sous l’effet de la peur et du sentiment d’impuissance, nous nous retournions les uns contre les autres : non musulmans contre musulmans, et citoyens contre une classe politique dont les terroristes nous disent en substance : «Elle est incapable de vous protéger.»

Il faut résister tous ensemble à ces mécanismes psychologiques où l’on cherche à nous entraîner, et pour cela ne pas se tromper d’ennemi : il est extérieur. Ne tombons pas dans le piège de l’ennemi intérieur qui désignerait le musulman, l’immigré, le réfugié qui vivent ici. Ne laissons pas les terroristes nous rendre ennemis de nous-mêmes. Ils savent qu’à eux seuls, ils ne peuvent pas nous vaincre, alors ils tentent d’utiliser contre nous nos propres tentations de discorde. C’est pourquoi il va falloir se battre avec la plus grande énergie collective, dans les semaines qui viennent, pour l’emporter ensemble sur tous ceux qui voudront dresser notre population contre elle-même.

J’en appelle à tous ceux qui ont, ou qui veulent prendre maintenant, une responsabilité : que dans le lieu où ils se trouvent, et les forces dont ils disposent avec ceux qui les entourent, ils travaillent à cultiver notre unité qui seule peut nous préserver, à resserrer les liens sociaux et humains, à réduire toutes les fractures sociales et culturelles qui sont les failles dans lesquelles peuvent s’enfoncer, pour les élargir, les forces de division. Que toutes les associations, par exemple, qui travaillent à réparer la solidarité sociale ou à rétablir le dialogue interculturel, appellent les bonnes volontés sur les réseaux sociaux, ou leur donnent rendez-vous sur la grande place d’un quartier, d’un arrondissement, d’une commune, pour offrir une voie de mobilisation concrète à tous les désirs d’engagement qui commencent déjà à se manifester. Ne laissons pas retomber dans le vide et la solitude tous ces élans humanistes et citoyens !

Lettre ouverte au monde musulman

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en 2014 Bidar écrivait ceci :

Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident !
Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag #NotInMyName). Tu t’insurges que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question ! Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde l’islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir… Et cela m’inspire une question – LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? C’est qu’en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses par en avoir le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre – et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci tant que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIème siècle ! Malgré la gravité de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance !

Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l’avenir ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms de Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou « Etat Islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ?

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l’avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu’est le culte du dieu argent.

Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité tu es devenu si faible derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière.

Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’« Il n’y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ?

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, ni qu’on leur parle de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu’ils n’osent pas donner à leur propre conscience le droit de le remette en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !

Or cela de toute évidence n’est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l’Etat islamique. Non ce problème là est infiniment plus profond ! Mais qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam du passé dépassé, l’islam déformé par tous ceux qui l’instrumentalisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?

Bien sûr dans ton immense territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel ; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en Terre d’islam, et partout dans les communautés musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par « l’islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s’acharnent à imposer que « La doctrine de l’islam est unique » et que « L’obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un Bien et d’un Mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles – de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !

Alors ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant Etat islamique t’aient pris ton visage ! Les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, dans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction.

Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ». Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « Qui aime bien châtie bien ». Et au contraire tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui veulent faire de toi une victime – tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

Lettre ouverte au monde musulman

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en 2014 Bidar écrivait ceci :

Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin – de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident !
Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag #NotInMyName). Tu t’insurges que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question ! Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde l’islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir… Et cela m’inspire une question – LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? C’est qu’en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses par en avoir le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre – et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci tant que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIème siècle ! Malgré la gravité de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance !

Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l’avenir ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms de Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou « Etat Islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ?

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l’avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu’est le culte du dieu argent.

Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité tu es devenu si faible derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière.

Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’« Il n’y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à la liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ?

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, ni qu’on leur parle de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu’ils n’osent pas donner à leur propre conscience le droit de le remette en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !

Or cela de toute évidence n’est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l’Etat islamique. Non ce problème là est infiniment plus profond ! Mais qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam du passé dépassé, l’islam déformé par tous ceux qui l’instrumentalisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?

Bien sûr dans ton immense territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel ; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allâh se rencontrent. Il y a en Terre d’islam, et partout dans les communautés musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par « l’islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s’acharnent à imposer que « La doctrine de l’islam est unique » et que « L’obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un Bien et d’un Mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles – de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !

Alors ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant Etat islamique t’aient pris ton visage ! Les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, dans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction.

Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Abdennour, « Serviteur de la Lumière ». Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « Qui aime bien châtie bien ». Et au contraire tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui veulent faire de toi une victime – tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

Ébriété guerrière 

  
https://flic.kr/p/9ijrDU« Etoiles » (un marché à Damas, en Syrie)
cc Christophe

Le 13 novembre 2015, une série de fusillades et d’explosions ont endeuillé Paris et Saint-Denis, provoquant la mort d’au moins 130 personnes. Les auteurs de ces attentats, souvent des jeunes Français musulmans, ont motivé leur acte en invoquant l’intervention militaire de leur pays en Syrie contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). Deux jours plus tard, Paris a procédé à de nouveaux bombardements contre les positions de l’OEI en Syrie, principalement dans la « capitale » de l’organisation, à Rakka. Et, dorénavant, le gouvernement français comme l’opposition de droite s’accordent sur la nécessité de multiplier les « frappes » en Syrie. L’urgence de mener sur le front intérieur une « guerre » implacable ne les distingue pas davantage.

La seule question qui semble faire débat entre eux tient à la composition de la coalition internationale combattant l’OEI. Avec ou sans la Russie ? Avec ou sans l’Iran ? Avec ou sans le gouvernement syrien ? La politique étrangère française, dont le crédit a été largement atteint par une succession d’hypocrisies et de maladresses, paraît à présent se rallier à l’idée d’une alliance aussi large que possible. Une telle position est déjà celle que défendent l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, l’ancien premier ministre François Fillon et l’ancien ministre des affaires étrangères Alain Juppé. Tous exigeaient il y a encore quelques mois, ou quelques semaines, le départ préalable du président syrien Bachar Al-Assad ; tous y ont dorénavant renoncé.

Décidée de manière solitaire, sans débat public, sans participation autre que purement décorative du Parlement, dans un alignement médiatique conforme aux habitudes du journalisme de guerre, l’intervention militaire française soulève néanmoins plusieurs questions de fond.

L’existence d’une « coalition », tout d’abord : celle-ci est d’autant plus large que les buts de guerre de ses principaux membres diffèrent, parfois très sensiblement. Certains participants (Russie, Iran, Hezbollah libanais, etc.) veulent avant tout maintenir au pouvoir le régime de M. Al-Assad, bien que celui-ci soit détesté par une large partie de la population. D’autres (Turquie et Arabie saoudite en particulier), qui ont manifesté de la complaisance envers l’OEI jusqu’à ce que celle-ci se retourne contre eux, aimeraient s’assurer que M. Al-Assad va tomber. Comment imaginer que ce malentendu fondamental ne débouche pas sur de nouvelles convulsions dans l’hypothèse d’une victoire des alliés de circonstance contre l’OEI ? Faudra-t-il alors imaginer une nouvelle intervention pour séparer (ou pour détruire) certains des ex-coalisés ? Les atrocités de l’OEI sont largement documentées, y compris par l’organisation elle-même. Malgré cela, elle a été bien accueillie dans des régions sunnites d’Irak et de Syrie dont les habitants avaient été exploités ou tyrannisés par des milices chiites. Aussi éprouvés soient-ils par la férule qu’ils subissent en ce moment, ces habitants ne se sentiront pas forcément libérés par leurs anciens persécuteurs.

L’autre question fondamentale tient à la légitimité et à l’efficacité des interventions militaires occidentales par rapport même aux buts qu’elles s’assignent. L’OEI n’est que l’avatar un peu plus sanglant d’un salafisme djihadiste encouragé par le wahabbisme d’Arabie saoudite, une monarchie obscurantiste que les capitales occidentales n’ont cessé de dorloter. Au demeurant, à moins d’imaginer que l’objectif que visent à présent les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, etc., soit simplement de s’assurer que le Proche-Orient et les monarchies obscurantistes du Golfe demeureront un marché dynamique pour leurs industries de l’armement, comment ne pas avoir à l’esprit le bilan proprement calamiteux des dernières expéditions militaires auxquelles Washington, Paris, Londres, etc. ont participé, ou que ces capitales ont appuyées ?

Entre 1980 et 1988, lors de la guerre entre l’Iran et l’Irak, les pays du Golfe et les puissances occidentales ont largement aidé le régime de Saddam Hussein, en espérant ainsi affaiblir l’Iran. Objectif atteint au prix d’un million de victimes. Quinze ans plus tard, en 2003, une coalition emmenée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni (mais sans la France) détruisait l’Irak de Saddam Hussein. Résultat, ce pays, ou ce qu’il en reste, est devenu un allié très proche… de l’Iran. Et plusieurs centaines de milliers de ses habitants ont péri, principalement des suites d’affrontements confessionnels entre sunnites et chiites. Pour que le désastre soit tout à fait complet, l’OEI contrôle une partie du territoire irakien.

Même scénario en 2011 quand, outrepassant le mandat d’une résolution de l’Organisation des Nations unies, les Occidentaux ont provoqué la chute de Mouammar Kadhafi. Ils prétendaient ainsi rétablir la démocratie en Libye, comme si ce souci avait jamais déterminé la conduite de leur politique étrangère dans la région. Aujourd’hui, la Libye n’est plus un pays, mais un territoire où s’affrontent militairement deux gouvernements. Elle sert d’arsenal, de refuge aux groupes terroristes les plus divers, dont l’OEI, et de facteur de déstabilisation régionale. Serait-il insolent de réfléchir quelques secondes — voire davantage — au bilan de ces dernières interventions occidentales avant d’en engager une nouvelle, dans l’enthousiasme général évidemment ? L’année dernière, à West Point, le président américain Barack Obama admettait lui-même : « Depuis la seconde guerre mondiale, quelques-unes de nos erreurs les plus coûteuses sont venues non pas de notre retenue, mais de notre tendance à nous précipiter dans des aventures militaires, sans réfléchir à leurs conséquences. »

Comme toujours, le discours de « guerre » se double d’un dispositif sécuritaire et policier renforcé. On sait à quels excès cela a donné lieu aux Etats-Unis. En France, il est déjà question de rétablissement des contrôles aux frontières, de déchéances de nationalité et de modification de la Constitution afin, comme vient de l’expliquer le président de la République, de « permettre aux pouvoirs publics d’agir contre le terrorisme de guerre ».

A l’évidence, nul ne saurait nier la nécessité d’une protection des lieux publics contre des actes de terreur, d’autant que les attentats coordonnés du 13 novembre viennent de témoigner d’une défaillance évidente des services de sécurité. Doit-on pour autant bricoler dans la hâte un nouvel arsenal de restriction des libertés individuelles, alors même que des lois « antiterroristes » n’ont cessé de se succéder, souvent durcies avant même d’entrer en application ? L’actuel climat d’affolement et de surenchère sécuritaire favorise par ailleurs les suggestions les plus inquiétantes. Ainsi celle d’incarcérer les « suspects » de djihadisme, ou de radicalisation, ce qui reviendrait à confier à la police et à l’administration le droit de rendre la justice, y compris pour décider unilatéralement des mesures privatives de liberté.

Après une série de crimes prémédités ciblant des lieux de loisirs et de sociabilité un vendredi soir, l’émotion de la population française est compréhensible. Mais les responsables politiques ont pour responsabilité de réfléchir aux motivations de leurs adversaires et aux dynamiques qu’ils engagent plutôt que d’enchaîner les rodomontades dans l’espoir éphémère de conforter leur popularité flageolante.

On en est loin.

Le Monde diplomatique, carnet 17/11/15

Dix mois de  » France Charlie « 

Le 13 novembre, tout a recommencé, dans le même quartier parisien de République, alors que la France s’apprêtait à commémorer les attentats de janvier
   
On se sent bien le vendredi soir, à la terrasse des cafés, au moment des happy hours, un entre-deux suspendu entre semaine de travail écoulée et promesse du week-end, un entre-soi aussi, entre public et privé. Ce vendredi 13 novembre, le site Sortir à Paris recommande le Flash Deep Tour au Zénith, la  » Picasso Mania  » au Grand Palais ou bien encore les Eagles of Death Metal au Bataclan. L’air est léger, tendre est la nuit à Paris, quand soudain l’instant se fige : on se souviendra toute sa vie d’où et avec qui on était, ce soir-là vers 21 h 30. Exactement comme dix mois plus tôt.
Tout a recommencé, dans le même quartier de la République. La stupeur, les regards rivés aux écrans de télé ou de portables. Le compteur des morts. 30, 50, 100, 150, puis celui des blessés. En quelques minutes, #FusilladeParis s’impose. Factuel. On guette déjà l’autre, la bannière. Elle tourne, hésite.  » #Pray for Paris  » ?  » #Fluctuat nec mergitur « , la devise de la capitale française, ou encore un drapeau tricolore ?

Le 7 janvier, trois mots déposés sur les réseaux sociaux, une heure et demie à peine après que deux hommes cagoulés ont vidé leurs chargeurs sur l’équipe de Charlie Hebdo, dans le 11e arrondissement, s’étaient aussitôt imposés :  » Je suis Charlie « . Un slogan pour résumer cette semaine meurtrière qui a couru jusqu’à l’attaque meurtrièrede l’Hyper Cacher par Amedy Coulibaly, à l’une des portes de Paris. Un vendredi.

Charlie était partout. Sur les rideaux de fer des commerçants, les tee-shirts, les dessins des enfants. Sur les profils et les filtres Facebook, au fronton des mairies, sur l’affichage lumineux des panneaux du périph. Glissé dans l’annonce d’un contrôleur de la SNCF qui oublie sa réserve de fonctionnaire pour dire son émotion au micro, sur l’autocollant au guichet d’un centre des impôts. Plus aucun territoire de la République n’échappait à l’événement. Dans les kiosques, on se ruait pour acheter  » le  » numéro du journal de Cabu et de Wolinski. On avait son morceau de Charlie comme d’autres avaient eu leur bout de mur de Berlin.

C’est juste un peu après qu’on a mieux regardé. Dans la rue, le dimanche 11 janvier, la France qui défile est blanche, venue des centres-villes plus que de ses périphéries. Dans les collèges et les lycées, les enseignants se sentent souvent seuls face aux élèves qui contestent l’hommage national imposé.

On commence à entendre les petites voix qui ne sont pas Charlie. Celles qui ont refusé de se taire pendant la minute de silence du 8 janvier. Qui disent que ça ne se fait pas de se moquer du Prophète. Qui osent des choses plus graves aussi : tout ça, ils l’ont un peu cherché, les caricaturistes. Ils disent aussi que cette tuerie, c’est peut-être  » un coup monté « ,  » il ne faut pas croire ce que les médias racontent « . Il y a aussi cette phrase, sournoise, qui court dans les banlieues : le  » deux poids, deux mesures « . Juifs protégés contre musulmans stigmatisés. Un vrai poison.

Un pavé dans la mare

L’éducation nationale répertorie les  » incidents  » – elle a en compté 400 -, sanctionne vite et fort les profs suspectés de  » dérapages « , tel cet enseignant de philo de Poitiers. On ne laissera plus rien passer, promet la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, en lançant une  » grande mobilisation pour la défense des valeurs de la République  » à l’école. Avocats, magistrats, journalistes, dessinateurs de presse défilent dans les classes. Une génération d’étudiants restera incollable sur l’histoire et le droit de la liberté d’expression.

La justice est priée aussi de monter au front de la défense républicaine. Les procureurs appliquent à la lettre la circulaire du 12 janvier qui leur recommande de se montrer  » particulièrement réactifs  » face à des propos de nature  » raciste, antisémite ou – tendant – à provoquer des comportements haineux ou terroristes « . Dans les tribunaux des grandes villes de France, des peines d’emprisonnement ferme tombent sur des types avinés et des déficients mentaux qui se disent Coulibaly. Amnesty International tente de mettre en garde les autorités judiciaires françaises contre cette notion  » trop vague  » d’apologie du terrorisme

Les  » intellectuels  » mettent un peu plus de temps à comprendre le drame. Dès février, pourtant, dans les colonnes du Monde, l’historien Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, s’interroge sur  » l’esprit du 11 janvier  » : est-il le signe d’une  » unité nationale enfin retrouvée ou le révélateur de fractures sociales  » ? En mai, le démographe Emmanuel Todd lance son pavé dans la mare. Les manifs post-attentats du 11 janvier sont  » une imposture « , écrit-il dans un livre publié au Seuil, Qui est Charlie ?. Pas la France populaire, répond-il, pas les jeunes de banlieue, ni les ouvriers de province. Pour beaucoup, le raisonnement statistique est bancal, mais l’image d’une France unie contre l’ennemi se ternit.

Assiste-t-on à une nouvelle  » guerre de civilisation  » ? L’islam est-il compatible avec la République ? La  » laïcité à la française  » a-t-elle vécu ? De vieilles querelles viennent bousculer le clivage droite-gauche, des colloques se montent ici et là. En six mois, la France de  » C dans l’air  » devient incollable sur l’islam et le monde musulman, le djihad et la Syrie. Dans les librairies, on passe commande d’ouvrages de vulgarisation sur le Coran ; dans la presse, on découvre avec effroi les visages de ces jeunes Français partis en Syrie – 400 engagés sur le terrain irako-syrien, disait-on, 300 sur la route, 350 qui cherchent à les rejoindre.

La société Sentinel dope ses ventes de gilets pare-balles : les mairies veulent toutes équiper leurs policiers. On s’habitue à ouvrir docilement les sacs à l’entrée des grands magasins, à croiser des militaires armés sur les quais de gare – dix mille d’entre eux ont été déployés sur le territoire. La vue d’une grappe d’amis en kippa dans la rue étonne : on réalise qu’elle est devenue rare.

On ne sait pas exactement quand c’est arrivé, le premier jour sans Charlie. Un mois ? Cinq semaines ? Davantage ? Un soir, on s’est aperçu qu’à la radio on n’avait pas parlé une seule fois de la tuerie. Le dimanche suivant, on a réalisé qu’au repas de famille on avait oublié de se disputer sur janvier et les attentats. Le mot ne s’invite plus au comptoir du bistrot, à la cantine, au travail. Quand il fait irruption, il a perdu son sens.  » C’est pas hyper Charlie, ce que tu viens de faire « , rient les bandes de copains quand l’un d’eux chipe la dernière part de pizza sur la table.

Sur les vitres ou les murs, mangés par la pluie ou la poussière, les tags Charlie s’effacent comme des palimpsestes. Dans les appartements, les numéros de l’hebdomadaire s’empilent sans avoir été ouverts : l’abonnement de soutien court pendant un an. Ceux de Charlie commencent d’ailleurs à se déchirer, c’est moche, mais en même temps ça rassure : c’est aussi un chagrin qui s’efface. A l’entrée des journaux, des radios et des télévisions, les gardes naguère austères et vigilants se détendent et s’ennuient. Et puis, c’est l’été. Comme on dit pour les escrimeurs, la France a baissé la garde.

Les regards sont occupés ailleurs

Quelques voix, de temps en temps, viennent rappeler que le danger rôde :  » Nous sommes devenus pour l’Etat islamique l’ennemi numéro un. Le pire est devant nous « , explique régulièrement l’ex-juge antiterroriste Marc Trévidic.  » Les politiques prennent des postures martiales, mais nous, les juges, les policiers de la DGSI, nous sommes complètement débordés.  » On sait qu’ils ont raison, mais dans le flux d’information quotidien, les Français préfèrent tenir ces Cassandre à distance.  » Un jour ou l’autre, il y aura un attentat de masse en France… « , prophétise le général Vincent Desportes.  » Nous manquons d’hommes… « , s’alarme de son côté le chef d’état-major de l’armée de terre, Jean-Pierre Bosser. La menace est là, mais elle reste virtuelle.

Chaque attentat déjoué donne pourtant lieu à un communiqué du ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, et du chef du gouvernement, Manuel Valls. Des alertes sérieuses, une liste inquiétante ; la preuve aussi que l’Etat veille depuis dix mois à la sécurité des Français.

Une loi sur le renseignement est promulguée le 24 juillet, elle est entrée en vigueur le 3 octobre. Elle accorde notamment aux services de renseignement le pouvoir d’installer des  » boîtes noires  » chez les fournisseurs d’accès à Internet. Les opposants à cette  » pêche au chalut « , jugée attentatoire à la protection de la vie privée, peinent à mobiliser.  » Soutenez-vous que la prévention du terrorisme justifie une atteinte aux droits fondamentaux ?  » : à Paris-I, les candidats au métier d’avocat planchent sur le nouveau visage du droit.

Chaque jour apporte son lot de travaux pratiques. Le 21 août – encore un vendredi -, dans le Thalys qui mène d’Amsterdam à Paris, un groupe d’Américains neutralise un Marocain qui menaçait de tuer les passagers de la rame. Islamiste radical, il revenait de Syrie et était monté à bord avec Kalachnikov et chargeurs sans inquiétude. Pourquoi ? La polémique gronde. Mais la Légion d’honneur remise aux héros par le président de la République en personne transforme l’épisode accablant en épopée.

Les regards sont occupés ailleurs. Ils se figent à la vue d’un môme kurde échoué sur une plage turque, le 2 septembre, recroquevillé comme s’il dormait tout habillé dans un petit lit sans barreaux, noyé en fuyant par la Méditerranée. Une vague d’indignation soulève le pays. Le migrant,  » nouveau visage de l’imaginaire français « , a-t-il chassé celui du  » Charlie  » résistant ?

On s’apprête d’ailleurs à commémorer les attentats du mois de janvier, comme à chaque fois qu’on se rêve dans l’après-guerre ou qu’on tente de maîtriser l’histoire. En ce début novembre, l’anniversaire de Charlie se prépare. Livres à foison, documentaires en tout genre… France Télévisions espère aussi François Hollande sur son plateau. Le 13 novembre, le président réservait encore sa réponse.

Ce matin-là, Patrick Pelloux s’est rendu au SAMU de Paris pour un exercice sur les attentats  » multisites « . Au même moment, les disquaires rangent dans leurs bacs le dernier Johnny, De l’amour : le rocker national a choisi le 13 novembre pour mettre en vente cet  » album engagé  » qui compte une chanson sur les migrants, une autre sur le djihad et une troisième qui tourne autour de  » Charlie « . Jeanne Cherhal en a écrit les paroles. Les questions, plutôt :

Mais depuis dans nos villes

Et nos villages fatigués

Ô dis-le-moi que nous reste-t-il (…)

Que reste-t-il

De ce dimanche de janvier ?

Ariane Chemin et Pascale Robert-Diard

  

L’effroi et le sang-froid

Le bilan de leur carnage – plus de 128 morts, à cette heure – est odieux, sans précédent dans notre pays. Ils ont déclenché ce que les responsables policiers redoutaient par-dessus tout : plusieurs attaques simultanées dans la capitale et sa banlieue, aux abords du Stade de France, où 80 000 personnes assistaient au match de football France-Allemagne, en présence de François Hollande, devant quatre cafés ou restaurants des 10e et 11e arrondissements, enfin à l’intérieur même du Bataclan, où plus d’un millier de personnes assistaient à un concert et se sont trouvées prises en otage, avant que l’assaut ne soit donné par les forces de l’ordre.

Pour la première fois en France, plusieurs de ces terroristes, bardés de ceintures d’explosifs, n’ont pas hésité à se transformer en bombes humaines. C’est la France qu’ils ont voulu plonger dans la panique et dans l’effroi. C’est la France qu’ils ont voulu briser.

Cette folie n’appelle qu’une seule réponse. Contre la panique, la dignité. Contre les semeurs de mort, la fermeté. Contre l’affolement, la lucidité. Contre l’effroi, le  » sang-froid « , comme l’a dit, justement, le président de la République au milieu de la nuit. Et, par-dessus tout, l’unité de la nation dans l’épreuve.

Les interrogations ne manquent pas. Elles sont légitimes, et il faut y répondre. La première et la plus immédiate est celle de la sécurité générale du pays : est-elle menacée, surtout à l’approche, dans trois semaines, de la conférence internationale sur le climat, qui doit réunir, à Paris, plusieurs dizaines de chefs d’Etat et de gouvernement, et se tiendra au même moment que les élections régionales ? Le gouvernement a décrété l’état d’urgence et renforcé les contrôles aux frontières. Cela s’imposait, pour faire face à cette guerre que les  » djihadistes  » veulent nous imposer. Comme s’impose, à nos yeux, de maintenir le calendrier de la conférence climatique et des élections. Les différer, les reporter ou y renoncer reviendrait à céder au chantage et au défi des terroristes.

La deuxième question est celle de la politique de lutte contre le terrorisme sur le territoire national. Est-elle à la hauteur de la menace ? Est-elle efficace ? Depuis deux ans, comme toutes les autres démocraties, la France n’a cessé d’accroître les moyens juridiques et policiers mis au service de l’Etat pour lutter contre le terrorisme djihadiste. Toutes les démocraties l’ont fait en s’efforçant de préserver l’équilibre entre la sécurité et la liberté. Nous ne sommes pas sans moyens ni sans volonté. A plusieurs reprises, ces dernières semaines, la police a déjoué des attentats qui visaient le territoire français. La nuit tragique du 13 novembre le démontre, hélas ! Face à ce genre d’agression, il n’existe pas de parade évidente, sauf à se transformer en Etat policier ou à vendre des illusions.

La troisième interrogation porte sur la politique extérieure de la France et ses interventions militaires, en Afrique et au Proche-Orient : sont-elles la cause de cette spirale meurtrière et doivent-elles être reconsidérées ? Naturellement, la France est visée parce qu’elle est en première ligne dans le combat contre le djihadisme.

Elle se bat sur plusieurs fronts. Elle intervient en Afrique subsaharienne, où, avec d’autres, elle cherche à empêcher qu’un immense espace désertique ne tombe totalement aux mains de réseaux criminels. Elle a sans doute sauvé la capitale du Mali, Bamako, d’un assaut islamiste début 2013. Sans l’intervention de l’aviation française, la ville aurait pu devenir ce que Kaboul, la capitale afghane, a été pour Al-Qaida jusqu’en 2001 : un appui logistique clé pour des opérations terroristes à travers le monde.

A la demande du gouvernement de Bagdad, Paris participe, avec une cinquantaine d’autres pays, à la guerre (essentiellement aérienne) menée contre l' » Etat islamique « , qui s’est emparé d’une bonne partie du territoire de l’Irak. La seule abomination des pratiques de cette organisation barbare n’explique pas l’intervention de cette coalition internationale. Là encore, c’est la défense des intérêts stratégiques de l’Europe, donc de la France, qui est en cause. Les zones pétrolières que contrôle l’EI lui donnent les moyens de mener des actions contre l’Occident, qu’il ne cesse de désigner à la vindicte de ses cellules terroristes. L’action des Européens en Irak peut être interprétée comme relevant d’une forme d’autodéfense.

Depuis le début de l’automne, la France a aussi mené des interventions aériennes en Syrie. En ciblant des bases d’entraînement de l’Etat islamique, elle a officiellement invoqué l’autodéfense. Elle fait valoir que les commandos islamistes ont, ces derniers mois, cherché à plusieurs reprises à frapper le territoire français, et qu’ils préparent leurs opérations à partir de la Syrie.

Ce combat que mène Paris contre le djihadisme expose la France. Mais il ne faut pas renverser l’ordre des choses. Les autorités françaises sont en guerre contre l’islamisme armé parce que celui-ci a nommément désigné la France comme l’une de ses cibles. Il faut être aveugle ou sourd pour ne pas lire et entendre le discours de l’Etat islamique, d’Al-Qaida et d’autres mouvements islamistes : ce sont des appels à porter la  » guerre sainte  » en Europe, à tuer les  » infidèles « , les  » juifs « , les  » croisés « . Ce n’est pas de la rhétorique. Il faut prendre au mot le  » programme  » de cette maladie régressive de l’islam qu’est l’islamisme.

Qui peut dire avec certitude que l’inaction serait la garantie de l’immunité ? On touche là à la nature de l’ennemi à combattre. En ce début de XXIe siècle, le fanatisme religieux, en l’espèce islamiste, a remplacé les grands totalitarismes du XXe siècle. Comme Le Mondel’a souvent expliqué, l’islamisme, par son absolue radicalité, est un totalitarisme – cette promesse folle de régler tous les aspects de la vie des hommes au nom d’une religion érigée en unique source de rédemption. 

Or ce  » parti des purs « , pour reprendre l’expression du grand politologue Pierre Hassner, s’en prend prioritairement aux démocraties. Il nous combat autant sinon plus pour ce que nous sommes que pour ce que nous faisons ou ne faisons pas. Rester nous-mêmes est l’une des conditions du succès dans la guerre qu’il faut mener contre ce fanatisme.

Jérôme Fenoglio

Le Monde 14-11-2015, 13:25

La France, ce pays que les djihadistes aiment haïr

Paris, menacée depuis des années, est devenue une cible privilégiée avec l’extension à la Syrie des frappes françaises contre l’Etat islamique
Parce que le mode opératoire rappelle la déjà sanglante équipée des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly, les auteurs de l’attaque contre Charlie Hebdo et le supermarché casher de la porte de Vincennes, au mois de janvier. Mais plus profondément, parce que la France, pour de multiples facteurs, qui tiennent à sa sociologie, ses valeurs et sa relation passée et présente au Proche-Orient, constitue une cible rêvée, quasi exemplaire, pour l’organisation djihadiste.

La raison la plus apparente tient à l’engagement de Paris dans la coalition anti-EI conduite par les Etats-Unis. Si la France ne s’est mise à bombarder les positions des extrémistes en Syrie que sur le tard, en septembre de cette année, elle fut l’un des premiers partenaires de l’offensive américaine, en décidant, dès septembre 2014, de bombarder des cibles en Irak. Le dispositif de cette double opération, baptisée  » Chammal « , comprend 700 militaires, avec 12 avions de chasse basés aux Emirats arabes unis et en Jordanie. L’Elysée a annoncé le doublement de ce potentiel, avec l’envoi dans le Golfe, le 18 novembre, du porte-avions Charles-de-Gaulle.

Politique intransigeante

L’engagement français comprend aussi une centaine de conseillers et des forces spéciales, qui sont déployées en Irak, auprès des peshmergas kurdes à Erbil, et au sein de la sixième division d’infanterie à Bagdad. Vendredi 13 novembre, les Kurdes, appuyés par l’aviation américaine, ont d’ailleurs réussi à bouter les djihadistes hors de la ville de Sinjar, à l’ouest de Mossoul. Une victoire importante, susceptible de faciliter l’offensive attendue contre Rakka, la capitale syrienne de l’EI, mais que les tueries de Paris ont complètement éclipsée.

Au total en un an, avec 280 frappes en Irak, la France a contribué à 4 % des bombardements de la coalition. L’essentiel de sa contribution consiste en des vols de reconnaissance. La priorité de l’état-major demeure l’engagement contre les  » groupes armés terroristes  » au Sahel, qui mobilise 3500 soldats.

Mais l’extension à la Syrie du domaine d’intervention des Rafale et des Mirage français a radicalisé le face-à-face entre Paris et les dhihadistes. Justifiée au nom de la  » légitime défense « , elle intègre une traque des recrues françaises de l’EI, qui menacent de revenir en France commettre des attentats. Comme l’a révélé Le Monde, le deuxième des trois raids anti-EI réalisés à ce jour par l’aviation tricolore en Syrie, dans la nuit du 8 au 9 octobre, contre un camp d’entraînement de Rakka, visait entre autres un ressortissant hexagonal très précisément : Salim Benghalem, un trentenaire de Cachan (Val-de-Marne), qui, aux dires des services de renseignement, officie comme  » responsable de l’accueil des Français et des francophones au sein de l’Etat islamique « .

Paradoxalement, la France, pays le plus exposé en Europe à cette confrontation, est aussi, de toutes les puissances occidentales engagées au Proche-Orient, le plus pro-sunnite et le plus favorable à l’opposition syrienne. Si l’on en croit les témoignages des rescapés du Bataclan, les assaillants de la salle de spectacle parisienne ont justifié leur action par  » ce que fait la France en Syrie « .

Or, depuis le début de la crise dans ce pays, en 2011, celle-ci n’a pas dévié d’une politique anti-Assad intransigeante. En sus de l’aide fournie aux rebelles et de son opposition, sur la scène diplomatique, à toute solution qui ne prévoirait pas une mise sur la touche du tyran syrien, Paris fut en août 2013 le plus chaud partisan de frappes contre Damas, en représailles à l’attaque chimique menée quelques jours plus tôt contre la Ghouta, la banlieue de la capitale syrienne.

Si ce positionnement n’émeut pas l’organisation au drapeau noir, qui prétend pourtant défendre l’honneur sunnite face aux menées de l’Iran dans la région, c’est parce que Bachar Al-Assad est un adversaire négligeable – voire utile dans la mesure où il combat ses rivaux sunnites – par rapport à son but ultime, la restauration d’un empire islamique perdu. Et à ce titre, la France fait encore une fois figure d’ennemi privilégié. Dans la logorrhée djihadiste, Paris est le gardien honni du temple  » Sykes-Picot « . Cet accord secret signé en 1916 a acté le démantèlement de l’Empire ottoman, et le partage de ses dépouilles entre Paris et Londres sous la forme d’Etats aux frontières arbitrairement dessinées.

En tant qu’ancienne puissance coloniale, défenseure de l’intégrité du Liban, un Etat créé là encore par ses soins, en soutien aux minorités chrétiennes du Levant, et allié de l’Etat d’Israël, la France est ce pays que les djihadistes aiment haïr, presque autant que les Etats-Unis.

A cela s’ajoute un ensemble de valeurs, au premier rang desquels la laïcité, qui heurte de front le credo des extrémistes. Pour beaucoup d’entre eux, l’interdiction du voile islamique intégral dans l’espace public nourrit un ressentiment fondateur, qui a conditionné leur relation à la France. La présence au sein de sa population d’une importante communauté musulmane constitue un ultime aimant pour les djihadistes.

Le sentiment de relégation sociale qu’éprouve une partie de ses membres leur offre une porte d’entrée rêvée, un terreau potentiellement fertile. Comme en Irak et au Liban, où il vise principalement les chiites, pour les dresser contre les sunnites, l’Etat islamique joue, avec un plaisir pervers, sur les fractures sociales et identitaires françaises.

Benjamin Barthe, (Beyrouth, correspondant), avec Nathalie Guibert (à Paris.

Le Monde, 14.11.2015, 11h36