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Gilets jaunes : 10 romans annonciateurs de la crise

Romain Jeanticou

Publié le 13/12/2018. Mis à jour le 21/12/2018 à 12h42.

https://www.telerama.fr/livre/gilets-jaunes-10-romans-annonciateurs-de-la-crise%2Cn5930818.php

Manifestation des Gilets jaunes à Toulouse, le samedi 8 décembre 2018.

© Ulrich Lebeuf / MYOP

De Nicolas Mathieu à Virginie Despentes ou Yannick Haenel, “Télérama” a sélectionné dix romans récents permettant d’éclairer les causes et les enjeux du mouvement social des Gilets jaunes.

Le mouvement des Gilets jaunes a fait surgir sur nos écrans des visages et des corps qui en étaient en grande partie exclus. Un bout de France, pourtant majoritaire, largement invisibilisé par les médias et la culture. Le roman français, cependant, leur a consacré ces dernières années de belles pages dans des récits sociaux proches parfois de l’actualité, toujours de la réalité. Ecrivains et écrivaines se sont attelé et s’attachent encore à observer les mécanismes de la violence sociale, à sonder le malaise des territoires français, à exprimer la colère et la détresse de leur population et à imaginer l’issue souvent tragique qu’elles pourraient trouver. En voici dix dont les histoires d’abandon, de domination ou d’insurrection font largement écho à la situation que traverse actuellement le pays.

François Beaune – “Omar et Greg”

Plus que de liberté et d’égalité, il est question dans Omar et Greg de fraternité. Pas tout à fait un roman mais pas du tout un essai, le dernier livre de François Beaune donne la parole à deux ex-cadres du Front national aux parcours singuliers, imprévisibles : l’un musulman, l’autre homosexuel, tous deux anciens militants à gauche dans leurs quartiers populaires respectifs. Le récit de deux vies qui interrogent les déterminismes sociaux et culturels ainsi que notre capacité à vivre ensemble.

François Bégaudeau – “En guerre”

Mille et une batailles se jouent dans les pages des livres de François Bégaudeau. Les personnages de celui-ci livrent la leur contre les multinationales, les patrons, les politiques, les terroristes. Autant de duels déséquilibrés que l’écrivain et scénariste décrit de sa langue caustique et son ton plein d’ironie. L’ordre, pourtant, est toujours là pour éteindre les braises : ce ne sont pas des batailles qu’il faut mener, mais bien la guerre.

Arno Bertina – “Des châteaux qui brûlent”

La trame est simple et percutante : les salariés d’un abattoir en liquidation judiciaire séquestrent un secrétaire d’Etat venu leur rendre visite. L’exploration de ce conflit social explosif, de ses enjeux et ses rouages, est pourtant minutieuse et singulière. L’insurrection est racontée du point de vue des salariés bien sûr, mais aussi de l’homme politique, du patron, des médias, des CRS, et dessine les incertitudes et les contradictions de chacun. Elle montre surtout la puissance du collectif lorsqu’il est animé d’une pulsion de survie.

Marion Brunet – “L’Eté circulaire”

Deux sœurs adolescentes dont les parents peinent à joindre les deux bouts errent entre fatigue et ennui dans une ville pavillonnaire du Midi, jusqu’au drame qui fera basculer leur été avant leur vie. Un roman noir politique sur les communautés périurbaines de « petits Blancs » exclus de la mondialisation et refermés sur eux-mêmes jusqu’à la xénophobie.  

Virginie Despentes – Trilogie “Vernon Subutex”

Le décor de la série à succès de Virgine Despentes est plus urbain et cosmopolite : c’est à Paris que Vernon Subutex et sa bande baladent leurs désillusions. Les personnages sont variés, leurs histoires disparates SDF, producteur bourgeois, étudiante musulmane, petit vendeur facho… – et c’est en les faisant se rencontrer et interragir que l’auteure parvient à sonder avec précision et empathie les fossés qui creusent notre société. Une fresque sociale dense, humaine et captivante.

Yannick Haenel – “Les Renards pâles”

Le sixième roman de Yannick Haenel est plus ancien (2013), mais son récit de la révolte des laissés pour compte de la société de consommation fait trop écho à la situation actuelle pour ne pas l’inclure dans notre liste. L’écrivain fait coïncider poésie et politique dans un récit envoûtant qui mène un marginal à une bande d’incendiaires libertaires et le lecteur à la beauté effroyable du chaos. Et embrasse au passage les thèmes brûlants du moment : injustice, immigration, insurrection.

David Lopez – “Fief”

L’action de Fief se situe entre campagne et banlieue, mais surtout dans les mots de ses personnages. Une langue orale, créative, syncopée, celle de Jonas et sa bande. Elle exprime tout autant leurs désirs de gloire que la mollesse de leur quotidien, à fumer des joints et draguer des filles. Mais à quoi bon avoir de l’énergie quand on n’a pas de perspectives ? Leur Fief, c’est cette zone périurbaine, ce territoire entre-deux, lieu de leur servitude volontaire. 

Nicolas Mathieu – “Leurs enfants après eux”

Le prix Goncourt 2018 suit quatre étés durant des vies « sans échappatoire » dans une vallée de l’Est à l’agonie depuis l’arrêt des hauts fourneaux. Nicolas Mathieu, lui-même issu de la petite classe moyenne à la lisière, raconte la vie à la périphérie, le déclassement, l’ennui, le jeu des hiérarchies. Le désir brûlant d’autre chose. Un roman choral sur la France majoritaire, celle des Gilets jaunes, plein de mélancolie et de colère.

Nathalie Quintane – “Un œil en moins”

Quelque chose a eu lieu, en France, en 2016, et Nathalie Quintane s’acharne à en prendre date. Nuit debout, ce n’était pas les Gilets jaunes, bien sûr – un autre espace public, une autre classe sociale, un autre discours. Mais il y eut ensuite Notre-Dame-des-Landes, la loi travail, la question des migrants. Pour ne pas laisser au pouvoir la conclusion de cette année politique riche, l’auteure décortique les dérives et les absurdités d’un système prêt à tout pour éteindre les révoltes. 

Hélène Zimmer – “Fairy Tale”

Un premier roman comme un portrait d’une jeune Française voûtée par l’accumulation des statuts précaires – femme, mère, vendeuse. Les scènes abruptes et les dialogues crus traduisent la violence omniprésente dans le quotidien de Coralie et son compagnon Loïc, chômeur, qu’elle soit sociale, professionnelle, conjugale ou familiale. La vie de Coralie lui échappe, pourtant elle semble l’avoir choisie : son histoire est celle d’un emprisonnement faussement consenti.

Au temps des catastrophes

Isabelle Stengers (Résister à la barbarie qui vient)

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L’essai d’Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes, initialement paru en 2008, concerne les bouleversements destructeurs présents mais aussi ceux, plus ou moins évidents, qui s’avancent vers nous : catastrophes économiques, écologiques, politiques. Si parler de « crise », de « dette », de « lois du marché », de « croissance », sert à ne pas dire ce qui arrive, à masquer une réalité destructrice, mortelle, pour les hommes, les vivants, les sociétés, parler de « catastrophes » permet au contraire de nommer notre présent par-delà le langage habituel qui le désigne, le dissimule et participe à son existence – le nommer autrement étant déjà une condition pour l’invention d’autres possibles.

Une guerre sans guerre est à l’œuvre, qui tue, terrorise, affame, contraint à l’exode et asservit. Si Isabelle Stengers ne parle pas de « crise économique », de « libre-échange », de « flexibilité », c’est qu’elle porte son attention sur les conséquences de ce qui est d’habitude nommé ainsi et constate ses effets destructeurs, son orientation vers un futur par avance détruit. Sortir du langage de ceux dont le pouvoir implique qu’ils soient légitimes pour nommer permet de parasiter les discours qui servent la catastrophe mais surtout, en nommant notre présent autrement, permet d’inventer d’autres futurs : « Les mots n’ont pas le pouvoir de répondre à la question que nous imposent les menaces globales […]. Mais ils peuvent […] contribuer à formuler cette question sur un mode qui force à penser ce que requiert la possibilité d’un avenir ».

Les mots du pouvoir informent nos pensées, nos vies. Parler différemment – instaurer une différence dans le langage – est une condition pour faire obstacle à ce pouvoir, nous approprier notre pensée et notre existence. Nommer autrement notre présent, le caractériser autrement, produit de nouveaux points de vue à partir desquels de nouvelles questions et réponses, de nouveaux sujets collectifs posant ces questions et affirmant ces réponses peuvent apparaître. Ce travail de caractérisation possède une fonction pragmatique visant plus à engendrer un changement qu’à définir. Opérer des changements est le but de cet essai – changements dans l’ordre de la pensée et de la pratique, afin de s’extraire des logiques sociales, politiques, environnementales, éthiques, asservissantes et destructrices, mais surtout afin de produire de nouvelles formes d’intelligibilité du présent pour résister à ce présent, produire un avenir qui soit véritablement à venir : « Au sens propre, ce livre est ce qu’on peut appeler un ‘essai’. Il s’agit bel et bien d’essayer de penser à partir de ce qui est d’abord un constat […], c’est-à-dire de donner à ce constat le pouvoir de nous faire penser, sentir, imaginer, agir ».

Ce livre interroge les conditions de notre pensée et de notre existence actuelles pour une nouvelle façon de penser et de vivre : créer de nouvelles façons de penser, « penser autrement qu’on ne pense », comme l’écrivait Foucault, pour créer de nouvelles possibilités de vie. Au temps des catastrophes montre que cette création est indissociablement théorique, éthique et politique, impliquant la critique d’un pouvoir dont l’existence requiert l’empêchement de cette création – la critique de ce pouvoir et l’invention de nouvelles possibilités définissant la résistance à ce pouvoir néolibéral catastrophique. Résister, inventer, créer, c’est ce à quoi s’efforce ici la philosophie, conformément sans doute au projet même de la philosophie, si on ne la confond pas avec son double asservi et asservissant, lorsque le discours philosophique devient le moyen d’un pouvoir qui impose son langage ou lorsque ce discours se contente de répéter celui du pouvoir. Nommer autrement est nécessaire à la tâche de la pensée, à la finalité qu’elle se donne – résister, créer –, mais est aussi, déjà, l’exercice d’une pensée autre.

Si produire du nouveau est la condition de la résistance, il faut interroger les conditions de cette nouveauté. La critique du mode de pensée et de vie catastrophique qui nous domine et des conditions de celui-ci est importante, mais est surtout importante l’invention d’autres conditions de la vie et de la pensée – invention de nouvelles perspectives et idées, de nouvelles questions et réponses conditionnant la possibilité de continuer à penser et à vivre plutôt que d’abdiquer au profit d’une privatisation de la pensé et du savoir, au profit d’une domination toujours accrue des corps et des esprits, d’un futur où la pensée ne serait que mots d’ordre et les corps la matière d’une souffrance muette, invisible, inexistante. Il s’agirait moins de poser la question « que veulent-ils ? » – question qui concerne ceux qui décident pour nous de nos esprits et de nos vies – que de parvenir à formuler la question fondamentale et urgente « que voulons-nous ? », le « nous » en question devant être produit, inventé, et déjà produit et inventé par la question elle-même. C’est en posant cette question et en l’affirmant dans sa nouveauté que des possibilités réelles pourront voir le jour.

Si l’enjeu est de penser et vivre autrement, il n’y a pas lieu de discuter, de débattre, même sur un mode conflictuel, avec ceux qui reproduisent les conditions de la catastrophe : le débat ou le conflit contiennent toujours le risque d’une pensée informée par le point de vue de ceux qui légitiment le présent aberrant qui est le nôtre, une pensée conditionnée et produite selon les termes de leurs questions et de leurs réponses. Penser autrement implique le « refus déterminé de partager leur mode de perception », l’appel au « débat démocratique » n’étant dans ce cas qu’un alibi pour le maintien d’un mode de pensée et de vie mortifère (« Composer avec le capitalisme n’a aucun sens, il s’agit de lutter contre son emprise »). Il importe de se placer ailleurs, d’instaurer comme principe – non uniquement comme but – une différence en apprenant à parler et questionner différemment, à produire des discours qui ne sont pas ceux du pouvoir, mais qui font irruption dans le cours du monde et de sa logique dominante pour affirmer des points de vue autres, par là même critiques et inventifs.

Isabelle Stengers insiste sur la nécessité de produire de nouveaux modes de la pratique, de nouvelles conditions pour créer du savoir et du collectif. Les mouvements européens de résistance aux OGM sont pour l’auteur un exemple privilégié dans la mesure où ils ont su inventer des moyens de produire « des savoirs de plus en plus concrets » et des modes d’action pour ne plus subir mais, justement, agir. L’importance de ces mouvements est plurielle : déplacement des points de vue, des questions et réponses ; mise au jour d’une logique purement économique sous couvert de progrès pour l’homme ; mise en échec de cette logique et de ses conséquences écologiques, politiques, économiques ; production et diffusion de savoirs distincts de ceux des experts scientifiques et politiques, remettant en cause le privilège théorique, institutionnel, politique, de ceux-ci ; mise au jour des connexions objectives entre l’industrie, la recherche, l’Etat, les institutions ; mise au jour de la privatisation du savoir et des mécanismes de « l’économie de la connaissance » qui impliquent « le pilotage direct de secteurs entiers de la recherche publique par le privé », « l’appropriation par mise sous brevet de l’agriculture », le fait que « la recherche elle-même, en biotechnologie et ailleurs, […] est désormais déterminée par les brevets » ; mise en évidence des limites, présupposés et rouages du « progrès » et de la « croissance » ; réhabilitation « des pratiques de production que la ‘modernisation’ avait condamnées (mouvement slow food, permaculture, réseaux de réhabilitation et d’échange des semences traditionnelles, etc.) » ; création de connexions entre des groupes jusque-là distincts (transversalité des résistances au lieu d’une « logique des priorités stratégiques ») ; etc.

Le mouvement anti-OGM fait événement par les ruptures qu’il introduit et par ce qu’il produit dans le rapport au savoir, à la pensée, à l’Etat, au collectif, rejoignant par là d’autres mouvements auxquels il fait écho, comme ceux, par exemple, des divers « mouvements d’usagers », usagers de drogues ou bien associations de patients séropositifs face aux médecins et aux entreprises pharmaceutiques. A chaque fois est créée « une expertise collective » réclamant que celle-ci soit reconnue par les « experts » scientifiques ou politiques, autant qu’une façon nouvelle de se rapporter au savoir, de parler en son nom, d’inventer et d’affirmer un « nous », de construire de nouvelles subjectivités. Ainsi, est produit un diagnostic social, politique, institutionnel qui force à penser autrement et mobilise des possibilités d’action : des groupes se constituent autour de la question « que voulons-nous ? », pensent et répondent collectivement à cette question, de manière contestataire et nouvelle, créant un « nous » dont l’inexistence ou la négation est la condition du pouvoir, un « nous » transversal qui pense et agit transversalement sur tous les foyers du pouvoir (entreprises, États, institutions, savoirs, marchés, etc.).

Si la prise en compte de ce qui est établi et produit à partir de ce type de mouvements conduit Isabelle Stengers à analyser de manière critique et in fine les conditions et le statut actuels de la Science, de l’Entreprise et de l’Etat, cette prise en compte la conduit également à reconnaître les limites de la tradition marxiste ou celles des penseurs de la « multitude », comme Toni Negri et Michael Hardt, puisque les nouveaux enjeux et problèmes ne peuvent être reconnus et abordés selon les codes et stratégies élaborés alors que n’existaient pas ces enjeux et problèmes. Il s’agit moins pour l’auteur de proposer une critique de plus du capitalisme, une nouvelle théorie de l’Etat, de ses bienfaits ou méfaits, que de caractériser au présent la Science, l’Etat, l’Entreprise, en fonction de leurs stratégies, de leurs rapports, des effets de leurs formes actuelles, selon leur place et leur rôle à l’intérieur de ce qui apparaît comme le réseau d’un pouvoir néo-libéral destructeur. Si les analyses développées s’en tiennent à une caractérisation au présent, c’est que ce type de caractérisation est sans doute nécessaire à une prise de conscience de ce qui se joue pour nous aujourd’hui, de ce qui agit sur nous au présent, mais surtout apporte de nouvelles questions, de nouveaux problèmes qui forcent à penser et à agir, participent à la production d’un « nous » présent et futur.

Au temps des catastrophes est un livre important de philosophie politique car il oriente celle-ci vers le pragmatisme en mettant au cœur de la réflexion politique la question « comment résister ? » (plutôt que « qu’est-ce que l’Etat ? » ou « qu’est-ce que la loi ? », « le citoyen ? », etc.), en analysant les conditions actuelles de la résistance, en énonçant les problèmes actuels qui forcent à penser autrement notre présent, le pouvoir qui s’exerce sur nous, et favorisent la résistance. Même si, évidemment, il n’est pas question de renoncer à la théorie (pas plus qu’à la science), ce qui n’aurait aucun sens, la philosophie politique est ici moins théorique que pragmatique – ou plutôt la théorie a immédiatement une dimension pragmatique, devenant un moyen de résistance, valable d’abord par les effets qu’elle peut induire. Le philosophe politique n’est plus l’expert du politique, enseignant ce qu’est l’Etat ou le pouvoir, le communisme ou les lendemains enchantés, toujours prêt à confisquer la parole, à distribuer les bons points aux révolutionnaires adoubés et à disqualifier les autres (Stengers n’est pas Badiou) : le philosophe politique pense le politique avec les autres – les mouvements de résistance – et participe à sa façon aux productions de nouvelles subjectivités, de nouveaux collectifs, de nouvelles façons de penser et de vivre (« Que l’on ne me demande pas quel ‘autre monde’ sera possible […]. La réponse ne nous appartient pas, elle appartient à un processus de création »). Autrement, que ferait la philosophie, sinon servir à sa façon le capitalisme actuel et la barbarie qui vient ?

Le pouvoir catastrophique qui s’exerce sur nous et que ses effets permettent de nommer est celui du capitalisme néolibéral. Dans Au temps des catastrophes, Isabelle Stengers analyse la façon dont ce pouvoir articule, aujourd’hui, la Science, l’État et l’Entreprise, analyses qui impliquent une redéfinition critique de notre rapport à la Science, à l’État et à l’Entreprise. Si la finalité la plus évidente de ce pouvoir est déjà connue – le profit –, Isabelle Stengers insiste sur certaines des modalités actuelles de ce pouvoir, sur les effets qui permettent de le caractériser (« l’état de guerre perpétuelle que fait régner le capitalisme » ; « une guerre de tous contre tous, où chacun […] doit accepter les sacrifices nécessaires pour avoir le droit de survivre » ; le « capitalisme qui n’est pas seulement une affaire d’exploitation mais requiert, et ne cesse de propager, une opération de destruction »), sur certaines des conditions qui le rendent possible. De fait, le capitalisme requiert une action sur le discours, la pensée, l’existence : monopolisation de la parole légitime (règne des « experts ») ; dévalorisation de l’opinion au profit de la Science ; affirmation de « nécessités » et négation des « possibles » ; privatisation non seulement des ressources vitales mais aussi de la recherche, du savoir, des compétences ; détermination des conditions nécessaires de l’existence ; etc. Comme les « tuteurs » invoqués par Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ?, l’action du capitalisme sur notre façon de penser et de vivre n’est pas seulement l’effet de son pouvoir, elle en est la condition,  et lui résister n’est possible qu’en agissant sur ces conditions, en remettant en cause cet « envoûtement capitaliste », en lui échappant par l’invention d’autres façons de penser, d’autres questions et réponses possibles, en nous réappropriant les catégories de nos pensées et de nos vies – réappropriation qui n’est possible qu’en incluant une critique du règne des experts, de la distribution légitime de la parole, des finalités de la production, de la consommation, du rapport à la nature ou au social, du rapport à soi et aux autres auquel nous sommes conduits par un capitalisme devenu notre responsable, le « tuteur » qui décide de nous à notre place et ne peut que nous détruire.

Si nous sommes effectivement au temps des catastrophes, c’est que notre présent destructeur ne semble porteur que d’un futur détruit, mort : les « crises », les catastrophes environnementales, les tragédies sociales, politiques, l’appauvrissement systématique de populations entières, la privatisation des ressources vitales ou de la recherche, etc., sont devenus des problèmes immédiatement mondiaux, engageant de manière radicale la survie des vivants dans leur ensemble, l’être humain y compris. Il est révélateur que l’on parle actuellement de « crise » là où il ne s’agit pas du tout d’un mauvais moment à passer avant le retour à un équilibre viable, mais de phases de transition vers un déséquilibre durable et violent. Sans doute l’humanité ne disparaîtra pas demain, mais quel avenir et quels modes d’existence pour des populations soumises aux nécessités du capitalisme, aux cataclysmes « naturels » résultant d’un mode de vie et de consommation intenable, aux logiques étatiques dépendantes d’un marché omnipotent, à l’impuissance requise par un système dominateur, etc. ? Ce constat fait par Isabelle Stengers n’a de sens que parce qu’il appelle à poser de manière urgente la question « que voulons-nous ? », à reconnaître que la possibilité de cette question, comme la possibilité de réponses viables, ne peut advenir non seulement qu’à partir d’une remise en cause du capitalisme néolibéral et de ses conditions actuelles, mais aussi de créations pour la vie et la pensée. Qu’est-ce alors que résister, sinon créer, produire du possible et de la vie ?

Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes – Résister à la barbarie qui vient, La Découverte/Poche, 210 p., 8 € 50 

David Graeber, les gilets jaunes, le sol qui bouge

Pour l’anthropologue américain, le mouvement français s’inscrit dans le renouvellement des pratiques contestataires

Si l’une des caractéristiques de tout moment véritablement révolutionnaire est l’échec total des catégories conventionnelles à décrire ce qui est en train de se passer, alors nous sommes en train de vivre des temps révolutionnaires. La confusion profonde, l’incrédulité même, qu’affichent les commentateurs en France et à l’étranger face à chaque nouvel « acte » des « gilets jaunes » résulte d’une incapacité quasi complète à prendre en considération les changements du pouvoir, des travailleurs et des mouvements qui se sont élevés contre le pouvoir au cours des cinquante dernières années et en particulier depuis 2008. Les intellectuels, pour la plupart, saisissent très mal ces changements. Permettez-moi d’émettre deux suggestions quant à l’origine de cette confusion :

1. Dans une économie financiarisée, seuls ceux qui sont proches des moyens de création monétaire (les investisseurs et les classes managériales) sont en position d’employer le langage de l’universalisme. En conséquence, toute demande politique fondée sur des besoins et des intérêts particuliers tend à être traitée comme la manifestation d’une politique identitaire ; les demandes des « gilets jaunes », au vu de leur base sociale, ne peuvent être autrement imaginées que comme protofascistes.

2. Depuis 2011, la façon dont le sens commun conçoit la participation d’un individu à un mouvement démocratique de masse s’est transformée à l’échelle mondiale. Les vieux modèles d’organisation « verticaux », avec une avant-garde, ont laissé place à une horizontalité où la pratique et l’idéologie constituent les deux faces d’un même objet. L’incapacité à le saisir donne l’impression erronée que des mouvements comme celui des « gilets jaunes » sont anti-idéologiques, voire nihilistes.

Instincts antidémocratiques

Depuis que les Etats-Unis ont renoncé à l’étalon or, en 1971, la nature du capitalisme a changé. Aujourd’hui, la plupart des profits des entreprises ne dérivent plus de la production ni même de la commercialisation de quoi que ce soit, mais de la manipulation du crédit, de la dette et des « rentes réglementées ». Alors que les appareils bureaucratiques gouvernementaux et financiers sont de plus en plus enchevêtrés, la richesse et le pouvoir – notamment le pouvoir de créer de l’argent (autrement dit le crédit) – deviennent de fait la même chose.

Depuis 2008, les gouvernements injectent dans le système de l’argent neuf qui tend à affluer vers les mains de ceux qui détiennent déjà des actifs financiers et de leurs alliés technocratiques des classes managériales. En France, bien sûr, il s’agit très précisément des macronistes. Les membres de ces classes ont l’impression d’être l’incarnation de tout universalisme possible ; leur vision de l’être universel est enracinée dans le marché ; et cette atroce fusion entre bureaucratie et marché est l’idéologie reine de ce qu’on appelle le « centre politique ». Dans cette nouvelle réalité centriste, on refuse de plus en plus aux travailleurs la possibilité de l’universalisme car ils ne peuvent littéralement pas se le permettre.

La possibilité d’agir par souci pour la planète, par exemple, plutôt qu’en se pliant aux exigences de la survie, découle des formes actuelles de création d’argent et de distribution managériale des rentes ; toute personne qui est contrainte de ne penser qu’à soi-même ou aux besoins matériels immédiats de sa famille est considérée comme affirmant une identité particulière ; et si les demandes de certaines classes peuvent être tolérées et satisfaites (avec condescendance), celles de la « classe ouvrière blanche » ne peuvent être considérées que comme racistes. Aujourd’hui, on martèle étrangement que les « gilets jaunes » doivent être fascistes – même s’ils n’en ont pas conscience. Tout cela révèle l’existence d’instincts profondément antidémocratiques.

Ces nouvelles réalités, qu’il s’agisse des relations entre l’argent et le pouvoir, ou des nouvelles manières de concevoir la démocratie, ne sont pas près de disparaître. Le sol bouge sous nos pieds, et nous ferions bien de nous demander où nous voulons nous situer : du côté du pâle universalisme du pouvoir financier, ou bien du côté de ceux dont les soins quotidiens rendent la société possible ?

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David Graeber,anthropologue, est professeur à la London School of Economics

Nous sommes tous des climatosceptiques

Pour le philosophe australien Clive Hamilton, il est « presque impossible d’accepter toute la vérité sur ce que nous avons fait subir à la Terre ».

Propos recueillis par Audrey Garric Publié le 19 novembre 2018 à 17h00 – Mis à jour le 20 novembre 2018 à 10h22
https://www.lemonde.fr/climat/article/2018/11/19/nous-sommes-tous-des-climatosceptiques_5385641_1652612.html

Clive Hamilton est philosophe, professeur d’éthique publique et ancien membre du conseil australien sur le changement climatique. L’auteur de Requiem pour l’espèce humaine. Faire face à la réalité du changement climatique (Presses de Sciences Po, 2013) considère que les individus ne parviennent pas à accepter la totalité du message des scientifiques sur le climat, car cela « signifierait abandonner le principe fondamental de la modernité, c’est-à-dire l’idée d’un progrès ».

Que pensez-vous des résultats de l’étude publiée dans « Nature Climate Change » ?
Elle montre que nous sommes en train de vivre un changement dans le fonctionnement global du système terrestre, qui va entraîner des effets à la fois divers et graves sur la vie humaine. Ce sont maintenant tous les aspects de la Terre qui sont transformés par les émissions de gaz à effet de serre humaines, et plus seulement le climat et le fonctionnement de l’atmosphère : les océans voient leur composition changer, les mers se réchauffent, les glaciers fondent et le cycle de l’eau est altéré. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique, l’anthropocène, et il n’y a aucun retour en arrière possible.

Quelles sont les conséquences pour les sociétés ?
On se dirige vers un monde plus chaud de 4 degrés, ce qui va provoquer d’énormes tensions dans les sociétés pendant des siècles : dans les pays en développement, des migrations de masse, beaucoup de morts et des conflits violents, et dans les pays développés, des pénuries et des vagues d’immigration. Tout cela va augmenter le ressentiment envers les pays riches, qui vont sans doute vouloir se replier sur eux-mêmes.

L’humanité court-elle à sa perte ?
Nous vivons déjà une crise majeure, mais si nous continuons ainsi, il y a un risque d’effondrement de la société. Dans les villes, les citoyens sont totalement dépendants d’immenses réseaux, pour l’électricité, les transports, l’approvisionnement en nourriture, la collecte des déchets ou des eaux usées. Ils ne peuvent vivre sans. Si l’un d’eux tombe en panne, cela crée un chaos. Mais si plusieurs arrêtaient de fonctionner en même temps, en raison d’aléas climatiques cumulés, les citoyens fuiraient en masse les villes. Que feraient-ils ? Où iraient-ils ? La situation deviendrait intenable.

De quelle façon pouvons-nous éviter une crise globale ?
Seules les communautés qui prennent la menace climatique suffisamment au sérieux, qui s’y préparent collectivement, pourront la surmonter. Mais dans un monde globalisé, toutes les nations sont trop interconnectées et interdépendantes pour pouvoir s’isoler et limiter les effets du changement climatique.

Pourquoi est-il si compliqué d’agir contre le changement climatique ?
L’une des raisons réside dans le déni de la réalité scientifique. Aux Etats-Unis, le climatoscepticisme a été inventé et propagé par l’industrie des énergies fossiles dans les années 1990. Mais ensuite, la science climatique, à la fin des années 2000, a été intégrée à une guerre culturelle qui n’a plus rien à voir avec les faits ou les preuves.

Pour les conservateurs, rejeter la science est devenu l’expression de leur identité. Ils considèrent que la science climatique est promue par l’écologie politique. Or ils combattent l’écologie, au même titre que tous les progrès sociaux survenus dans les années 1960 (l’émancipation des femmes, le mouvement des droits civiques, les mouvements LGBT ou encore le pacifisme) qui, selon eux, sapent les bases d’une société chrétienne. Pour les faire évoluer sur le changement climatique, il faudrait changer leur identité, leur conception d’eux-mêmes en tant qu’êtres politiques, ce qui est extrêmement difficile.

Le problème vient donc surtout des climatosceptiques américains ?
Il serait facile de seulement rejeter la faute sur les climatosceptiques et sur le président américain Donald Trump, mais la réalité est que nous sommes tous climatosceptiques. Il est presque impossible d’accepter toute la vérité sur ce que nous avons fait subir à la Terre. C’est si radical, si choquant, qu’il est très difficile de vivre avec tous les jours, cela nous en demande trop d’un point de vue émotionnel. J’ai vu des gens vivre avec cette idée au quotidien, ils ont développé une forme de folie.

Accepter la totalité du message des scientifiques sur le climat signifierait abandonner le principe fondamental de la modernité, c’est-à-dire l’idée d’un progrès. Cela signifie renoncer à l’idée selon laquelle le futur est toujours une version améliorée du présent, ce qu’il ne sera plus à l’avenir. Il faudrait au contraire se résigner à un changement de vie radical. Or même ceux qui critiquent le capitalisme en sont dépendants. C’est profondément déprimant et cela demande trop d’efforts pour la plupart des gens, comme de faire un deuil. C’est pourquoi on a tant de mal à se préparer à vivre avec les dérèglements climatiques : on veut résister à cette nouvelle réalité aussi longtemps que possible.

Comment favoriser la mobilisation des citoyens ?
Il n’y a pas de potion magique pour sensibiliser le public à l’urgence. Une partie des citoyens comprennent suffisamment la science pour réaliser que la situation est grave, de sorte qu’ils demandent à leurs gouvernements d’agir pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ils ne sont pas assez nombreux, mais leur nombre augmente. Par exemple en Australie, de plus en plus de fermiers, qui faisaient auparavant partie des principaux climatosceptiques, demandent au gouvernement d’agir davantage. Après avoir longtemps prétendu que chaque sécheresse était le fait de la variabilité naturelle du climat, ils prennent aujourd’hui conscience que le changement climatique entraîne leur multiplication et leur aggravation.

A l’échelle de la planète, depuis deux ou trois ans, on observe également une mobilisation citoyenne plus forte en faveur du climat. Mais il faut s’assurer qu’elle ne retombe pas. On a déjà connu de tels cycles, avec une forte prise de conscience suivie par un désintérêt. En 2007 par exemple, une sécheresse dévastatrice, en Australie, avait débouché sur une forte mobilisation de la population en faveur d’une action des gouvernements. Mais ensuite, il a plu, et le problème a été oublié.

Aujourd’hui, sans doute en raison du blanchissement dramatique des coraux de la Grande Barrière de corail et des incendies sans précédent, de plus en plus nombreux et longs, qui ont embrasé le bush, nous observons un retour de cette volonté de lutter contre le réchauffement. La prise de conscience a peut-être atteint un tournant qui la rendra durable, mais on ne peut pas le prédire. Ce serait la seule façon d’éviter que la crise majeure que nous traversons devienne une catastrophe irrémédiable.

Audrey Garric