Fin du monde

Nous sommes prêt 😬

itunes.apple.com/fr/podcast/les-chemins-de-la-philosophie/id390165399

ça commence à m’agacer Apple …à delà du supportable, voici un lien « naturel » qui ne force pas à passer par itunes :

https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/sommes-nous-prets-pour-la-fin-du-monde

Renaud Hexagone

1975
Ils s’embrassent au mois de Janvier,
Car une nouvelle année commence,
Mais depuis des éternités
L’a pas tellement changé la France.
Passent les jours et les semaines,
Y’a que le décor qui évolue,
La mentalité est la même
Tous des tocards, tous des faux culs.
Ils sont pas lourds, en février,
À se souvenir de Charonne,
Des matraqueurs assermentés
Qui fignolèrent leur besogne,
La France est un pays de flics,
À tous les coins du rue y’en a cent,
Pour faire régner l’ordre public
Ils assassinent impunément.
Quand on exécute au mois de mars,
De l’autre côté des Pyrénées,
Un anarchiste du Pays basque,
Pour lui apprendre à se révolter,
Ils crient, ils pleurent et ils s’indignent
De cette immonde mise à mort,
Mais ils oublient que la guillotine
Chez nous aussi fonctionne encore.
Être né sous le signe de l’hexagone,
C’est pas ce qu’on fait de mieux en ce moment,
Et le roi des cons, sur son trône,
Je parierai pas qu’il est allemand.
On leur a dit, au mois d’avril,
À la télé, dans les journaux,
De pas se découvrir d’un fil,
Que le printemps c’était pour bientôt,
Les vieux principes du seizième siècle,
Et les vieilles traditions débiles,
Ils les appliquent tous à la lettre,
Y me font pitié ces imbéciles.
Ils se souviennent, au mois de mai,
D’un sang qui coula rouge et noir,
D’une révolution manquée
Qui faillit renverser l’Histoire,
Je me souviens surtout de ces moutons,
Effrayés par la Liberté,
S’en allant voter par millions
Pour l’ordre et la sécurité.
Ils commémorent au mois de juin
Un débarquement de Normandie,
Ils pensent au brave soldat ricain
Qu’est venu se faire tuer loin de chez lui,
Ils oublient qu’à l’abri des bombes,
Les Français criaient « Vive Pétain »,
Qu’ils étaient bien planqués à Londres,
Que y’avait pas beaucoup de Jean Moulin.
Être né sous le signe de l’hexagone,
C’est pas la gloire, en vérité,
Et le roi des cons, sur son trône,
Me dites pas qu’il est portugais.
Ils font la fête au mois de juillet,
En souvenir d’une révolution,
Qui n’a jamais éliminé
La misère et l’exploitation,
Ils s’abreuvent de bals populaires,
Du feux d’artifice et de flonflons,
Ils pensent oublier dans la bière
Qu’ils sont gouvernés comme des pions.
Au mois d’août c’est la liberté,
Après une longue année d’usine,
Ils crient « Vive les congés payés »,
Ils oublient un peu la machine,
En Espagne, en Grèce ou en France,
Ils vont polluer toutes les plages,
Et par leur unique présence,
Abîmer tous les paysages.
Lorsqu’en septembre on assassine,
Un peuple et une liberté,
Au cœur de l’Amérique latine,
Ils sont pas nombreux à gueuler,
Un ambassadeur se ramène,
Bras ouverts il est accueilli,
Le fascisme c’est la gangrène
À Santiago comme à Paris.
Être né sous le signe de l’hexagone,
C’est vraiment pas une sinécure,
Et le roi des cons, sur son trône,
Il est français, ça j’en suis sûr.
Finies les vendanges en octobre,
Le raisin fermente en tonneaux,
Ils sont très fiers de leurs vignobles,
Leurs « Côtes-du-Rhône » et leurs « Bordeaux »,
Ils exportent le sang de la terre
Un peu partout à l’étranger,
Leur pinard et leur camembert
C’est leur seule gloire à ces tarés.
En Novembre, au salon de l’auto,
Ils vont admirer par milliers
Le dernier modèle de chez Peugeot,
Qu’ils pourront jamais se payer,
La bagnole, la télé, la tiercé,
C’est l’opium du peuple de France,
Lui supprimer c’est le tuer,
C’est une drogue à accoutumance.
En décembre c’est l’apothéose,
La grande bouffe et les petits cadeaux,
Ils sont toujours aussi moroses,
Mais y’a de la joie dans les ghettos,
La Terre peut s’arrêter de tourner,
Ils rateront pas leur réveillon
Moi je voudrais tous les voir crever,
Étouffés de dinde aux marrons.
Être né sous le signe de l’hexagone,
On peut pas dire que ça soit bandant
Si le roi des cons perdait son trône,
Y’aurait cinquante millions de prétendants.

La Santé de la terre. Essais agrariens, de Wendell Berry

Trad. par Pierre Madelin

par Renaud Beauchard

Il faut saluer l’initiative des éditions Wildproject, fondées pour «acclimater en France les idées révolutionnaires de la philosophie de l’écologie» en publiant notamment des ouvrages fondateurs de la pensée écologiste dans le monde. Ayant déjà publié ou republié les textes de Rachel Carson et d’Arne Næss, entre autres, c’est à la pensée d’un géant de l’écologie qu’elles introduisent aujourd’hui le public français au travers de la première traduction en français d’une infime partie de l’œuvre pléthorique de Wendell Berry, laquelle recouvre plus d’une quarantaine ­d’ouvrages incluant romans, recueils de poésie et de nombreux essais. Les quelques essais agrariens rassemblés dans La Santé de la terre offrent une formidable première expérience de plongée dans cette œuvre phare.

Agriculteur lui-même, ancien étudiant de Wallace Stegner, le plus grand écrivain de l’Ouest du xxe siècle, Wendell Berry, souvent décrit comme un successeur contemporain de Thoreau, est un infatigable défenseur d’un rêve américain «que l’on nomme parfois Jeffersonien, mais qui est en réalité le rêve de tous les opprimés au cours de l’histoire». Ayant une grande influence sur l’œuvre de Christopher Lasch, Berry connaît en ce moment un regain de succès tout à fait significatif chez les «millennials» en quête d’une pensée redonnant de l’intelligibilité au monde, une pensée organisée autour de la terre en tant que communauté vivante.

Le désir de prendre soin de la terre «ne peut pas découler de principes abstraits ou de motivations purement économiques», nous dit Berry. Fustigeant le «Penser grand» des mouvements écologistes qui les a conduits à s’enfermer dans le piège de la «cause publique défendue par des organisations qui critiqueront et condamneront d’autres organisations sur un ton moralisateur» pour accoucher de mesures publiques et de lois aussi creuses que tardives, Berry appelle à voir la crise écologique non pas seulement comme une crise publique, mais aussi comme une crise privée appelant à un «Penser petit». «Nous ne vivons ni dans le gouvernement, ni dans les institutions, ni à travers nos paroles et nos actes publics, or la crise écologique découle de nos vies» écrit-il, exhortant les Américains à traiter l’écologie, non pas à la manière d’une «foule dont le mécontentement n’a pas dépassé le niveau des slogans», mais d’un peuple, communauté vivante de citoyens aptes à l’autogouvernement, «dont il est impossible de ne pas tenir compte, qui comprend les raisons de son mécontentement et qui en connaît les solutions nécessaires».

Penser petit n’implique pas pour autant de se détourner des enjeux globaux comme le démontre Berry avec un article critique particulièrement réussi consacré à l’Omc. Berry y montre une maîtrise des enjeux techniques du commerce international et de la mondialisation au service d’une dimension morale, sans pour autant tomber dans le technicisme dans lequel s’enferment trop souvent les militants alter­mondialistes. C’est à la racine qu’il traite la question en tordant le cou à la foi des exploiteurs-­harmonisateurs dans l’idée que «le monde est partout uniforme et conforme à leurs désirs», en leur opposant la réalité d’un monde «d’une incroyable diversité de pays, de climats, de reliefs, de régions, ­d’écosystèmes, de sols et de cultures humaines […] telle qu’aucune ambition centralisatrice ne pourra jamais en venir à bout.» Donnant à voir l’extraordinaire richesse éco­nomique et politique de communautés locales aujourd’hui détruites comme le Marion County dans la Kansas, où la valeur imposable était la plus élevée en 1912 et où, citant William Allen White, «la richesse était équitablement distribuée parmi les personnes qui la méritaient», Berry plaide pour une nouvelle conception de l’économie, centrée autour du foyer, qui se développerait grâce à la prospérité de ses territoires et de leurs habitants et non en les exploitant. Une économie qui apprendrait à «croître comme un arbre, et non comme un feu».

Aussi féroce que Bernard ­Charbonneau, avec lequel il est souvent comparé, vis-à-vis de la complicité des «chrétiens certifiés» dans l’anthropocène, Berry est néanmoins aussi convaincu que Jacques Ellul que toute tentative de fonder une spiritualité post­chrétienne, en nous rendant étrangers à la tradition biblique, ne peut conduire qu’à une version simplifiée de celle-ci. Exhortant à lire la Bible «à la lumière de l’état dans lequel se trouve la Création» et rappelant que «l’œuvre du Diable, c’est l’abstraction», Berry appelle à «retrouver le monde» pour paraphraser Matthew Crawford, en renouant avec une expérience pratique de celui-ci. Cultivant la vertu cardinale de l’espérance, Berry formule un certain nombre de principes essentiels pour préparer un monde post-industriel : refondation du droit de propriété autour de l’usu­fruit, rejet du dualisme corps/âme qui nie la réalité physique du monde (l’essai intitulé « Le corps et la terre » est d’une beauté et d’une perspicacité sans pareilles), conscience que «manger est un acte agricole», condamnation du travail abstrait fondée sur l’idée que «travailler sans plaisir, sans émotion, fabriquer un produit qui n’est ni utile, ni beau» déshonore la nature et est un acte blasphématoire par excellence…

Nous rappelant toutes les promesses déçues de l’esprit protestant présidant à la fondation du Nouveau Monde, la foi chrétienne de Berry est résumée par la position d’Huckleberry Finn vis-à-vis de la religion de Miss Watson et de sa vision pharisienne et solipsiste du paradis dans Les Aventures de Tom Sawyer. Face à celle qui voudrait le convaincre «que nous pourrons éviter d’aller au “mauvais endroit”, que nous rejoindrons au contraire le “bon endroit”, à condition de croire à son charabia insipide et superstitieux», c’est en toute simplicité et en authentique Américain que Huck Finn alias Berry répond : «J’ai décidé que je n’allais pas essayer.»

https://esprit.presse.fr/actualite-des-livres/renaud-beauchard/la-sante-de-la-terre-essais-agrariens-de-wendell-berry-41906