Si tu es écolo, pourquoi es-tu si connecté ?

Marie Duru-Bellat, Sociologue

https://www.alternatives-economiques.fr/marie-duru-bellat/es-ecolo-es-connecte/00088783

Comme le proclamait de manière à peine provocante le philosophe G. A. Cohen, « si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ? », on peut se demander s’il n’y a pas un paradoxe à voir notre belle jeunesse se mobiliser pour le climat tout en gardant précieusement dans sa poche son smartphone, pour se connecter sans modération à ses « amis » (plus d’un jeune sur deux y passe plus d’une heure par jour).

Nombre d’entre nous partagent avec les plus jeunes une addiction « numérique » vécue sans mauvaise conscience. Avec ces milliers de mails, ces vidéos chargées sur YouTube, ces échanges de tweets qui deviennent un mode de communication officiel, nous attestons de notre efficacité, nous cultivons l’impression de vivre à 100 à l’heure, hyperinformés et hypermodernes, et de plus quasiment tout-puissants avec ces objets qui font tout à notre place.

Et « écolo », pour couronner le tout : n’est-il pas évident que toutes ces formes de « dématérialisation » sauvegardent la nature, telle la liseuse qui vient épargner le papier ? Pourtant, nul besoin d’être un expert en énergie pour comprendre qu’entre les matériaux nécessaires à sa fabrication, les coûts de transport afférents, son obsolescence programmée et les téléchargements requis ensuite pour l’alimenter ainsi que le stockage des fichiers, sans compter l’impossibilité de se prêter les ouvrages, la liseuse ne supporte pas la comparaison écologique avec le papier…

Mais chut ! Il est impossible de critiquer le tout-numérique sans apparaître comme un parfait ringard, tant le nouveau visage du progrès est incarné par ces technologies. Et ceci vaut pour la droite comme pour la gauche, volontiers dithyrambique à l’égard d’Internet, à l’instar de l’ancien député socialiste Christian Paul affirmant de manière prémonitoire « oui, Internet aide la prise des Bastille du XXIe siècle » ou Martine Billard (aujourd’hui France insoumise) estimant qu’« il a rendu possible l’expression de tous les sans-culottes »…

Technologie énergivore

Au-delà de ce qu’on peut considérer comme une certaine naïveté1, y a la conviction bien ancrée que la « révolution numérique », concrètement toute « nouvelle technologie », nous fait faire un pas en avant vers un monde meilleur, à moins qu’il ne s’agisse simplement, dans une course en avant dont le sens nous échappe, de ne pas être en retard sur nos voisins d’outre-Atlantique.

Fondamentalement, les nouvelles technologies semblent concilier préoccupation écologique et croissance, une croissance immatérielle permettant d’écarter le spectre de la décroissance. L’inflation numérique est pourtant clairement anti-écologique. Non seulement Internet consomme de l’énergie, mais la toile entretient une inflation consumériste en diffusant des messages publicitaires (contrepartie de la gratuité d’Internet) vecteurs d’achats compulsifs.

A nouveau en toute bonne conscience puisque les nouveaux produits se présentent souvent comme plus « écolos », alors qu’ils sont très souvent plus puissants (consommant donc plus), et moins durables (à l’instar des écrans de télévision LCD par exemple).

A l’heure actuelle, la demande énergétique des NTIC croît de + 10 % par an et celles-ci sont responsables de 14 % de la consommation électrique. Contrairement à ce qu’on imagine volontiers implicitement, notre portable ou notre ordinateur ne sont pas de petits terminaux isolés mais n’existent que reliés à toute une architecture, notamment ces data centers dont la consommation est impressionnante. Certaines « fermes informatiques » consomment autant que 80 000 foyers américains.

Depuis la consommation de minéraux jusqu’à la production de déchets électroniques, et sans compter les coûts géopolitiques ou psychologiques (dégradation de l’attention, moindre tolérance à l’ennui, fuite des contacts directs…), la démesure « techno » est extrêmement coûteuse d’un point de vue écologique. Les analyses de l’Ademe en fournissent maints exemples concrets : alors qu’en une heure, on compte 180 millions de recherches Google dans le monde, une recherche sur Google utilise autant d’énergie qu’une ampoule basse consommation pendant une heure2.

Certes, il n’est ni possible ni toujours souhaitable d’échapper à l’« internetisation » dans nombre de domaines, mais il est impératif d’en analyser les effets et les enjeux : loin que cela constitue une grande évolution progressiste, bien au contraire, cela nous engage plutôt sur une voie anti-écologique. La transition écologique exigera de payer l’énergie plus chère, et nécessitera une politique d’ensemble passant par une mise à plat de nos consommations, et par une prise de conscience. Bien peu de choses sont en fait « immatérielles ».

    • 1.Une attitude pas si nouvelle, cf. « Le consensus numérique des candidats à la présidentielle », Le Monde, 17 avril 2012.
  • 2.Voir sur le site de l’Ademe, « La face cachée du numérique »,  novembre 2018.

Les « effondrés anonymes » ? S’associer autour d’un constat de dépassement des limites planétaires

griom.lautre.net/nfec/Tasset-2019-Les-effondres-anonymes.pdf

Cyprien Tasset

Dans La Pensée écologique 2019/1 (N° 3), pages 53 à 62

Article

Introduction

Depuis quelques années, à l’échelle internationale, un catastrophisme 1 renouvelé, centré sur la notion d’« e�fondrement », gagne du terrain parmi

les discours consacrés à la question écologique (Cassegard & Thörn, 2018). Il se

di�fuse dans l’espace laissé vacant par le « déphasage �lagrant entre réalité

institutionnelle et réalité matérielle » en matière de politiques environnementales (Semal, 2017 : § 16). En suivant Luc Semal, on peut le situer dans l’histoire des alarmes relatives aux limites planétaires et à la catastrophe qui sanctionnerait leur dépassement.

Dès Limits to Growth (Meadows et al., 1972), l’idée d’« e�fondrement » (collapse) était 2 présente pour nommer les conséquences de « l’overshooting », c’est-à-dire du

dépassement et de la restriction de la capacité de charge de la Terre. C’était alors

un point de fuite éloigné de plusieurs décennies (le modèle standard indiquait une

échéance vers 2030), dont le très préférable évitement devait inspirer aux gouvernants une redéfinition de leurs perspectives de long-terme.

En France, après avoir inspiré une première vague d’apocalyptisme écologique 3 (Hervieu-Léger, 1982), les critiques de la croissance élaborées par l’écologie

scientifique des années 1970 ont été partiellement institutionnalisées au cours des

décennies suivantes, sous le nom de développement durable (Zaccai, 2015). Malgré

cela, dans les premières années du XXIe siècle, une pensée de la catastrophe a resurgi sous la forme d’une « ombre » pesante au sein des mouvements de la

« transition » ou de la « décroissance », qui tiraient un bilan sévère du développement durable (Semal, 2012 : 343). Mais, comme le montre L. Semal, tout en étant au cœur des convictions et des ressorts émotionnels de beaucoup des militants de ces mouvements, l’idée d’un désastre global imminent pouvait y rester, justement, « à l’ombre ». En e�fet, dans la façon dont ils se sont nommés, ils insistaient avant tout sur des programmes d’action collective : le nom

« décroissance » appartient à un débat sur la pertinence de la croissance économique, tandis que pour les Villes en Transition, les espoirs d’une maîtrise institutionnelle de la crise écologique, très amenuisés en ce qui concerne les échelles globale ou nationale, investissent le niveau local. Ainsi, même si la portée de l’action collective est problématique, elle est bien posée à l’horizon de ces mouvements catastrophistes des années 2005-2012.

Or, par rapport au moment militant étudié par L. Semal, la divulgation de l’idée 4 d’e�fondrement en langue française à partir du milieu de la décennie 2010 est en

décalage. En e�fet, ici, l’hypothèse de basculements environnementaux majeurs

n’est plus placée d’emblée sous le signe d’une référence à l’action collective, mais

au contraire autonomisée comme un pronostic n’engageant pas nécessairement de valeurs. Elle présente dès lors une signification politique – et une audience potentielle – plus ouverte – ou plus indécise – que des concepts associés à des options politiques explicites.

On peut être tenté d’imaginer que le pronostic d’e�fondrement implique une telle 5 débâcle des institutions démocratiques qu’il devrait conduire, à l’opposé, à des

formes de repli sur soi. Par exemple : des attitudes de type quiétiste, qui

détourneraient leurs adhérents de toute tentative d’action organisée – ce qui

correspond aux accusations de « résignation endeuillée » formulées depuis des positions anticapitalistes (Tanuro, 2018). On peut aussi penser que cette conviction ne peut conduire qu’à des pratiques de préparation individuelle à une rupture brutale de la normalité, qui ont été plus ou moins pertinemment décrites sous le nom de survivalisme (Vidal, 2018).

Ici, au lieu de spéculer a priori sur le caractère plus ou moins dépolitisant du 6 catastrophisme contemporain, nous proposons d’utiliser à ce sujet une enquête en

cours sur les formes collectives hésitantes qui se constituent autour de la

conviction catastrophiste. Nous allons déployer di�férents aspects de ce terrain, en panachant les logiques thématique et chronologique, de façon à instruire progressivement la question des rapports à l’action collective.

La résurgence catastrophiste des années 2010

En 2014, un ami philosophe tenté par le consulting et la prospective m’a invité à un 7 groupe Facebook appelé « Transition 2030 », dont il avait rencontré des membres

lors d’un colloque sur l’Anthropocène. Créé un an plus tôt, ce groupe avait pour

image de fond les courbes actualisées du rapport Meadows, et une centaine

d’internautes y postaient et y commentaient des documents sur les facteurs de rupture matérielle des sociétés industrielles. Son message d’accueil explique :

« Ce groupe a été créé afin de discuter dans de bonnes conditions du déclin de la 8 civilisation thermo-industrielle, qui est considéré comme inéluctable pour deux

raisons principales : fin des ressources énergétiques (hydrocarbures) et

détérioration globale de l’environnement (climat en particulier). Le risque

d’e�fondrement démographique global de l’humanité à terme est aussi pris en considération » [1].

Les fondateurs du groupe avaient ouvert en 2014 une association, appelée Adrastia 9 (l’inévitable), qui se revendiquait « apolitique », et dont l’objet était, selon ses

statuts, le suivant :

« Admettant l’inéluctabilité d’un déclin, voire d’un e�fondrement des possibilités 10 d’existence pour l’humain à moyen ou court terme, le Comité Adrastia a pour but

de favoriser les échanges d’informations et de compétences afin d’anticiper au

mieux ce déclin, de tenter d’éviter une dégradation trop importante ou brutale

des structures vitales de nos sociétés et de préserver malgré la déplétion les meilleures conditions de vie possible pour le plus grand nombre. » [2]

Les identités professionnelles des membres fondateurs illustrent la capacité de ce 11 thème à impliquer des gens variés : on y trouve bien le « directeur

environnement » d’un groupe industriel, qui y radicalise un questionnement sur

sa carrière, mais aussi un conducteur SNCF, un photographe indépendant en

ralentissement d’activité, une professeure d’informatique en IUT proche de la retraite, et enfin un technicien puis entrepreneur cordiste titulaire d’un master de psychologie, en milieu de trentaine, V. Mignerot. C’est ce dernier qui préside l’association, administre le forum pendant les premières années, et s’investit le plus intensément, publiant aussi ses ré�lexions à compte d’auteur et plus

récemment sous forme de vidéos. Ces personnes s’étaient rencontrées d’abord en

ligne, sur la base de leur intérêt commun pour la prospective énergétique et climatique du consultant J.-M. Jancovici, et avaient souhaité institutionnaliser leur désir d’aller plus loin dans l’exploration des ruptures matérielles à venir.

Adrastia est en 2018 une petite association (275 membres), même si son 12 recrutement s’est accéléré. Sans être absentes, les femmes y restent minoritaires,

en particulier parmi les professions les plus surreprésentées : ingénieurs ou élèves

ingénieurs, informaticiens, entrepreneurs du web et techniciens, majoritairement

des hommes. Cette observation est à rapprocher de celles sur les défections professionnelles de cadres (De Rugy, 2018). Prises ensemble, elles pourraient indiquer une aggravation des di�ficultés du capitalisme à maintenir l’engagement de travailleurs qui lui restent essentiels (Boltanski & Chiapello, 1999 : 51) – mais que leurs compétences techniques peuvent conduire à douter de sa capacité à assurer durablement leur sécurité et leur subsistance. Parmi les autres professions répandues, moins rarement féminines, on peut noter des cadres non-techniques, la forte présence du design et de la musique, le secteur médical (médecins, infirmiers, psychologues), des journalistes spécialisés, et quelques élus locaux. Quelques trajectoires sont marquées par un engagement écologique ancien, en particulier chez les plus âgés.

Par ailleurs, de même que les Ateliers du Shi�t (le think-tank de « transition 13 énergétique » animé par J.-M. Jancovici) attirent beaucoup de jeunes diplômés et

de cadres en « transition » professionnelle, de même, Adrastia comporte une

minorité non négligeable de membres en cours de reconversion. Par rapport aux

« shi�ters », ils sont peut être moins proches de (re-)devenir cadres, comme cet

« Ex-o�ficier marine marchande » âgé de quarante ans, en « Recherche d’emploi dans énergie (conseil) », ce développeur web de 44 ans « en dérive

professionnelle », ou cette « ex-marketeuse » dans la trentaine, diplômée de Sciences-Po, « aujourd’hui en vadrouille » (et en initiation à la permaculture) après un « burn-out » et un passage par l’animation. Leurs interrogations font écho à celles de plusieurs jeunes, en demande de conseils d’orientation pertinents pour la période de perturbations croissantes qu’ils anticipent.

Transition 2030, quant à lui, a dépassé les 14 000 abonnés en 2018. Sa croissance a 14 été stimulée par la parution, au printemps 2015, de l’essai Comment tout peut

s’e�fondrer de P. Servigne et R. Stevens, synthèse d’un corpus proche de celui qui

circulait sur le forum, et correspondant à peu près à la « nébuleuse » récemment

cartographiée dans Futuribles (Salerno, 2018). Largement et positivement recensé dans la presse, ce livre est le point de départ d’une dynamique de médiatisation du pronostic d’e�fondrement, ponctuée notamment par le documentaire « Collapse » sur France 4 en 2016 (avec une intervention du président d’Adrastia), une tribune

d’Yves Cochet dans Libération en août 2017 [3], et un article du Monde en janvier 2018 sur la « collapsologie », le champ d’étude de l’e�fondrement proposé par P. Servigne et R. Stevens. À l’été 2018, une canicule exceptionnelle, puis la démission du

« Ministre de la Transition écologique » déclarant que ses marges de manœuvre au sein du gouvernement n’étaient pas à la mesure de la situation, ont relancé les discours publics sur l’écologie sous l’angle de l’e�fondrement. Depuis, ce thème persiste dans la presse [4].

Comment tout peut s’e�fondrer a dépassé 50 000 exemplaires vendus [5] ; mais sur 15 internet, une longue vidéo de P. Servigne pour le site Thinkerview compte 550 000

vues en janvier 2019, tandis qu’une interview de V. Mignerot pour le même site,

intitulée « Anticiper l’e�fondrement », a été cliquée 240 000 fois. Mon enquête ne

porte pas sur la totalité de ce public, mais sur sa frange d’internautes et de militants associatifs, parmi lesquels j’ai mené des entretiens. J’utiliserai ici surtout les échanges numériques entre « e�fondrés », observés depuis 2014 et collectés de façon intermittente depuis 2017.

Le saisissement collapsologique

Le message d’accueil de Transition 2030 avertit que le sujet discuté est « rude et 16 émotionnellement exigeant ». En e�fet, le type de message qui y est central relève

de la veille documentaire sur la crise environnementale. Après quatre ans de

« consultation quotidienne de la littérature scientifique » (ou de ses échos

journalistiques), le bilan tiré par les modérateurs en fin 2017 est « qu’il n’y a pas de « solution » contre la fin des ressources et le dérèglement climatique », et, ajoutait

V. Mignerot, qu’il fallait envisager « une mort collective, à grande échelle ». D’où, au milieu des commentaires sur l’actualité qui tendent parfois à submerger les documents de vulgarisation scientifique, un autre mode de prise de parole, d’ordre plus expressif : des personnes prises entre le choc de leur conversion catastrophiste et l’incompréhension de leurs proches cherchent sur le forum un soutien moral.

Ainsi, Marion, une diplômée en marketing du luxe dit vivre au RSA, ayant investi 17 toutes ses économies dans un projet de chaîne de restauration vegan : « je vis à

Paris, j’ai 28 ans, issue d’une école de commerce lambda, famille et amis de CSP+

[père avocat] ». Elle a un rapport autodidacte à l’écologie : « toutes mes

connaissances sur les problématiques écologiques actuelles je les ai acquises seule à force de lectures ». Elle a essayé de partager ces lectures (en particulier Comment tout peut s’e�fondrer) avec son père et avec un frère diplômé d’HEC. En réponse, « je me suis […] vu o�frir à Noël le livre de Michel Serres “Non ce n’était pas mieux

avant” ?? En fait ils me prennent sûrement pour une illuminée qui ne s’informe que sur des sites pseudos-complotistes d’ultra gauche anti-capitalistes… ». Elle est partagée entre son attachement à ses proches et sa hâte de se préparer aux chocs à venir :

« si je suis la seule de mes proches à vouloir agir on va peut-être se retrouver dans 18 10 ans à crever (littéralement) la dalle en plein Paris. J’en arrive donc à mes

questions : comment gérez-vous vos conjoints, vos proches, qui ne veulent pas

vivre comme vous ? Qui ne sont pas conscients de la menace ? Ou qui ne veulent

pas en entendre parler ? » — (Transition 2030, février 2018)

Ce type de désarroi peut aussi toucher des militants écologistes que la conviction 19 catastrophiste fait douter de la portée de leur action :

« Je vois tout en négatif avec l’e�fondrement. Comment positiver pour ma femme 20 et mes enfants ? […] Je suis initiateur de [__] en transition, mais ça me semble

parfois tellement dérisoire de faire pousser quelques légumes… Ma femme en a

marre que je parle d’e�fondrement, et elle a l’impression que c’est toujours moi

qui fais tout pour le groupe de transition, aux dépends du temps à m’occuper des tâches familiales. Elle aime “Demain”, et trouve que parler d’e�fondrement ne fait que déprimer »

— (Transition 2030, novembre 2017)

Les récits de conversion catastrophiste partagés sur Transition 2030 comportent 21 souvent aussi des ruptures professionnelles et familiales. Par exemple, Aurélie,

une « Ancienne professionnelle du développement durable très motivée » [6], en

milieu de trentaine, a arrêté ce travail du fait d’un malaise vis-à-vis des stratégies

de ses employeurs. Elle cherche depuis, en vain, « un projet qui fait sens par rapport à la situation », mais travaille en attendant mieux comme « courtier en prêt immobilier ». Elle avait « commencé à fréquenter transition 2030 » deux ans plus tôt. « Cela a été révélateur de deux choses : mon sentiment était fondé et partagé – ce qui était déjà énorme – mais en plus, le fait de ne pas réussir à trouver de solution était tout à fait normal : il n’y en a pas. » Elle a alors été confrontée à la di�ficulté à partager ce sujet avec son entourage, d’où une division entre : « la vraie vie le jour et puis Transition 2030 et autres lectures rigolotes (!) une fois la petite couchée, la vaisselle faite, le boulot fini. » Cette tension a été assez grave pour rompre le mariage d’Aurélie avec un élu (non-écologiste) : « le deuil écologique a tellement rejailli sur mon existence que je suis aussi en train de divorcer ». Elle se « fait accompagner psychologiquement pour accepter la situation d’e�fondrement

en cours », et espère « retrouver une énergie positive » en « apprivoisant » l’idée d’un « déluge » inéluctable (Transition 2030, septembre 2017).

D’autres témoignages de conversion viennent de milieux plus populaires, comme 22 un artisan dans le bâtiment ayant fait de la prison, ou une jeune agent de soin

thermal, vivant « dans une famille sans argent et sans grande résilience », qui

confie s’être « écroulée psychologiquement » à la lecture de Comment tout peut

s’e�fondrer : « J’ai passé des nuits blanches rien qu’à imaginer l’avenir qui nous attendait » ; elle craint d’avoir encore plus perturbé son frère en lui conseillant de ne pas avoir d’enfant. La parentalité est en e�fet un objet récurrent d’interrogations : faut-il mettre des enfants au monde ? Si l’on en a déjà, comment les élever ? Quand et comment leur en parler ? En écho à ces interrogations parentales, une lycéenne écrit simplement : « J’ai peur… Quelqu’un peut-il me rassurer ? » (février 2018). Le choc existentiel du catastrophisme peut aussi survenir à la faveur d’une crise professionnelle, comme chez ce petit entrepreneur, qui y est venu après « une faillite de [s]on entreprise, un divorce, la perte de [s]a maison, des visites répétées d’huissier », et qui partage sur le forum son désarroi à l’idée de se « réinsérer » dans un « système » auquel il ne « croit plus » (avril 2018).

Du fait de sa proximité avec Transition 2030, où de tels récits circulent 23 régulièrement, Adrastia insiste, davantage que des organisations voisines comme

l’Institut Momentum ou Mycellium en Belgique, sur le caractère d’épreuve

personnelle de la confrontation à un avenir catastrophique. Son site comporte

ainsi des témoignages d’experts ou au contraire d’adhérents sans qualifications savantes [7], sur leur expérience de basculer vers cette conviction, et de vivre avec.

Des collectifs de passionnés tiraillés par des projets d’autosuffisance

L’activité qui se déploie sur les forums catastrophistes ressemble à celle d’autres 24 espaces d’échanges électroniques, comme ceux entre patients concernés par les

mêmes enjeux médicaux. On y observe par exemple une distinction entre

« novices » et « habitués », la mutualisation d’une veille documentaire permettant

aux « profanes » de s’autonomiser partiellement des « experts » professionnels, ou encore des tensions concernant l’éventuelle transformation d’un agrégat de participations individuelles en un véritable acteur collectif (Akrich et Méadel, 2009).

Transition 2030 et Adrastia centralisent des ressources savantes : articles de 25 vulgarisation, rapports, sites spécialisés, ouvrages, mais aussi ressources

personnelles telles que les titres et diplômes de ses membres. Leur partage dans le

�lux de discussions du groupe permet aux participants de ne plus a�fronter seuls la masse d’informations contradictoires produites chaque jour sur le basculement global, et d’en rejoindre une compréhension commune, autour d’un corpus établi (de Limits to Growth aux articles de Nature sur le dépassement des limites planétaires) et de zones d’incertitudes mieux circonscrites (concernant par exemple la disponibilité d’énergie dans quelques années, ou les e�fets non- linéaires de boucles de rétroaction positive sur le climat).

Certains membres font circuler des power-points bardés de courbes et de 26 graphiques, destinés à démontrer la thèse de l’e�fondrement lors d’un exposé en

contexte familial ou professionnel. Ils s’échangent aussi, à partir de 2017, les séries

vidéos ou audio telles que Next, Présages, ou Sismique [8], qui s’adressent à un public

déjà familier du sujet, ainsi que les tribunes et billets de blog, qui racontent « l’éveil à l’e�fondrement », souvent à partir d’une trajectoire professionnelle [9].

Une dimension importante de l’attachement à Transition 2030 réside ainsi dans 27 les rapports d’émulation savante, de confiance et de réconfort qui s’y établissent.

Les échanges de plaisanteries jouent aussi un rôle pour dédramatiser le jugement

d’anormalité qui peut être porté sur l’obsession de l’e�fondrement. Voir par

exemple ce post, parmi les plus « likés » de l’histoire du forum, d’un graphiste de 40 ans vivant en Île-de-France :

« TU COMPRENDS QUE TU AS PLONGÉ DANS LA ‘COLLAPSOLOGIE’… 28 – quand tu parles de l’e�fondrement imminent du monde à des gens qui ne t’ont

vraiment, mais vraiment rien demandé […] ;

– quand tu penses plus souvent aux courbes du rapport Meadows qu’à celles de ta

femme […] ;

– quand tu te balades en ville et que tu visualises dans ta tête à quoi ça pourrait bien ressembler tout ça une fois en ruine. Brrrr… »

— (septembre 2017)

À quoi un conducteur de trains retraité ajoutait en commentaire : « … quand, à 56 29 ans, tu vas à des conférences sur un livre qui parle de l’e�fondrement dans

l’histoire globale alors que tu n’as jamais foutu les pieds de ta vie dans une foutue

conférence ! ». Cette coïncidence entre plongée en « collapsologie » et parcours de

promotion intellectuelle re�lète un rapport plus essentiel entre ce faisceau de savoirs au statut épistémologique incertain, et l’autodidaxie. Celle-ci, que les promoteurs de la « collapsologie » essaient de requalifier en « transdisciplinarité », est en e�fet inévitable pour un questionnement qui fait appel à une multitude de savoirs sans correspondre à aucune discipline à proprement parler. Par ailleurs, davantage peut-être que d’autres formulations de la question écologique, le thème

de l’e�fondrement attire des néophytes, défendant avec rugosité des références qui constituent parfois l’essentiel de leur bagage savant, et sur la base desquelles ils peuvent défier des gens scolairement et professionnellement plus qualifiés.

Mais les rapports aux savoirs auxquels le saisissement collapsologique donne lieu 30 peuvent aussi être caractérisés, au plus près de l’engagement des acteurs, comme

une « passion cognitive » (Roux, Charvolin et Dumain, 2009), entremêlant un

rapport passionné à des savoirs avec un rapport savant à une passion née d’une

pratique amateur ou de circonstances personnelles. Dans cette perspective, les forums de discussion entre « e�fondrés » ainsi que l’association Adrastia jouent un rôle de « communauté[s] de reconnaissance » qui, même sur un thème aussi sombre que celui de l’e�fondrement, peuvent conduire « l’expérience passionnée » à une « félicité » paradoxale (ibid. : 374).

La question des débouchés pratiques qui dépasseraient ces espaces d’entretien 31 d’une passion commune est épineuse. Le besoin d’action immédiate exprimé par

beaucoup d’internautes cherche souvent des issues vers des pratiques d’adaptation

individuelle, dont le modèle central est l’autosu�fisance alimentaire à la campagne.

Adrastia, dont certains membres assument cette tentation, cherche cependant 32 davantage à développer une action collective. Tout en valorisant les « projets

concrets », l’association multiplie surtout les interventions dans le domaine de la

production et de la di�fusion des savoirs, espérant favoriser ainsi une résilience à

grande échelle. Quelques-uns essaient d’interférer avec la sphère politique institutionnelle (« Comment s’adresser à des élus communaux néophytes ? » ;

« Lettre au Premier ministre »). Un chantier en préparation consisterait à détourner la forme « consulting » de sa fonction d’optimisation économique, pour l’appliquer à un démantèlement responsable des structures rendues caduques par l’Anthropocène [10]. En attendant, face à l’a��lux de personnes en détresse, l’association a ré�léchi en début 2018 à créer un « numéro spécial SOS E�fondrement » ou « Les e�fondrés anonymes » [11]. Suspendue faute de moyens, cette idée caractérise une des fonctions de l’association : celle d’un soutien moral mutuel entre « e�fondré.e.s ».

Les styles philosophiques de la conviction catastrophiste

Fin 2017, Adrastia a tenu son Assemblée générale à la Tour Montparnasse 33 (hébergée par l’école expérimentale où un membre est étudiant). Après trois ans

d’exercice, l’ancien président a passé la main. Cela faisait suite à plusieurs con�lits,

répercutés sur le forum.

En e�fet, tout en défendant un rapport « scientifique » à l’e�fondrement, 34 V. Mignerot a développé un système philosophique personnel, partant d’une

« théorie écologique de l’esprit » qui insiste sur sa capacité, déterminée par

l’évolution, à occulter les conséquences destructrices de l’action, ainsi que sur la

nature essentiellement compétitive de la vie (Mignerot, 2014). Le fondateur d’Adrastia naturalise ainsi l’impuissance de l’écologie politique à enrayer la trajectoire catastrophique de l’humanité. Toute action étant destructrice par nature, et chaque être humain étant partie prenante du processus d’extinction, toute la dimension con�lictuelle et éventuellement accusatrice de l’écologie est alors rabattue sur un déni de responsabilité personnelle (Mignerot, 2017 : 111). En particulier, V. Mignerot dénonce les positions qui reportent la responsabilité des individus consommateurs vers les dirigeants des entreprises et des États. Il assume également sa proximité avec la pensée de l’astrophysicien François Roddier, qui aborde la crise écologique en appliquant les mêmes principes

« thermodynamiques » à l’astrophysique et à la sociologie, en passant par la biologie. Pour F. Roddier, l’évolution de la vie sur terre, histoire humaine comprise, tend vers la « dissipation maximale d’énergie », jusqu’à épuisement de celle-ci (Roddier, 2013).

Cette ligne philosophique radicale s’est progressivement trouvée prise dans des 35 discussions furieuses, au cours desquelles V. Mignerot a été accusé de

« fatalisme », d’ethnocentrisme et d’apolitisme (Collectif Le Partage, 2016).

D’autres débats se sont élevés, notamment sur l’opposition compétition/entraide

dans les théories anthropologiques qui sous-tendent di�férentes interprétations de l’e�fondrement. Ils ont conduit le fondateur d’Adrastia à dissocier de plus en plus abruptement son propre catastrophisme « thermodynamique » et évolutionniste de la « collapsologie » de Pablo Servigne et de ses coauteurs (Servigne, Stevens & Chapelle, 2018), et à dénoncer celle-ci comme une dérive spiritualiste.

Le nouveau président d’Adrastia élu en 2017 représente un autre pôle parmi les 36 tentatives de mise en forme philosophique de la conviction catastrophiste. Cet

universitaire spécialiste de l’architecture du web a dérivé vers le thème de

l’Anthropocène après avoir occupé un poste de chercheur à l’Institut national de

recherche en Sciences du numérique, d’où il est sorti désenchanté quant aux perspectives d’innovation de ce secteur, et préoccupé quant à ses limites matérielles. Désormais enseignant dans une école de commerce en province, il est proche de ré�lexions en sciences sociales sur l’Anthropocène, souvent imprégnées de pragmatisme (Viveiros de Castro & Danowski, 2014 ; Latour, 2017 ; Tsing, 2017 ; Chateauraynaud et Debaz, 2017) qui constituent un écart par rapport aux appuis cognitifs plus positivistes de la plupart des conversions catastrophistes. En particulier, il introduit dans le débat sur l’imaginaire de l’e�fondrement

l’expérience de collectifs de concerné.e.s qui développent des arts de composer, activement et collectivement, notamment avec des maladies incurables qui finiront néanmoins par imposer leurs dégradations (Hermant et Pihet, 2017). De même, le partage de la conviction catastrophiste ne pourrait aspirer, aux mieux, qu’à une maîtrise collective partielle et temporaire de processus qui finiront par échapper à tout contrôle. Mais même un temps structuré par des dégradations évolutives peut comporter une marge d’invention créatrice, et être investi d’une façon qui le rende digne d’être vécu. Le nouveau président en propose la mise en pratique avec Adrastia à travers une convergence avec les tiers-lieux et les mouvements des « communs ».

La succession de ces deux philosophes à la tête d’Adrastia montre que le thème 37 catastrophiste peut constituer un point de rencontre entre des styles de pensée

profondément contrastés, mais illustre aussi les indécisions et les tensions de ce

collectif.

Le foisonnement des forums

En toile de fond, l’explosion quantitative de Transition 2030 à partir de 2017 en a 38 bouleversé le fonctionnement ainsi que le rapport avec Adrastia, dans une

illustration ironique des e�fets d’échelle qui sont au cœur de la pensée écologique.

Les conversations suivies des premières années, centrées sur les fondateurs de

l’association et aspirant à une ré�lexion cumulative, ont laissé place à des interactions plus éclatées, moins régulées par une interconnaissance. Face à l’a��lux de nouveaux venus, le rôle des modérateurs a été renforcé. En particulier, un journaliste indépendant québécois joue désormais un rôle central dans le groupe, qu’il domine par sa familiarité avec le sujet et par son investissement temporel. Tout en maintenant l’idée d’un déclin global (il s’est par exemple spécialisé dans la dénonciation, pour cause d’épuisement des ressources, des promesses de l’entrepreneur Elon Musk), il défend, contre une partie des membres du groupe, un rapport circonspect à l’idée d’e�fondrement, et surtout aux espoirs millénaristes qu’il soupçonne de s’y cacher :

« La collapsologie à la française […] postul[e] un e�fondrement brutal et 39 imminent, mais ses arguments sont fragiles et empruntent plus à l’imagerie du

film de zombie qu’à un risque scientifiquement démontrable »

— (Transition 2030, Juin 2018)

Les insatisfactions à l’égard du forum originel ont favorisé des départs d’anciens 40 participants, mais ont aussi suscité un foisonnement de groupes satellites, visant à

reconstituer des espaces de discussion plus contrôlés, plus a�finitaires, ou plus spécialisés : « Transition 2030 pour les nuls » (1200 membres) « La collapso heureuse » (9600 membres) ; « Collapsologie, les limites à la croissance » (8800 membres) ; ou « Coming-out : E�fondrement, résilience, collapsologie et transition écolo » (2000 membres), qui est plus particulièrement consacré aux témoignages personnels. Les appartenances multiples sont courantes entre ces forums. Certains, comme « Nouveaux modèles économiques de l’Anthropocène » (380 membres) ou « E�fondrement : l’atelier du storytelling et des imaginaires » (2700 membres), se rapprochent de listes de di�fusion spécialisées, au carrefour entre militantisme et expertise professionnelle. D’autres, comme le récent « Adopte un·e collapso – Rencontrons nous avant la fin du monde » (1100 membres), répondent à la fragilisation des liens a�fectifs dont se plaignent de nombreux

« collapsos ». Ouvert sur le mode de la boutade par une universitaire et un responsable associatif, ce groupe propose aux participants de se présenter en vue de rencontrer, pour des relations amicales voire amoureuses, des personnes qui partageraient la même vision de l’avenir, et des adaptations nécessaires.

Ces di�férents groupes re�lètent l’hésitation évoquée plus haut – qui n’est pas 41 forcément une incompatibilité – entre le projet de transformer sa propre vie sous

l’hypothèse catastrophiste, et les e�forts pour propager une conviction dont des

transformations collectives sont attendues.

Conclusion

La question de la compatibilité entre une conviction catastrophiste et des 42 engagements collectifs a donné lieu à des observations contrastées, entre d’un côté

celles de M. Schneider-Mayerson (2015) sur l’individualisme dépolitisé des peak-

oilistes américains, et d’un autre côté celles de S. Fierens sur la présence des

théories de l’e�fondrement parmi les zadistes (Fierens, 2018). Nous retrouvons dans notre enquête ces deux aspects contradictoires.

La sidération collapsologique s’empare de personnes variées et dont les facteurs 43 biographiques de disponibilité restent à déterminer. Elle pousse une partie de

ceux qu’elle touche à chercher des appuis collectifs pour surmonter l’impuissance

et l’isolement, et pour les soutenir dans des parcours d’autodidaxie astreignants.

De tels appuis s’édifient tout d’abord sur le net, sous la forme de forums de discussion qui brassent à la fois l’actualité scientifique, les échos médiatiques de la crise écologique, et les documents autoproduits par des « e�fondrés » pour propager leur conviction. Ils résident ensuite dans une poignée d’associations, dont Adrastia en France, qui tâtonnent pour chercher des débouchés pratiques à

l’échelle des conséquences du franchissement des limites terrestres. Leurs membres y explorent des moyens argumentatifs pour persuader leurs milieux locaux, professionnels et familiaux de se préparer de toute urgence à amortir des chocs climatiques et énergétiques.

La politique visée par les groupements inchoatifs d’« e�fondré.e.s » pourrait 44 ressembler aux programmes de décroissance, tels qu’ils sont ébauchés dans les

publications de l’Institut Momentum (Sinaï et Szuba, 2017), ou encore, à un degré

a�faibli de cohérence institutionnelle, à la « mosaïque de transitions en

catastrophe » envisagée par Luc Semal (2017). À défaut, l’inquiétude catastrophiste pourrait subir à son tour le schisme entre réalités et discours qui a�fecte les politiques environnementales (Aykut et Dahan, 2014), et débouchera alors surtout sur des exits vers des résiliences privées socialement polarisantes.

La possibilité d’une mise en politique de la conviction catastrophiste dépend entre 45 autres des relais qu’elle trouvera ou non au sein des institutions savantes. De tels

relais s’implantent dans des universités anglophones (Scranton, 2014 ; Bendell,

2018). En France, le renouvellement de la direction d’Adrastia était, entre autres,

motivé par la recherche d’un tel rapprochement avec les sciences sociales académiques. Celles-ci peuvent apporter des rappels importants au public concerné par l’angoisse de l’e�fondrement. Entre autres : ne pas déshistoriciser, ne pas dépolitiser, être ré�lexifs… Cependant, la circulation des savoirs entre les variantes plus institutionnelles de l’écologie politique et le public des « e�fondrés » aurait lieu de jouer à double sens. En e�fet, pour les professionnels du savoir, la confrontation à ces non-professionnels, portés par une urgence existentielle, armés de données chi�frées et indi�férents aux bienséances académiques, peut aider à relativiser les enjeux scolastiques de leurs domaines de spécialité, qui amortissent leur perception des temporalités de la question écologique.

Note de l’auteur : cet article a été rédigé principalement en septembre 2018. Certains éléments ont été mis à jours ou ajoutés depuis, mais en se focalisant sur les communautés électroniques catastrophistes, et sur leur rapport tourmenté à une société apparemment indi�férente à l’éventualité de sa destruction, nous laissons de côté des évolutions importantes qui se sont produites depuis l’automne 2018, à savoir la di�fusion élargie et dans une certaine mesure, la légitimation du catastrophisme (voir par exemple l’usage banalisé du couple « fin de mois/fin du monde » pour discuter des rapports entre les revendications écologiques et celles des « gilets jaunes », ainsi que les occurrences multipliées de l’« e�fondrement » dans des arènes savantes).

Il est possible, et peut-être souhaitable, que le désarroi lié à l’isolement et à l’impression d’inaudibilité publique s’atténue, et que les tensions se déplacent maintenant vers le

rapport aux institutions, ou vers l’articulation avec une vague récente de mouvements écologistes marqués par un sentiment renouvelé d’urgence.

Notes

https://www.facebook.com/groups/transition.2030/, consulté le 26 septembre 2018.

http://adrastia.org/qui-sommes-nous/statuts-lassociation-loi-1901/, consulté le 26 septembre 2018.

4Yves Cochet : « De la fin d’un monde à la renaissance en 2050 », Libération, le 23 août 2017 : http://www.liberation.fr/debats/2017/08/23/de-la-fin-d-un-monde-a-la- renaissance-en-2050_1591503 (consulté le 12 sept 2018).

Voir par exemple https://www.liberation.fr/debats/2018/11/07/e�fondrement-le-debut- de-la-fin_1690594 (consulté le 11 novembre 2018), et surtout https://www.lemonde.fr /planete/article/2019/02/05/du-coup-de-massue-a-la-renaissance-comment-les- collapsologues-se-preparent-a-la-fin-de-notre-monde_5419256_3244.html (consulté le 5 février 2019).

Régis Meyran : « Les théories de l’e�fondrement sont-elles solides ? », Alternatives économiques, janvier 2019.

L’orthographe et la ponctuation initiale des extraits du forum ont été révisés par la rédaction, dans un souci d’harmonisation. Par ailleurs, les prénoms des internautes ont été changés.

Voir par exemple : http://adrastia.org/recit-dune-prise-de-conscience/ (consulté le 12 novembre 2018).

Next : https://www.youtube.com/results?search_query=cl%C3%A9ment+montfort+next; Présages : https://www.presages.fr/; Sismique : https://sismique.fr/ (consultés le 12 novembre 2018).

Une des plus partagées vient du design. Voir : https://medium.com/@mcpaccard /s%C3%A9veiller-%C3%A0-l-e�fondrement-9832bfee8451, consulté le 26 septembre 2018.

Voir : https://www.youtube.com/watch?time_continue=4&v=4z8du0Aqvnc (consulté le 12/10/2018)

L’expression, due à Yves Cochet, est reprise en usage interne à Adrastia.

Résumé

Depuis quelques années, un catastrophisme renouvelé, centré sur la notion

d’« e�fondrement », gagne du terrain parmi les discours consacrés à la question écologique. En nous appuyant essentiellement sur le volet numérique d’une enquête en cours sur les formes collectives hésitantes qui se constituent autour de la conviction catastrophiste, nous nuancerons les inquiétudes sur son caractère dépolitisant, en montrant qu’elle pousse à chercher des appuis collectifs pour surmonter l’impuissance et l’isolement, et pour soutenir des parcours d’autodidaxie astreignants.

Mots-clés

catastrophisme limites planétaires effondrement saisissement dépolitisation

« Collapsed anonymous » ? Bonding around the assumption that planetary boundaries have been exceeded.

In recent years, a renewed catastrophism, centered on the notion of “collapse”, is gaining ground among the discourses devoted to the ecological question. By relying essentially on the online part of an ongoing investigation into the hesitant collective forms that are building around the catastrophist conviction, we will qualify concerns about its depoliticizing character, showing that it is pushing for collective support to overcome powerlessness and isolation, and to support demanding autodidactic endeavours.

Keywords

catastrophism planetary boundaries collapse astonishment depolitization

Plan

Introduction

La résurgence catastrophiste des années 2010

Le saisissement collapsologique

Des collectifs de passionnés tiraillés par des projets d’autosu�fisance Les styles philosophiques de la conviction catastrophiste

Le foisonnement des forums

Conclusion

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Auteur

Cyprien Tasset

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Mis en ligne sur Cairn.info le 27/02/2019

Pour citer cet article

Tasset Cyprien, « Les « e�fondrés anonymes » ? S’associer autour d’un constat de dépassement des limites planétaires », La Pensée écologique, 2019/1 (N° 3), URL : https://www-cairn-info.inshs.bib.cnrs.fr/revue-la-pensee-ecologique-2019-1- page-53.htm

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