Rejeter les progrès de la science engagera nos activités agricoles dans la voie de la régression

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/02/27/rejeter-les-nouvelles-technologies-et-les-progres-de-la-science-engagera-nos-activites-agricoles-dans-la-voie-de-la-regression_5428839_3232.html

Idées
Agriculture & Alimentation
Tribune, Collectif

La méfiance du rôle de la science et des technologies en matière d’agriculture risque à terme d’être préjudiciable aux nouveaux défis que doit relever ce secteur, s’alarme dans une tribune au « Monde » un collectif de personnalités, parmi lesquelles Pierre Arditi, Jean-Robert Pitte et Jean-Pierre Raffarin.

Publié aujourd’hui à 09h54, mis à jour à 10h06 Temps de Lecture 5 min.

Tribune. L’avenir de notre agriculture est devenu un sujet de débat passionnel. Qui n’a pas un avis sur les transformations nécessaires à notre agriculture pour répondre aux nouvelles aspirations de la société ? Mais ce qui divise peut-être le plus nos concitoyens, c’est la perception du rôle de la science dans ces transformations. Comme pour l’être humain, les plantes cultivées et les animaux d’élevage sont inéluctablement la cible de nouvelles maladies, de nouvelles interactions avec le milieu qu’il est difficile d’anticiper.

Bien souvent les remèdes d’antan ne sont pas suffisants pour résoudre ces problèmes nouveaux. Le statu quo est impuissant et l’innovation incontournable. Ce besoin d’évolution de notre agriculture est exacerbé dans le contexte d’un changement climatique qui bouleverse l’écosystème (sécheresses et inondations plus fréquentes et plus intenses) et l’écologie des ravageurs des cultures, telle l’expansion des insectes stimulée par des températures plus élevées.

Or, les progrès technologiques dont notre agriculture a besoin pour se transformer alimentent de nouvelles peurs. Il en est ainsi, par exemple, du rejet de produits chimiques pourtant nécessaires pour protéger les cultures en l’absence d’autres alternatives. Autre exemple, l’aversion d’une partie de la société à l’encontre d’une agriculture productive bloque les recherches sur les biotechnologies, alors qu’il s’agit d’améliorer les plantes pour qu’elles deviennent plus « vertes », c’est-à-dire résistantes aux ravageurs ou aux maladies, afin de limiter l’utilisation des produits phytosanitaires. Ce rejet est notamment lié à l’hostilité envers ce qui est perçu comme une collusion de la science avec l’industrie.
Une « agriculture écologiquement intensive »

Devant les difficultés d’appréhender une complexité scientifique croissante, les décisions de nos gouvernants se prennent trop souvent en fonction de l’état de l’opinion selon des critères essentiellement subjectifs qui, sous le couvert du principe de précaution, conduisent à renoncer à des technologies efficaces et sûres. Rejeter les nouvelles technologies et les progrès de la science engagera inéluctablement nos activités agricoles dans la voie de la régression.

Les progrès scientifiques et technologiques ont indéniablement permis de réduire la faim dans le monde. Depuis cinquante ans, pour nourrir la population qui a été multipliée par 2,3, les progrès de l’agriculture et de l’élevage fondés sur les avancées scientifiques (dont la révolution verte des années 1950-1960) ont multiplié la production des céréales majeures par 3,6 au niveau mondial et, par exemple, la production de lait des vaches par lactation par 4,6. Grâce aux innovations technologiques, le rendement du blé, qui a crû lentement de 1 tonne par hectare à 1,5 tonne par hectare de 1800 à 1900, atteint désormais plus de sept tonnes par hectare en France grâce successivement au développement de l’agronomie, des engrais, à l’amélioration génétique, au désherbage, à l’emploi de fongicides, d’insecticides, voire des régulateurs de croissance.

Alimenter plus de neuf milliards d’habitants en 2050 implique d’augmenter la production agricole de 70 % sans guère augmenter les surfaces, avec moins d’eau, moins d’engrais et moins de produits phytosanitaires

De manière semblable, chez les bovins en particulier, une meilleure maîtrise des maladies grâce à des mesures prophylactiques, la sélection génétique et l’apport des biotechnologies de la reproduction ont permis des progrès remarquables pour améliorer la croissance des animaux à viande ou la production laitière. Néanmoins, la sous-nutrition de plus d’un être humain sur dix est responsable de neuf millions de morts chaque année. Une étude récente de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) montre même que l’insécurité alimentaire repart à la hausse sous l’effet des changements climatiques qui pénalisent les rendements des cultures.

Peut-on alors se permettre de renoncer à l’augmentation de la productivité des terres agricoles cultivées alors que nous avons le défi d’alimenter plus de neuf milliards d’habitants en 2050, ce qui implique d’augmenter la production agricole de 70 % sans guère augmenter les surfaces, avec moins d’eau, moins d’engrais et moins de produits phytosanitaires. Ne confondons pas productivité avec productivisme. Si on se doit d’augmenter les rendements, il faut aussi le faire en préservant l’environnement. C’est ce que l’agronome Michel Griffon appelle une « agriculture écologiquement intensive ».
Une nouvelle révolution agricole

Produire plus et mieux avec moins d’intrants et de nuisances, tout en améliorant le revenu des producteurs, tels sont les grands enjeux de notre agriculture. Pour cela, le progrès scientifique ne doit pas être arrêté. Il constitue, au contraire, le meilleur levier pour développer notre économie agricole et constitue aussi, de loin, le meilleur allié de l’agroécologie. Il est inquiétant que nombre de nos concitoyens ne le comprennent plus. De nouveaux efforts de recherche sont nécessaires pour améliorer la sécurité alimentaire tout en préservant notre planète. Aucun moyen de progrès, aucune technologie ne peuvent être écartés, par principe, pour relever ces défis cruciaux pour l’avenir de l’humanité.

Renoncer à ces progrès de la science, c’est comme si on abandonnait la partie parce qu’on s’estimerait incapable de la gagner. Ce serait un signe de décadence grave pour notre pays. Cette nouvelle révolution agricole plus respectueuse de l’environnement implique des efforts de recherche dans tous les domaines concernés, de la physiologie à l’écologie en passant par la génétique.

Produire plus et mieux avec moins d’intrants et de nuisances, tout en améliorant le revenu des producteurs, tels sont les grands enjeux de notre agriculture

Ces efforts doivent porter sur l’ensemble des facteurs impliqués (espèces d’intérêt, leurs pathogènes, ravageurs et compétiteurs) et sur leurs interactions complexes, notamment pour mettre en place des méthodes de biocontrôle. L’agriculture de demain devra nécessairement utiliser des technologies nouvelles, non seulement fondées sur les récents acquis de la biologie moléculaire mais aussi de l’agronomie, des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication), de la robotique, de l’intelligence artificielle, du spatial, etc.

Loin d’arrêter le progrès dans notre agriculture, il faut au contraire y favoriser l’émergence rapide des avancées technologiques qui nous permettront de ne pas nous mettre sous la dépendance de pays qui investissent massivement dans la recherche, tels que la Chine et les Etats-Unis. C’est aussi le meilleur moyen de redonner à nos agriculteurs confiance dans leur métier pour qu’ils retrouvent l’esprit de conquête.

Parmi les signataires : Christian Amatore (directeur de recherche émérite au CNRS) ; Pierre Arditi (acteur) ; Jean Audouze (astrophysicien) ; Damien Bonduelle (agriculteur et président d’agriDées) ; Gérald Bronner (sociologue) ; Claude Cochonneau (éleveur et président des Chambres d’agriculture) ; Jean-Pierre Décor (viticulteur, membre de l’Académie d’agriculture) ; Henri Nallet (ancien ministre de l’agriculture) ; Jean-Robert Pitte (géographe, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques) ; Alain Pompidou (professeur émérite à la faculté de médecine de Cochin) ; Jean-Pierre Raffarin (ancien premier ministre).

Aucun signataire n’exerce une activité dans les entreprises des secteurs suivants : Fournisseur de matériel, semenciers, phytosanitaires, fertilisants, pharmacie, produits vétérinaires, banques, assurances, distribution agricole, négociants agricoles.

Liste des signataires de la tribune « Sciences et agriculture »
Agriculteurs :
Damien Bonduelle : agriculteur et président d’agriDées.Claude Cochonneau : éleveur et président des Chambres d’agriculture.Jean!ierre Décor : viticulteur » membre de l’#cadémie d’agriculture Jérome Despe$ : viticulteur et président de la Commission viticole de la %&S’#%ran(ois La)itte : arboriculteur » membre de l’#cadémie d’agriculture de %ranceChristiane Lambert : éleveuse de porcs et présidente de la %&S’#%ran(ois it+aville : viticulteur Daniel !e$raube : ma,siculteur et président de l’#ssociation générale des producteurs de ma,s -#!/ervé !illaud : éleveur » membre du Conseil national du numéri0ue!hilippe !inta : agriculteur et président de l’#ssociation générale des producteurs de blé -#!B1&icole 2os3am Brunot : viticultrice » membre de l’#cadémie d’agriculture de %ranceuillaume 2oué : éleveur et président d’4&#!52C%ranc3 Sander : betteravier et président de la Con)édération générale des planteurs de betteraves -CB
Agronomes :
JeanLouis Bernard : ingénieur agronome » président de l’#cadémie d’agriculture de %ranceJean!aul Bordes : directeur général de l’#C6#Bernard Le Buanec : ancien directeur de recherche de Limagrain » membre de l’#cadémie des technologies.ichel Candau : ingénieur agronome » directeur honoraire de l’’&S# de 6oulouse’ric Chapelle : directeur de la %édération nationale bovine -%&Barc Delos : ingénieur agronome » membre de l’#cadémie d’agriculture7vette Dattée : ancienne directrice du ’8’S et membre de l’#cadémie d’agriculture !atrice Desmarest : directeur honoraire du centre de recherche !ernod2icard » membre de l’#cadémie des technologies #ndré %ougerou9 : ingénieur ‘&46# » membre de l’#cadémie d’agricultureConstant Lecoeur : secrétaire perpétuel de l’#cadémie d’agriculture de %rance2ené Lésel : directeur de recherche honoraire 4&2# » membre de l#cadémie agriculture de %ranceJac0ues *athieu : directeur général d’#urea #grosciences et membre de l’#cadémie d’agriculture de %ranceJean!aul *ialot : ancien directeur de l;cole nationale vétérinaire d#l)ort Jean*arie !ierreu$ : consultant et membre de l’#cadémie d’agriculture de %ranceérard 6endron : ancien secrétaire perpétuel de l’#cadémie d’agricultureu$ la 2echerche et #cadémie des technologies

ichel Delsen$ : directeur de recherche émérite au C&2S et membre de l’#cadémie des sciencesJean!ierre Digard : directeur de recherche émérite au C&2S » membre de l#cadémie dagriculture #nnearie /attenberger : directrice de recherche honoraire » membre honoraire de l’#cadémie d’agriculture Jeanne rosclaude : directeur de recherche honoraire 4&2# » membre de l’#cadémie d’agriculture!ascale /ebel : directrice du p?le consommation et entreprises du C2’D5C » membre de l’#cadémie d’agriculture.Bruno Jarr$ : président de l’#cadémie des technologiesJean*arie Lehn : pri9 &obel de chimieLo,c Lepiniec : biologiste et directeur de 2echerche 4&2#érard *aisse : ingénieur agronome » 4&2# » membre de l#cadémie dagriculture de %ranceérard !ascal : directeur scienti)i0ue honoraire de l’4&2# » membre de l’#cadémie des technologieeorges !elletier : directeur honoraire de recherches 4&2# » membre de l’#cadémie des technologiesJeanClaude !ernollet : directeur de recherche honoraire 4&2# » membre de l’#cadémie d’agricultureichel 6hibier : ancien directeur de l’’nseignement et de la 2echerche » membre de l’#cadémie d’agriculture Universitaires/ enseignants érald Bronner : sociologue » membre de l’#cadémie de médecine et de l’#cadémie des technologiesChristian Dumas : pro)esseur émérite ‘&S L$on #ndré allais : pro)esseur émérite #gro!aristech » membre de l’#cadémie d’agriculture Domini0ue !arentassin : pro)esseur honoraire des @niversités en to9icologie alimentaire » membre de l’#cadémie d’agricultureJean2obert !itte : géographe » secrétaire perpétuel de l’#cadémie des sciences morales et politi0uesCatherine 2egnault2oger : pro)esseur émérite des @niversités » membre de l’#cadémie d’agricultureBruno 6isse$re : enseignant > *ontpellier Sup#gro
Elus de la nation
Bernard #cco$er : ancien président de l’#ssemblée nationale -Les 2épublicains1.Jean Bi=et : sénateur -L21eneviAve %ioraso : ancienne ministre de l’’nseignement supérieur et de la recherche.Daniel remillet : sénateur -L21.%ran(ois uillaume : ancien ministre de l’#griculture -Debout la %rance1David /abib : député -apparenté socialiste1. #nne7vonne Le Dain : ingénieur agronome et ancienne députée Jean7ves Le Déaut : ancien président de l’5!’CS6érard Longuet : sénateur » !résident de l’5!’CS6érard *enuel : député -socialiste » écologiste et républicain1./enri &allet : ancien ministre de l’#griculture » membre de l’#cadémie d’agriculture.Cathrerine !rocaccia :sénatrice -L21

Jean!ierre 2a))arin » ancien !remier *inistre.Bruno Sido : sénateur -L21″ ancien président de l’5!’CS6Louis 6ouraine : député -La 2épubli0ue en *arche1.!hilippe 8asseur : ancien ministre de l’#griculture.
Artistique
/ugues #u)ra$ : artiste auteurcompositeurinterprAte!ierre #rditi : acteur Jac0ues Lebrima : scénaristeLissa !illu : productrice
Médecins
*arc %ellous : docteur en médecine et pro)esseur émérite de généti0ue > la %aculté de médecine de Cochin > !aris. #lain !ompidou : pro)esseur émérite > la %aculté de médecine de Cochin.u$ 8allancien : chirurgien » membre de l’#cadémie de médecine.
Journalistes
*ichel Bettane : +ournalistecriti0ue de vins » membre de l’#cadémie du 8in de %ranceJean%ran(ois Colomer : +ournaliste » membre de l’#cadémie d’agricultureJean!aul rivine : rédacteur en che) de
Sciences et pseudo sciences
#%4S
Economistes
!hilippe Chalmin : économiste et enseignant > !arisDauphineil ressmann : économiste et membre de l’#cadémie d’agriculture de %ranceJean*arie Seronie : économiste et membre de l’#cadémie d’agriculture
Divers
&icolas uichard : nologue » conseiller viti vinicole’mmanuel 2ossier : ancien directeur général ad+oint des /aras nationau9
Aucun signataire n’exerce une activité dans les entreprises des secteurs suivants
:%ournisseur de matériel » semenciers » ph$tosanitaires » )ertilisants » pharmacie » produits vétérinaires » ban0ues » assurances » distribution agricole » négociants agricoles.

Jean!ierre 2a))arin » ancien !remier *inistre.Bruno Sido : sénateur -L21″ ancien président de l’5!’CS6Louis 6ouraine : député -La 2épubli0ue en *arche1.!hilippe 8asseur : ancien ministre de l’#griculture.
Artistique
/ugues #u)ra$ : artiste auteurcompositeurinterprAte!ierre #rditi : acteur Jac0ues Lebrima : scénaristeLissa !illu : productrice
Médecins
*arc %ellous : docteur en médecine et pro)esseur émérite de généti0ue > la %aculté de médecine de Cochin > !aris. #lain !ompidou : pro)esseur émérite > la %aculté de médecine de Cochin.u$ 8allancien : chirurgien » membre de l’#cadémie de médecine.
Journalistes
*ichel Bettane : +ournalistecriti0ue de vins » membre de l’#cadémie du 8in de %ranceJean%ran(ois Colomer : +ournaliste » membre de l’#cadémie d’agricultureJean!aul rivine : rédacteur en che) de
Sciences et pseudo sciences
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Economistes
!hilippe Chalmin : économiste et enseignant > !arisDauphineil ressmann : économiste et membre de l’#cadémie d’agriculture de %ranceJean*arie Seronie : économiste et membre de l’#cadémie d’agriculture
Divers
&icolas uichard : nologue » conseiller viti vinicole’mmanuel 2ossier : ancien directeur général ad+oint des /aras nationau9
Aucun signataire n’exerce une activité dans les entreprises des secteurs suivants
:%ournisseur de matériel » semenciers » ph$tosanitaires » )ertilisants » pharmacie » produits vétérinaires » ban0ues » assurances » distribution agricole » négociants agricoles.

effarant

Greta

https://www.euractiv.fr/section/climat/video/watch-greta-thunbergs-full-address-to-eu-politicians-in-brussels/

Des dizaines de milliers d’écoliers font la grève pour le climat dans les rues de Bruxelles. Ils sont des centaines de milliers partout dans le monde. Nous faisons la grève parce que nous avons fait nos devoirs. […] Les gens nous disent toujours qu’ils ont beaucoup d’espoir. Ils espèrent que les jeunes sauveront le monde. Nous ne sauverons pas le monde. Nous n’avons tout simplement pas le temps de grandir et de prendre le pouvoir, parce que d’ici 2020, nous devons avoir complètement inversé les émissions de gaz à effet de serre. 2020, c’est l’année prochaine.
Nous savons que la plupart des politiques ne veulent pas nous parler. Bien. Nous ne voulons pas leur parler non plus. Nous voulons qu’ils parlent aux scientifiques, qu’ils les écoutent. Nous ne faisons que répéter ce que la science dit depuis des décennies.
Nous voulons que vous respectiez l’accord de Paris et les rapports du GIEC. Nous n’avons pas d’autre programme ou exigence. Tout ce que nous voulons c’est qu’on écoute la science, ensemble.
Quand la plupart des politiques parlent des grèves scolaires pour le climat, ils parlent de tout, sauf de la crise climatique. Ils sont nombreux à vouloir faire de ces grèves une question de discipline, à chercher à savoir si nous ne devrions pas retourner à l’école. Ils inventent toutes sortes de complots et nous appellent des marionnettes qui ne pensent pas par elles-mêmes.
Ils ont désespérément besoin de détourner l’attention de la crise climatique. Ils ne veulent pas en parler parce qu’ils savent qu’ils ne peuvent pas gagner sur ce tableau. Ils savent qu’ils n’ont pas fait leurs devoirs. Nous, nous les avons faits. Quand on fait ses devoirs, on réalise qu’il faut de nouvelles politiques.
Il faut une économie entièrement basée sur notre budget carbone, très limité et qui décline extrêmement vite. Et ce n’est pas tout. Nous avons besoin d’une toute nouvelle mentalité. Le système politique que vous avez créé est fondé sur la compétition. Vous trichez dès que vous pouvez parce que tout ce qui vous importe est de gagner, d’avoir le pouvoir. Cela doit cesser.
Nous devons cesser de lutter les uns contre les autres. Nous devons coopérer, travailler ensemble pour partager les ressources de cette planète justement. Nous devons commencer à vivre selon les limites de la planète, nous concentrer sur l’équité, retourner un peu en arrière, pour le bien de toutes les espèces vivantes.
Nous devons protéger la biosphère, l’air, les océans, le sol, les forêts. Ça peut sembler naïf, mais si vous aviez fait vos devoirs, vous sauriez que nous n’avons pas d’autre choix. Nous devons concentrer chacune de nos actions sur le changement climatique. Si nous n’y parvenons pas, tous nos progrès et réussites n’auront mené à rien. L’héritage de nos dirigeants sera le plus monumental échec de l’Histoire de l’humanité. Ils entreront dans l’Histoire comme les méchants les plus ignominieux de tous les temps, parce qu’ils ont choisi de ne pas écouter, de ne pas agir.
Tout cela peut être évité. Nous avons encore un peu de temps. Selon le rapport du GIEC, nous sommes à 11 ans de déclencher une réaction en chaine irréversible et échappant à tout contrôle humain. Pour éviter cela, des changements inédits doivent avoir lieu dans les dix ans à venir. Notamment une réduction d’au moins 50% des émissions de CO2 d’ici 2030.
Notez que ces chiffres ne tiennent pas compte de l’équité, qui est essentielle pour faire fonctionner l’accord de Paris au niveau mondial. Ils n’incluent pas non plus les points de rupture ou les boucles de réaction telles que la libération du méthane, un gaz très puissant, lié au dégel du permafrost arctique.
Par contre, ils incluent des techniques de capture des émissions sur une échelle planétaire qui n’ont pas encore été inventées. De nombreux scientifiques craignent qu’elles ne soient pas disponibles à temps, et qu’il sera impossible de les mettre en place à l’échelle nécessaire.
On nous dit que l’UE veut améliorer ses objectifs de réduction des émissions. Le nouvel objectif serait de réduire ses émissions de 45 % par rapport au niveau de 1990 d’ici 2030. Certaines trouvent ça bien, ambitieux. Cet objectif ne permettra pas de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C. Cet objectif ne suffit pas à protéger l’avenir des enfants qui grandissent aujourd’hui. Si l’UE veut vraiment contribuer à limiter le réchauffement à 2°C, elle doit se mettre comme objectif minimum 80 % de réduction d’ici 2030, y compris les émissions de l’aviation et du transport. Il faut donc être environ deux fois plus ambitieux que prévu.
Les actions nécessaires vont au-delà des programmes ou partis politiques. À nouveau, les dirigeants comptent sur notre génération pour corriger leurs erreurs. Certains disent que nous luttons pour notre avenir. Ce n’est pas vrai. Nous ne luttons pas pour notre avenir, nous luttons pour l’avenir de tout le monde.
Et si vous pensez que nous ferions mieux d’aller à l’école, nous vous proposons de prendre notre place dans la rue, en faisant la grève au lieu de travailler. Ou, encore mieux, de nous rejoindre pour accélérer le processus.
Je suis désolée, mais dire que tout ira bien en continuant à ne rien faire, ça ne nous laisse aucun espoir. C’est l’inverse de l’espoir. Mais c’est exactement ce que vous continuez à faire. Vous ne pouvez pas attendre passivement que l’espoir arrive. Ça, c’est ce que font les enfants gâtés irresponsables. Vous ne semblez pas comprendre que l’espoir se mérite. Et si vous dites encore que nos perdons un temps d’apprentissage précieux, je vous rappelle que nos politiques ont perdu des décennies à cause de leur déni et de leur inaction.
Le temps presse, nous avons décidé d’agir. Nous avons commencé à réparer vos erreurs. Nous ne nous arrêterons que lorsque nous aurons terminé.
Merci.

Grenoble se bat contre la pollution de l’air

Vu d’Allemagne

https://www.courrierinternational.com/article/vu-dallemagne-grenoble-se-bat-contre-la-pollution-de-lair

Publié le 22/02/2019 – 12:0

Le maire écologiste a mis en place des mesures pour lutter contre la pollution endémique de la ville. Pour l’instant ses administrés le suivent dans sa croisade, comme l’a constaté un journaliste allemand

La télécabine est un vrai cocon : du bois foncé, de l’aluminium, des fenêtres à 360°. Et pourtant, l’ascension vers le fort de la Bastille met mal à l’aise. En regardant par les fenêtres en Plexiglas, on croit discerner ce qui ne relevait encore que de la pure théorie en grimpant dans la télécabine : la catastrophe climatique qui plane sur Grenoble.

Il en est question dans une plaquette éditée par la mairie. Grenoble est un îlot thermique, peut-on y lire. La densité du bâti fait du centre-ville un gigantesque accumulateur de chaleur. Les espaces verts ne sont pas assez nombreux pour rafraîchir l’atmosphère et la situation de la ville dans une cuvette empêche les échanges d’air avec les alentours. À l’horizon 2050, le mercure devrait afficher des températures supérieures à 35 °C quarante-trois jours par an – ce qui s’accompagnera d’une concentration dangereuse de polluants et d’ozone dans l’atmosphère.

Ce tableau peut sembler alarmiste. Mais, vu d’en haut, le phénomène de cuvette décrit dans la plaquette prend tout son sens. Sur les montagnes alentour, nul arbre ni arbuste. La vallée est une mer de maisons. La situation n’est pourtant pas sans espoir. Car Grenoble se rebiffe. En première ligne, Éric Piolle, maire écologiste d’une grande ville française.

Pendant les pics de pollution, vitesse à 20 km/h

Sur la protection de l’environnement, l’édile [élu en 2014] reste inflexible. Ceux qui cherchent à se mettre en travers de sa croisade écolo l’ont surnommé “Pol Piolle” – en référence au régime de terreur instauré par l’ancien dictateur cambodgien Pol Pot. À 45 ans, l’homme se décrit lui-même comme un “combattant optimiste”. Cet ingénieur et ancien cadre chez Hewlett-Packard se bat pour une Grenoble verte. Il a généralisé la limitation de vitesse à 30 kilomètres par heure en ville et réduit la vitesse maximale autorisée de 20 kilomètres par heure sur le reste du réseau pendant les pics de pollution. En créant des pistes cyclables à travers la ville, de nouvelles lignes de tram et des zones piétonnes, il fait la part belle aux moyens de locomotion alternatifs… et complique la vie des automobilistes.

L’écologiste a également introduit une vignette obligatoire le 1er janvier 2017. Selon leurs émissions, les voitures reçoivent un autocollant vert, violet, jaune, orange, marron ou gris. Les utilitaires jugés très polluants héritent d’un macaron gris ou marron et ne sont plus autorisés à pénétrer dans le centre-ville et dans les quartiers limitrophes en semaine, entre 6 heures et 19 heures. Pendant les pics de pollution, les foudres de l’interdiction s’abattent sur tous les véhicules arborant une vignette grise ou marron.

[Au printemps 2019], Éric Piolle passera à l’étape suivante. Les “zones à circulation restreinte” de Grenoble doivent donner naissance à la plus grande “zone à faibles émissions” (ZFE) de France. Neuf communes voisines souhaitent se greffer aux restrictions de circulation fixées par le maire. Les camions qui roulent au gazole, y compris les plus récents, se verront interdire l’accès à la nouvelle ZFE. À l’horizon 2025 au plus tard, la plupart des autres utilitaires en seront également banni

Généraliser les réflexes écologistes

Contrairement à ce que pourraient laisser croire les sarcasmes sur “Pol Piolle” et l’envergure du projet, ce père de quatre enfants mise moins sur la peur de l’amende que sur l’envie d’adopter un comportement écoresponsable. “Je veux que la protection de l’environnement devienne un plaisir”, dit-il. C’est la seule manière, poursuit-il, de faire émerger de nouveaux réflexes durables, comme celui de laisser sa voiture à l’entrée de la ville dans l’un des huit gigantesques parkings prévus à cet effet. Lui-même chevauche son vélo de fonction pour aller au bureau. Sur la roue avant, il a installé un panier. “Pour les dossiers”, dit-il.

Et qu’y a-t-il de plus agréable que de faire du vélo à Grenoble ? Moyennant un forfait journalier de 3 euros, une employée de la société Métrovélo me remet à la gare le vélo n° 8125, jaune citron et étonnamment léger. On peut presque tout faire avec, puisqu’à Grenoble on permet tout aux cyclistes, ou presque. On prend les sens uniques à contresens sans ciller, on emprunte de larges couloirs de circulation réservés naguère aux voitures et désormais chasses gardées des vélocipèdes. C’est peut-être la règle dans les pays déjà pris d’assaut par la petite reine, comme les Pays-Bas, mais en France c’est une révolution.

Sur les rives de l’Isère, on découvre un des jardins partagés commandés par Éric Piolle. Les habitants peuvent y faire pousser des fleurs ou des légumes. Dans ce paysage urbain, les jardins sont des taches colorées qui attirent d’autant plus le regard que les panneaux publicitaires et les enseignes lumineuses ne leur font guère de concurrence. Éric Piolle a promis à ses administrés “une ville apaisée”. Les injonctions à consommer, juge-t-il, s’accordent mal avec cet objectif. L’édile les a donc bannies de l’espace public. À Grenoble, le tram s’arrête devant des bancs gris et de banales vitres en Plexiglas.

Au guidon de notre vélo, nous rencontrons cependant aussi des réfractaires au changement. Jérémie Granier ne s’est pas encore résigné. Le gérant de la brasserie Chavant est hors de lui. Les habitués de cette adresse cossue fondée en 1852 désertent les lieux, tempête-t-il. Ils préfèrent les restaurants accessibles en voiture devant lesquels on peut se garer. Le chiffre de la brasserie a fondu de 20 %. “Éric Piolle est incorrigible”, vitupère le patron. À la tête d’une alliance composée des Verts, du Parti de gauche et du mouvement Ades, qui occupe 42 des 59 sièges du conseil municipal, le maire n’écouterait plus ses détracteurs. Grenoble serait au bord du krach économique sous la férule d’un dictateur vert.

Baisse des financements

“Dans chaque changement, il y a des perdants”, reconnaît Éric Piolle. [En 2017,] on a longtemps cru que les perdants feraient front commun. Le maire s’est vu contraint de demander une protection policière pour les conseils municipaux. Des CRS faisaient le pied de grue devant l’hôtel de ville. Mais la résistance s’est essoufflée.

Certains contestataires d’hier ont changé leur fusil d’épaule. Comme Anaëlle. La jeune couturière de 24 ans qui vit de petits boulots pensait pis que pendre du maire de Grenoble. Et puis la colère a laissé la place au plaisir de faire du vélo et de prendre le bus sans se ruiner. Le propriétaire d’un magasin de tissus présent à Grenoble depuis un demi-siècle a connu le même revirement. Il espère aujourd’hui qu’une ville plus écolo sera plus attrayante, ce qui se traduira tôt ou tard par des retombées sonnantes et trébuchantes.

Il n’est pas impossible qu’Éric Piolle se représente en 2020 et soit reconduit. À l’heure où les édiles sont toujours plus nombreux à jeter l’éponge en raison des coupes claires dans les dotations de l’État, le réformateur de Grenoble assure qu’il restera pour poursuivre le combat. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se heurte pas, lui aussi, à de douloureuses contraintes financières. Faute de moyens, il a dû fermer trois bibliothèques publiques. Et il l’a mal vécu, ses idéaux n’étant pas uniquement écologiques, mais également sociaux. Les places en crèche qu’il voulait créer attendront.

Concernant son propre salaire aussi, l’édile a joué du rabot. À peine élu, Éric Piolle a réduit le salaire du maire et de son équipe municipale de 25 %. Mais de là à réduire la voilure sur la protection de l’environnement, il y a un pas que l’élu ne franchira pas.

Axel Veiel

https://is.gd/OuaPia

Rival Sons : Shooting Stars

My love is stronger than yours
It’s Stronger than yours
It’s stronger than yours
My love is stronger than your hate will ever be.
And my faith is deeper than yours
It’s deeper than yours
It’s deeper than yours
My faith is deeper than your doubt will ever be

We move through the world
Like shooting stars across the sky
Splitting through the darkness putting the light into their eyes

My laughter is louder than yours
It’s louder than yours
It’s louder than yours
My laughter is louder than your shouting will ever be

My dancing is betters than yours
It’s better than yours
It’s better than yours
My dancing is better than your marching will ever be

We move through the world
Like shooting stars across the sky
Splitting through the darkness putting the light into their eyes

ooooh-oooooh-ooooooh

We move through the world
Like shooting stars across the sky
Splitting through the darkness putting the light into their eyes

oooh-ooooh-ooooh

We move through the world
Like shooting stars across the sky
Splitting through the darkness putting the light into their eyes

ooooh-oooh-oooooooh

My love is stronger than yours
It’s stronger than yours
It’s stronger than yours
My love is stronger than your hate will ever be.

My love is stronger than yours
It’s stronger than yours
It’s stronger than yours
My love is stronger than your hate will ever be.

Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

Par Pierre Ducrozet, écrivain, auteur de «l’Invention des corps» — 14 février 2019 à 19:06
https://www.liberation.fr/debats/2019/02/14/nous-enfants-du-xxie-siecle-allons-prendre-les-commandes_1709420

Greta Thunberg, Emma González, Anuna De Wever… Partout, des adolescentes se lèvent, tandis que les derniers feux du vieux monde, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. Un récit de l’écrivain Pierre Ducrozet.

La voix, c’est d’abord la voix qui les a saisis. Dans un corps de fillette, a priori ça colle pas. Une voix métallique, effilée comme une lame, tremblante, mais pas de stress ou de timidité, non, de rage, d’une rage froide prête à les submerger. Puis ce furent les mots. «Vous n’êtes pas assez matures pour dire les choses telles qu’elles sont. Jusqu’à ce fardeau-là, vous nous le laissez à nous, enfants. […] Notre civilisation est sacrifiée pour qu’une poignée de personnes puissent continuer à amasser un maximum d’argent.» Remarquable renversement sémantique : vous, adultes, gouvernants, patrons ou consommateurs radieux, êtes les inconscients, les immatures. Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes, puisque vous êtes visiblement incapables de faire quoi que ce soit de neuf avec ce volant. «Le vrai changement arrive, que cela vous plaise ou non.» Elle quitte la scène et disparaît.

Ainsi le monde entier découvrait-il, en décembre dernier, à la COP 24 de Katowice, Greta Thunberg, 15 ans, aujourd’hui 16. Depuis le mois d’août, elle faisait la grève de l’école, tous les vendredis, se postant devant le Parlement suédois avec son carton «Grève pour le climat». Elle était seule le premier jour, ils sont des dizaines de milliers aujourd’hui, écoliers, lycéens et étudiants, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Australie, à se lever chaque jour, ou chaque semaine, pour prendre les rues de leur ville. A Davos, en janvier, devant les patrons du monde entier réunis, Greta Thunberg est remontée sur scène. Son calme, sa puissance, la lucidité de son regard et de son discours ont à nouveau saisi l’assemblée. Pour la première fois, les enfants nés avec le siècle prennent la parole. Et les fils repus du XXe siècle les écoutent, interdits, troublés par le monstre qu’ils ont eux-mêmes engendré. A 16 ans, eux, ils s’amusaient, profitant des ressources infinies d’un monde en expansion. La petite Greta ne rit pas. Elle n’en a pas le loisir.

Pour la première fois, on visualise ce que c’est que la destruction d’un monde : c’est une enfant de 16 ans qui ne voit plus l’intérêt d’aller à l’école puisqu’il n’y a peut-être rien au-delà. Jusque-là, on avait les coraux et les animaux, mais leur cri est trop ténu à nos oreilles. Ah et puis l’été dernier, c’est vrai, on a eu légèrement chaud. Ok. Mais ces enfants, là, qui brûleront vif, regardent leurs parents dans les yeux et leur disent : merci.

La grande césure commence à s’opérer ; partout, des enfants et des adolescents se lèvent, principalement des filles et des jeunes femmes, dans des mouvements qui refusent souvent de porter des leaders ; de l’autre, les derniers feux du vieux monde, toujours plus croulant et hideux, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent aux oripeaux de démocratie carbone et à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. La vague qui vient contre celle qui se cabre et retient. Même si ce sera lent, le combat finira nécessairement par pencher dans le sens de ce qui est en mouvement.

Les deux révolutions du siècle se rejoignent dans cette vague : ce sont surtout des femmes qui s’emparent de ce combat pour la planète. Ce n’est bien sûr pas un hasard : c’est le monde du pétrole, de la politique à la papa, celui du patriarcat et du capital avançant main dans la main, qui nous a jetés là.

En février 2018, au lendemain de la tuerie de Parkland, les Etats-Unis découvraient, médusés, le crâne rasé d’une fille de 18 ans, Emma González, qui, le poing levé, la voix perçante, hurlait à Trump de modifier le deuxième amendement sur le port d’armes. A ses côtés, toute une génération d’activistes 2.0 s’empare de l’objet politique avec une approche entièrement neuve. En novembre dernier, une nouvelle députée est élue au Congrès : Alexandria Ocasio-Cortez, née il y a vingt-neuf ans dans le Bronx, d’un père américain et d’une mère portoricaine, qui débarque comme un ouragan à Washington. Brillante, radicale, elle bouscule les pratiques politiques et vient de proposer un «Green New Deal», ambitieux programme visant à atteindre 100 % d’énergies propres et renouvelables d’ici à 2035, financé notamment par la taxation des grandes fortunes à 70 %, ce qui pourrait rapporter autour de 70 milliards de dollars chaque année. Au Royaume-Uni, un mouvement de désobéissance civile non-violent, «Extinction Rebellion», né en octobre, prend en quelques semaines une ampleur inattendue jusqu’à devenir un phénomène mondial, porté par ce même désir de changement radical et de rénovation des pratiques. Pendant que l’arrière-garde traîne, renâcle, pendant que les gouvernements du monde entier, dont le français, proposent de petits arrangements avec le système économique et politique qui a pourtant montré l’ampleur de son échec, une nouvelle génération assume le fait qu’il faudra tout changer, et qu’ils devront le faire eux-mêmes. Ils n’attendent plus rien de leurs parents, qui les ont mis au monde en le détruisant.

Et, comme toujours, ce sont aussi les corps qui font scandale. Alexandria Ocasio-Cortez danse avec volupté sur une vidéo retrouvée : scandale, ce n’est pas là le rôle d’une femme politique ; Emma González se rase le crâne, affirme sa bisexualité, crie sa rage, apostrophe le Président : scandale ; Greta Thunberg, autiste Asperger et nattes tressées, parle depuis un autre corps que le sien, elle n’est pas à elle, elle est d’ailleurs sans doute à la botte du marché, et puis elle devrait être à l’école de toute façon. Anuna De Wever, 17 ans, l’une des lycéennes qui mènent la fronde, chaque jour plus massive, en Belgique, refuse d’être cataloguée dans un genre. Les frontières se gomment jusque dans ces corps transnationaux, transgenres, transluttes, à l’intérieur desquels tous les fronts naturellement se rejoignent.

«Je ne veux pas de votre espoir. Je veux que vous paniquiez», souffle la voix.

Ces enfants nés avec le siècle n’ont pas besoin de l’imagination qui a fait défaut à leurs parents pour comprendre l’ampleur du combat qui sera le leur. Ils ne parlent pas contre ou en faveur, ils parlent à la place de tout ce qui tombe.

Ils savent que le simple sauvetage du navire n’intéresse personne. En revanche, réinventer des modes d’existence, refonder une manière d’être au monde, élaborer un nouveau pacte naturel, une nouvelle éthique, n’est-ce pas passionnant ? Si l’on prend la crise écologique comme une planche d’appel et une occasion d’explorer à nouveau les territoires, de réinvestir le monde autrement, alors on transforme la menace en défi, et la peur en quête.

En pleine crispation sur les frontières, les nations, le local, toutes choses qui ont cessé d’être valides, les enfants du siècle pensent mouvement et globalité ; et la maîtrise des outils numériques leur permet d’essaimer leurs actions avec une vitesse et une efficacité nouvelles.

Un monde se refuse toujours, par définition, à mourir. Lorsqu’il le fait finalement, il emporte avec lui ses valeurs, ses beautés, ses défaites. Un autre monde le remplace, ni meilleur, ni pire. Pour la première fois, dans ce parcours chaotique et fougueux de l’Homo sapiens, le monde qui arrive sera pire que le précédent. Notre espèce vient de subir sa plus grande blessure narcissique, peut-être pire encore que celles infligées par Copernic, Darwin ou Freud : la nouvelle, scandaleuse, qu’elle a participé à sa propre destruction et à celle de tout ce qui l’entoure. Elle tarde, à dessein, et comme par protection, à intégrer cette défaite ontologique. Les bras chargés de soutenir ce nouveau monde devront à la fois le modifier entièrement, repenser une manière d’être aux choses et la mettre en œuvre, mais ils devront aussi assimiler cette défaite de l’esprit, de tout ce qui avait porté la modernité : progrès, foi en la raison et dans les capacités de l’être humain. La tâche est immense et complexe. Et pourtant, devant ces corps, cet élan, on suppose qu’ils en seront capables.

La gauche porte une part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine

https://www.liberation.fr/debats/2019/02/08/serge-audier-la-gauche-porte-une-part-de-responsabilite-historique-dans-la-crise-ecologique-contempo_1708240

Interview Serge Audier Par Sonya Faure, Recueilli par — 8 février 2019
merci à l’autrice !

Dans son dernier ouvrage, le philosophe rappelle la fascination d’une grande partie de la gauche pour le productivisme. Pourtant, depuis deux siècles, des figures plus isolées, dans le camp libertaire notamment, alertaient sur les conséquences de l’industrialisme. De quoi inspirer les militants d’aujourd’hui.

Pourquoi face au désastre écologique annoncé, n’arrivons-nous pas à réagir à la mesure du danger ? Avec l’Age productiviste, le philosophe Serge Audier poursuit la quête titanesque qu’il avait commencée avec son livre précédent, la Société écologique et ses ennemis, paru il y a deux ans (tous deux aux éditions la Découverte). Pourquoi est-il si difficile de changer notre logiciel ? Parce que le productivisme, ce culte de la production à tout prix, est profondément ancré dans nos institutions et dans notre culture, répond Audier dans ce livre profus, érudit et passionnant. Le philosophe, maître de conférence à Paris-Sorbonne, a entrepris une vaste histoire des idées : celle de la victoire de l’industrialisme et de la consommation de masse, à tous les bouts de l’échiquier politique. Car la passion du productivisme a été portée, bien sûr, par les libéraux et les conservateurs… mais aussi par la gauche qui, du saint-simonisme au marxisme, a elle aussi été fascinée par le progrès technique et la production de masse. Selon Audier, la gauche doit faire son autocritique, seule manière de construire enfin, aujourd’hui, une alternative écologique et égalitaire. Elle pourra notamment renouer avec une tradition écologique «cachée», portée par de multiples figures de gauche – d’Elisée Reclus à Ivan Illich ou Rosa Luxembourg et tant d’autres parfaitement oubliées depuis – que le philosophe exhume tout au long de son livre. Autant de voix ensevelies par le culte du productivisme.
Face à la crise écologique, la gauche doit faire son autocritique, écrivez-vous. Pourquoi insister sur sa responsabilité ?

J’insiste aussi sur la responsabilité des néolibéraux et des néoconservateurs. Et plus que d’anthropocène, je préfère parler de «capitalocène» [thèse selon laquelle le capitalisme est le premier responsable de la destruction écologique du globe, ndlr]. Mais cela ne doit pas empêcher l’autocritique : la gauche, même anticapitaliste, porte sa part de responsabilité historique dans la crise écologique contemporaine. Je ne le dis pas pour disqualifier ma famille politique, ni pour prôner une idéologie «ni droite ni gauche», populiste ou réactionnaire, vomissant le progrès, les Lumières et l’universalisme. Je pense au contraire que les idéaux de liberté, d’égalité, de solidarité et l’écologie doivent être associés. Une tradition cachée «pré-écologique» a d’ailleurs existé à gauche depuis Jean-Jacques Rousseau, mais aussi chez Fourrier, William Morris ou Michelet, et plus encore chez les anarchistes. Ces libertaires, ces socialistes et même ces républicains avaient compris, dès le XIXe siècle, qu’il y avait une impasse sociale, naturelle et esthétique dans l’industrialisme. Chacun à leur manière, ils ouvraient l’horizon d’une autre société qui dépasse la domination de l’homme sur l’homme (et sur la femme), mais aussi sur la nature. Cette nébuleuse est toutefois restée marginale.
Au contraire du saint-simonisme, qui aura une influence énorme.

Ce courant exaltant «l’industrialisme» avec des accents scientistes a été la matrice idéologique du productivisme de gauche, qui célèbre l’hégémonie des «producteurs» et l’accroissement productif exponentiel. Une culture d’ingénieurs, bien incarnée par l’Ecole polytechnique, marque ses destinées. Pour le comte de Saint-Simon (1760-1825) et ses disciples saint-simoniens, l’âge nouveau est celui des scientifiques et des industriels : la direction des sociétés doit revenir à cette élite, pour l’utilité de tous. Leur impératif est celui de l’exploitation technologique du globe, pour la paix et le progrès social.
Pourquoi cet aveuglement face au désastre écologique se poursuit-il, à gauche, tout au long du XXe siècle ?

L’idéologie marxiste et un certain républicanisme ont suivi les tendances industrialistes dominantes. Une thèse est pourtant aujourd’hui en vogue dans les milieux anticapitalistes : Marx serait un très grand penseur écologiste. De fait, l’auteur du Capital était informé des dégâts de l’agriculture industrielle, et la coupure entre la ville et la campagne matérialisait pour lui la rupture du métabolisme liant l’homme à la nature. Il a l’intuition du «capitalocène» : le capitalisme immole tout à la logique court-termiste du profit et de la marchandise, même la nature. Mais voir en Marx un génial écologiste, c’est exagérer son originalité à cet égard, et surtout occulter sa postérité marxiste, fort peu écologique. Un des apports clés du «socialisme scientifique» de Marx et Engels réside en effet dans l’idée que l’avènement du communisme suppose le plein développement du capitalisme et de ses contradictions. D’où l’apologie paradoxale de la bourgeoisie comme agent nécessaire de la «grande industrie» et des «forces productives».
Et la responsabilité originelle du républicanisme ?

Nourries du saint-simonisme et du positivisme d’Auguste Comte, une partie des élites républicaines – pas toutes, certes ! – croit en une progression de l’humanité par stades successifs, dont le plus élevé serait l’âge industriel. Ils lient les progrès politiques (le suffrage universel, la démocratie représentative…), aux progrès scientifiques et industriels. Il y a chez certains savants et idéologues républicains un culte scientiste de la science et des techniques, vouées à dominer la nature. Une tendance repérable aussi dans le socialisme et le progressisme américains, ou dans le «fabianisme» anglais.
Tout au long de l’histoire de la gauche, il y a pourtant eu des «brèches écologiques». Qu’entendez-vous par là ?

Des esprits fidèles aux idéaux émancipateurs ont perçu les impasses du productivisme et prôné une réorientation – et pas seulement des marginaux. Pourquoi la gauche, par exemple, a-t-elle oublié Franz Schrader (1844-1924) ? Ce géographe reconnu avertissait que l’humanité allait détruire la planète, qu’il fallait absolument préserver les forêts vierges, et que l’âge industriel, faute d’être vraiment rationnel, conduirait à la catastrophe climatique. Ce souci de la nature, on le retrouve parmi des anarchistes, souvent férus de science, mais aussi, dès le début du XXe siècle, dans les mouvements de protection de l’environnement aux Etats-Unis, en Russie ou en Suisse. Certains sont apolitiques, d’autres progressistes, mais tous travaillent à un changement de trajectoire.
Vous racontez même un fait méconnu : la Russie de Lénine aurait pu devenir un modèle d’écologie !

Sous le tsarisme, il existe déjà un fort réseau associatif de protection de la nature. Ses acteurs, parfois libéraux et progressistes, voient dans la Révolution l’opportunité d’imposer des réformes écologiques. Alors que les bolcheviks veulent nationaliser les terres, des naturalistes russes, conscients des fléaux de la propriété privée, saisissent l’occasion : ils persuadent Lénine de créer une grande politique de parcs nationaux, d’appuyer une écologie scientifique dans les universités, etc. Mais la guerre civile, l’impératif industriel et l’intériorisation des dogmes du taylorisme vont l’emporter chez Lénine et Trotski. Sans parler du totalitarisme sous Staline : l’écologie est alors écrasée par une idéologie démiurgique délirante de la toute-puissance de l’homme sur la société et la nature.
Pourquoi même les boucheries des deux guerres mondiales ne décillent pas les grands partis de gauche ?

Dans leur fascination productiviste, les mouvements de gauche laissent souvent la critique de l’industrialisme aux conservateurs, voire à l’extrême droite. L’après-guerre de 1945 est une nouvelle occasion manquée. Certes, des congrès et des alertes soulignent que l’humanité prend une voie écologiquement mortifère, mais sans grands effets. Là encore, il est d’ailleurs trop facile de juger rétrospectivement : pour beaucoup, notamment à gauche, seule la «croissance» – devenue mot fétiche – empêchera l’effondrement économique des années 30 et le retour des frustrations des masses, foyers de la barbarie totalitaire et du cataclysme de la guerre.
Un vrai tournant se produit pourtant dans les années 60 et 70. Pourquoi ?

Avec l’accélération de la croissance, les dégâts écologiques et civilisationnels ressortent aussi. L’impasse du modèle apparaît même dans les hautes sphères. En témoignent le succès du livre l’Ere de l’opulence, de l’Américain John Kenneth Galbraith, éminence grise des Démocrates, et plus encore l’écho du «Rapport Meadow» sur «les limites à la croissance» (1972) du Club de Rome. La contestation vient aussi d’en bas : les rébellions étudiantes contre la guerre du Vietnam, depuis les campus américains jusqu’à Mai 68, ne sont pas explicitement écologistes, mais leur anti-autoritarisme, leur critique du complexe militaro-industriel et de la «société de consommation» préparent le terrain. Une critique globale du système productiviste et de ses dégâts sur la nature perce alors à gauche, qui ne se résume plus aux enjeux de redistribution des fruits de la croissance.
Pourquoi la greffe n’a pas pris entre l’écologie et les grands partis de gauche français qui accèdent au pouvoir ?

La trajectoire de la gauche est tributaire du Programme commun, avec ses nationalisations et son idéologie productiviste. Le Parti communiste français a toujours été dans le déni de la crise écologique – à l’inverse du PC italien qui, dès les années 70, a entrevu une voie écosocialiste. Il a même voulu discréditer le Club de Rome, caricaturé en complot d’une élite mondialisée et européiste cherchant à noyer le peuple français dans l’austérité. Au Parti socialiste, François Mitterrand aimait le terroir plus que l’écologie et, à sa gauche, Jean-Pierre Chevènement restera le chantre d’un productivisme national. Enfin, la «deuxième gauche», qui avait parfois articulé autogestion et projet écologique, s’est essoufflée : quand elle a conquis une certaine hégémonie, elle a pris un visage bien plus technocratique et gestionnaire.
Quel que soit le pays, les gauches auraient-elles de toute façon pu contrer le néolibéralisme et son combat contre l’écologie ?

Les rapports de forces étaient très défavorables. Dans les années 70, l’essoufflement du modèle fordiste pouvait laisser espérer une alternative, mais c’est alors que les néolibéraux ont lancé une contre-offensive visant à réprimer les rébellions démocratiques et ouvrières, à discréditer les associations de consommateurs ou les militants écologiques. En 1990, alors que le mur de Berlin vient de tomber, le gratin du néolibéralisme réuni dans la Société du Mont-Pèlerin (1) infléchit la bataille : le nouveau péril, c’est aussi l’environnementalisme. Et ils avaient les forces économiques pour soutenir leur combat anti-écologique et climatosceptique. Reste un point révélateur : le rejet dévastateur de l’écologie par les néolibéraux a très longtemps échappé aux radars de la gauche. Ce qui en dit long sur son imaginaire, sur sa propre religion de la croissance et sur son incapacité à construire un possible alternatif.