Face à l’effondrement, il faut mettre en œuvre une nouvelle organisation sociale et culturelle

Par Collectif

Vivre avec la fin du monde 1/6. Trois membres de l’Institut Momentum appellent à assumer l’effondrement systémique global qui vient pour préparer l’avènement d’une société « résiliente ».

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La fin de notre monde est proche. Une ou deux décennies, tout au plus. Cette certitude qui nous habite désormais, et qui a bouleversé nos croyances et nos comportements, est le résultat d’observations scientifiques nombreuses et variées sur l’évolution du système Terre, mais aussi de l’expression de caractéristiques banales de l’espèce humaine lorsqu’un événement extraordinaire s’annonce.

Depuis une trentaine d’années, les études et les rapports scientifiques ne cessent d’augmenter la plausibilité d’un seuil climatique planétaire qui fera basculer le système Terre dans un état inconnu, nanti de températures moyennes plus hautes que depuis un million d’années. La probabilité d’un tel futur proche est aujourd’hui plus élevée que celle de tout autre scénario prospectif.

Ce n’est plus une question de « si », c’est une question de « quand ». En examinant les centaines de travaux afférents, depuis le premier rapport du Club de Rome – Les Limites à la croissance – en 1972, jusqu’au récent rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) – « Rapport spécial du GIEC sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C » –, en octobre 2018, on peut estimer la date de passage de ce seuil planétaire entre 2020 et 2040.

Trajectoire chaotique

Ce seuil critique global est la conséquence de multiples boucles de rétroaction autorenforçantes entre éléments du système Terre, dévasté par un siècle de libéral-productivisme. Ainsi, pour le seul cycle du carbone, la fonte du permafrost sibérien, l’affaiblissement du pouvoir de séquestration du carbone par les terres et les océans, la déforestation de l’Amazonie et celle des forêts boréales constituent des boucles de rétroaction qui accélèrent le dérèglement climatique.

Ces rétroactions s’étendent à tous les sous-systèmes de la Terre, intensifiant ainsi l’érosion de la biodiversité, et réciproquement. Cette trajectoire chaotique du système Terre conduit les sociétés humaines vers un effondrement systémique global : passé ce seuil de bascule, le chaos sera tel qu’aucun Etat ne sera plus capable de faire respecter la loi, de contrôler les armes, de lever des impôts.

L’imminence et l’ampleur de la catastrophe « éco-anthropologique » sont telles qu’elles excèdent nos capacités de compréhension, aussi bien de perception que d’imagination

Cependant, ce basculement n’est que la composante objective de l’effondrement. Deux caractéristiques cognitives de l’espèce humaine transforment la plausibilité géobiophysique de l’effondrement en une certitude politique. La première s’énonce comme suit : l’immensité (c’est-à-dire l’imminence et l’ampleur) de la catastrophe « éco-anthropologique » est telle qu’elle excède nos capacités de compréhension, aussi bien de perception que d’imagination. Elle est irreprésentable, démesurée, supraliminaire, comme dit le philosophe Günther Anders. La seconde relève de la spécularité des croyances et des comportements : une personne informée de l’effondrement rapproché ne se demande pas si elle veut changer sa vie – c’est-à-dire diminuer drastiquement son empreinte écologique –, mais seulement si elle le ferait au cas où un certain nombre d’autres le feraient aussi.

Ainsi, l’effondrement est inévitable non parce que la connaissance scientifique de son advenue est trop incertaine, mais parce que la psychologie sociale qui habite les humains ne leur permettra probablement pas de prendre les bonnes décisions, au bon moment. Il existe souvent plusieurs manières de résoudre un problème local ou circonscrit, mais affronter tous les problèmes ensemble et globalement rend le coût d’éventuelles solutions si élevé que seul le déni s’avère être la réponse adaptée. C’est ce déni de masse qui garantit que l’effondrement est certain.

Stress prétraumatique

De nombreuses populations subissent déjà les conséquences des catastrophes globales, des dérèglements écosystémiques et des pollutions diverses. Les classes sociales vulnérables et les pays pauvres (et on ne parle même pas des organismes non humains) subissent déjà des traumatismes qui commencent à être connus (stress, dépression, démence, suicides, maladies, etc.) et qui annoncent tout simplement notre avenir psychique à nous, les privilégiés.

La prédiction même d’une catastrophe peut faire souffrir. On sait que l’annonce de dégradations à venir provoque déjà ce que les psychologues appellent le stress prétraumatique, autrement dit les effets néfastes de la peur du futur. Ainsi sommes-nous confrontés à un dilemme : comment annoncer que la maison brûle — et qu’elle sera détruite — sans faire peur à ses habitants ? Si vous étiez pompiers, que feriez-vous ? Il faut le dire, bien sûr, le crier haut et fort, avec fermeté et bienveillance. Puis, tout en se concentrant sur l’incendie, prendre soin de certains habitants traumatisés, et motiver tout le monde à sauver ce qui doit l’être.

Prendre soin. Voilà ce qui manque cruellement à notre époque, et cela constitue une bonne partie de la réponse à la question : comment vivre la fin du monde ? Prendre soin de nous-mêmes, des autres, des non-humains. Prendre soin de notre psyché, des émotions que tout ce chaos génère, c’est-à-dire accueillir par l’écoute : tristesse et désespoir, colère et rage, inquiétude et peur. Tous ces affects sont parfaitement normaux. Pire, ils vont s’intensifier ! Il ne s’agit nullement de se complaire dans ces marais émotionnels, mais d’apprendre à les traverser individuellement et collectivement, à les côtoyer, afin de ne pas se laisser emporter, et trouver les ressources pour organiser la suite, pour résister.

La permaculture devient plus qu’une technique agricole : c’est une autre façon de concevoir le monde, un changement philosophique et matériel global

Mais comment résister à la fin du monde ? Ou plutôt, comment faire émerger un autre monde possible à partir de celui-ci ? La première piste est à rechercher du côté de la permaculture en tant que vision du monde et science pragmatique des sols et des paysages. Le néologisme « permaculture » a été forgé en Australie par Bill Mollison et David Holmgren, à partir de la contraction de deux termes : « permanent » et « agriculture », mais aussi « permanent » et « culture ». Depuis la Tasmanie, berceau de leur prise de conscience, ils formulent l’hypothèse d’un effondrement des subsides énergétiques injectés dans le système agro-industriel. Dès lors, la permaculture devient plus qu’une technique agricole : c’est une autre façon de concevoir le monde, un changement philosophique et matériel global. C’est une vision éthique des sociétés futures, qui seront confrontées à l’évolution des régimes énergétique et climatique.

Aujourd’hui plus que jamais, il s’agit de rejeter les leurres de la croissance verte afin de revenir à une juste mesure en réduisant considérablement notre empreinte sur le monde. Ce qui veut dire mettre en œuvre immédiatement une nouvelle organisation sociale et culturelle, qui valorise la lenteur et enseigne les boucles de rétroactions, les liens de cause à effet, les mutualismes, la complexité. Dans la société permaculturelle, les réseaux ne sont plus invisibilisés, la frontière entre producteur et consommateur s’estompe dans un contexte de simplification progressive des mégasystèmes. Aussi bien par nécessité de résilience (dans la perspective d’un effondrement des sociétés industrielles) que par éthique des ressources, il s’agit de boucler les cycles, de passer d’une économie extractiviste de stocks à une économie renouvelable de flux. Le nouveau paysage permaculturel se veut directement comestible, au plus proche des habitants, qui eux-mêmes deviennent acteurs de ces nouveaux diagrammes alimentaires et énergétiques. Les paysages se déspécialisent, les fonctions se diversifient.

Les biorégions permettront d’organiser des systèmes économiques locaux territoriaux où les habitants, les manufactures et la Terre travailleront en coopération

Il en résulte une deuxième piste d’action, autour de nouvelles formes politiques territoriales ancrées dans le soin des paysages, œuvrant à la résilience des établissements humains face au nouveau régime climatique. Ces nouveaux territoires prennent le nom de « biorégions » et se substituent aux découpages administratifs actuels grâce à un changement général d’échelle et à une politique de décroissance. Les biorégions permettront, avant, pendant et peut-être après l’effondrement, d’organiser des systèmes économiques locaux territoriaux où les habitants, les manufactures et la Terre travailleront en coopération. La dynamique biorégionale stimulera le passage d’un système hyperefficient et centralisé à une organisation forgée par la diminution des besoins de mobilité, la coopération, le ralentissement, composée d’une multitude de dispositifs et de sources d’énergie. La civilisation automobile et l’agriculture intensive n’auront plus leur place dans cette nouvelle configuration. Les biorégions seront les territoires du ressaisissement.

Des sociétés conviviales et de proximité

La troisième voie de la résistance est celle d’un imaginaire social libéré des illusions de la croissance verte, du productivisme et de la vitesse, actionnées par les entreprises transnationales. La ville connectée, emblème d’une techno-euphorie totalement hors-sol, laissera la place à des bourgs et des quartiers off the grid (« hors réseau ») autoproducteurs d’énergie. Le nombre de véhicules sera réduit au strict minimum, les flottes seront administrées par les communes (libres !), tandis que les champs redessinés en polyculture pourront être traversés à pied. Des axes végétaux résorberont les infrastructures de la vitesse ainsi que les friches industrielles. Qui dit sociétés résilientes dit sociétés conviviales et de proximité. Aujourd’hui, chaque métropole occidentale requiert pour son fonctionnement une vaste partie de la planète. Demain, il en sera autrement, en raison de l’effondrement inéluctable des grands réseaux et de l’économie mondialisée, sur fond de bouleversements climatiques.

Voilà trois pistes, mais il y en aura d’autres. Vivre avec la fin du monde passe nécessairement par un constant effort d’imagination pour arriver à dégager de nouveaux horizons, à les inventer, afin derefermer le couvercle du nihilisme, du mal absolu, du « tout est foutu ». Ce chantier politique ne peut être que collectif. Il faut un récit commun pour rester soudés. Certes, le récit de l’effondrement comporte des risques et des écueils, comme tout récit, mais il est puissant et a plusieurs mérites : il évite le catéchisme de la croissance, il réactive une vision cyclique des choses en appelant une renaissance, et surtout il dit que c’est maintenant ou jamais. Il nous rapproche de l’idée de la mort. D’ailleurs, n’est-ce pas ce que la philosophie nous enseigne depuis des siècles ? Apprendre à bien vivre, c’est apprendre à bien mourir, à prendre conscience de notre statut de mortel, radicalement vulnérable, humble, interdépendant des autres êtres vivants et de notre milieu de vie.

Agnès Sinaï est journaliste environnementale. Chargée de cours à Sciences Po, elle a fondé l’Institut Momentum en 2011, laboratoire d’idées dont elle a dirigé les trois tomes des Politiques de l’anthropocène (parus aux Presses de Sciences Po).

Pablo Servigne a une formation d’agronome et d’éthologue. Chercheur « in-terre-dépendant », auteur et conférencier, il est coauteur de plusieurs livres, dont Une autre fin du monde est possible (Seuil, 2018).

Yves Cochet, militant écologiste depuis quarante ans, a été député de 1997 à 2011, ancien ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement (2001-202) puis député européen jusqu’en 2014. Depuis lors, il préside l’Institut Momentum.

Berger : un métier précaire qui attire de plus en plus d’urbains en mal de nature

Berger : un métier précaire qui attire de plus en plus d'urbains en mal de nature

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Manon Meyer-Hilfiger et Alexandre Vela

Un banquier, une biologue, un assistant social : ces urbains en quête de sens sont de plus en plus nombreux sur les bancs de l’école du Merle, qui propose depuis un an une formation pour convertir ses élèves en bergers. Pensant retrouver un paradis perdu, les nouveaux bergers sont rapidement confrontés à la précarité et à de rudes conditions de travail du métier. Reportage.

Cet article a été initialement publié dans le numéro 35 de Socialter, « Êtes-vous assez radical ? », disponible en kiosque le 12 juin boutique en ligne

Passé Salon-de-Provence en direction d’Arles, un chemin de terre quitte la route départementale 113. Au bout de la longue allée de platanes aux feuillages printaniers, une ancienne et imposante maison de maître convertie en école pour devenir berger. Propriété de SupAgro Montpellier, le Merle accueille chaque année une quinzaine d’étudiants. Dès juin, ceux-ci se retrouvent dans les Alpes, seuls, à faire pâturer des troupeaux de brebis pouvant compter jusqu’à 2 000 bêtes.

Créée en 1931, cela fait maintenant vingt ans que l’école du Merle connaît plus de demandes que sa formation, diplômante, ne propose de place. Ouvriers et diplômés du supérieur, femmes et hommes presque à parité, partagent les bancs de l’école. Beaucoup fuient des bureaux qui n’ont d’open space que le nom : « 80 % des candidats sont issus des milieux urbains », souligne ainsi Michelle Jallet, responsable de la formation.

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« Partez un été dans les Alpes, vous y croiserez sûrement plus de bergers parisiens que d’Alpins », poursuit Guillaume Lebaudy, ethnologue et chercheur associé à l’Université d’Aix-Marseille. Le domaine du Merle lui-même donne un avant-goût de ce retour à la nature tant rêvé. Il s’étend sur 400 hectares entre prairies, hangars, bergeries et lieux de vie collective ; les étudiants ont la possibilité d’y loger dans des chambres type résidence universitaire.

Banquiers et diplômés

Parmi les élèves, Héléna colle au portrait-robot des étudiants de l’école du Merle. Après un bac scientifique qui flirte avec la mention très bien et deux ans d’études de biologie à l’université, la jeune femme quitte l’Ouest parisien pour la campagne provençale, avec des questions lancinantes sur ce que signifie réussir sa vie et avec la ferme intention « de tester [ses] limites, de [s]’approcher d’une rudesse de vie, de quelque chose de simple », expliquait-elle en début d’année. Dix mois plus tard, elle est sûre de son choix : « Aujourd’hui, on parle beaucoup de vivre “l’instant présent”. Pour moi, cela ne voulait pas dire grand-chose jusqu’à ce que je passe du temps avec les brebis. »

Sylvain, lui, retraité du secteur bancaire et Parisien du 20e arrondissement, rêve de vents qui fouettent le visage et de réveil au son des bêlements. « J’apprécie la quiétude des montagnes. Et surtout, j’aime éprouver un sens de l’urgence réel, concret, pas comme celui de la banque qui est complètement factice. Ici, on constate le résultat de nos actions directement », avance-t-il.

Dans cette cuvée, il y a aussi Mike et Clémentine, la vingtaine à peine, venus se construire une vie à deux. Dreadlocks, camion aménagé et mains tatouées, Mike a connu l’assistance sociale, les foyers, la rue et les squats avant de se dessiner une vie moins toxique. Clémentine, fille d’enseignant, a quitté l’école très jeune et obtenu malgré tout un bac avec l’école de la seconde chance : « Ce que je voulais, c’est une vie au grand air, des cavalcades derrière les moutons pour manœuvrer le troupeau, des petites clopes devant un onirique coucher de soleil. » 

Le pastoralisme, entre fantasmes et précarité

Une vision idyllique qui n’a pas manqué d’attirer les médias. À tel point, d’ailleurs, que François Charron, responsable communication de l’école du Merle, souffle : « On a eu l’AFP, Zadig, Arte. Nos stagiaires n’en peuvent plus. J’ai dû refuser des gens de M6, cela faisait trop pour cette année. Déjà, quand France 3 est arrivée, plus personne ne voulait leur parler. » Car l’image d’Épinal du métier est vendeuse. Le regain d’intérêt qu’elle crée chez les jeunes urbains en quête de sens, aussi.

Arte propose un documentaire de 52 minutes de narration à la première personne, « Sur la route des bergers ». Musique émouvante, ruisseaux scintillants, temps au beau fixe, récits de « routes mythiques » : tous les ingrédients sont réunis pour appâter le jeune urbain coincé dans un « bullshit job » d’une métropole au ciel gris.

« On ne transhume plus, regrette Renan, berger-éleveur du siècle précédant. Aujourd’hui, les bêtes montent en camion. Les brebis sur les routes, ça ne colle plus avec la circulation, on n’a plus le droit. C’était un des rares moment où les bergers pouvaient se retrouver, se rencontrer », déplore-t-il. Le visage buriné par le soleil, sa longue barbe grisonnante, Renan trimballe une vieille caravane déglinguée à l’arrière d’un 4×4 sans doute du même âge.

Ceci dit, chaque nouveau printemps en Provence voit fleurir sur ses ronds-points les affiches vantant les festivals de la transhumance. Les musées du pastoralisme célèbrent une version figée de ce métier multimillénaire. La même mélodie résonne souvent : garder les moutons s’apparenterait à renouer avec un paradis perdu.

Pourtant, « on a tous peur d’un reportage à la Pernaut », confie Aurélien, berger depuis une dizaine d’années. Car les bergers expérimentés dressent un tout autre tableau, à mille lieux d’une vie fantasmée au grand air. « C’est un métier de merde », annonce d’emblée Laurent Four, en exercice depuis 15 ans. Il est aussi l’un des cofondateurs de l’unique syndicat des gardiens de troupeaux en Isère. « Les gens ne se rendent pas compte. Ils nous voient comme Marie-Antoinette avec ses moutons. Cette vision du métier nous crée du tort. »

Mathieu Erny, berger lui aussi depuis une dizaine d’année, noircit encore un peu plus le tableau : « Beaucoup de mes collègues sont devenus alcooliques. C’est d’une solitude extrême. » Jeanne d’Arc ou Mahomet pourraient en témoigner. À cela s’ajoutent les hébergements insalubres – « Un ami s’est pris une châtaigne en se lavant les mains car le système électrique de la cabane d’alpage était trop vétuste » – le manque de reconnaissance et la précarité.

Katia a renoncé à son bâton pour retrouver sa casquette de psychomotricienne, après quatre saisons dans les alpages. « Je n’imaginais pas que les journées étaient aussi longues, qu’il pouvait y avoir des gros coups de speed. Et puis un berger, ça sort par tous les temps. J’adore ce métier, mais ce qui m’a décidé à arrêter, c’est la précarité. » Seuls 6 % cent des bergers sont embauchés en CDI et travaillent à l’année. Les autres sont en CDD, sans garantie de retrouver du travail les estives suivantes. 

L’échec d’une organisation collective

C’est d’ailleurs ce point précis qui a poussé Michel Didier, avec une poignée d’autres bergers dont Laurent Four, à créer le syndicat des gardiens de troupeaux de l’Isère en 2013, après une dizaine d’années d’exercice avec comme fer de lance la création d’un CDI intermittent. « Ce type de contrat nous donnerait une latitude de décision. Nous pourrions faire des plans de pâturage, investir sur le long terme dans nos alpages », avance-t-il. Ce vétérinaire de formation a saisi les prud’hommes en 2014 : ses employeurs avaient refusé de requalifier ses CDD en CDI intermittent, malgré 14 ans de bons et loyaux services.

« C’est le plus beau boulot que j’ai fait, mais les relations avec les éleveurs sont vraiment compliquées. » Il gagne en appel, mais décide tout de même de quitter le métier. Depuis, il suit la vie du syndicat de loin. Il ne risque pas de se noyer sous l’actualité : sept personnes sont syndiquées et peu s’investissent corps et âmes. « Ça aurait dû être une bombe, ça a finit en pétard », constate Guillaume Lebaudy. Pour cause, « personne ne veut être blacklisté », affirme Armand, jeune diplômé de l’école du Merle en 2018. Et puis, certains bergers apprécient les CDD car ils ouvrent des droits à l’assurance chômage.

Dans ce contexte là, le turnover est important. La durée moyenne d’exercice tourne autour de cinq ans : trois ans pour les femmes, sept pour les hommes. Pour certains, l’attrait des jeunes urbains diplômés n’arrange en rien cette tendance et contribue à l’expliquer. À la première difficulté, au lieu de lutter pour transformer le métier, les néo-bergers peuvent partir.

Et puis, « les éleveurs n’ont pas de mal à trouver des remplaçants : que ce soit des jeunes qui acceptent des conditions pourries parce qu’elles correspondent à leur idée d’une vie rude au grand air ou bien des étrangers qui tolèrent une rémunération en dessous du SMIC », s’indigne Michel Didier. Vu la faible durée d’exercice du métier, les bergers sont souvent des débutants.

Or, « quand on est débutant, on accepte toutes les conditions, même les pires », continue Laurent Four. Une observation que vient encore compliquer le discours selon lequel berger est un « métier-passion » dans lequel il faudrait « ne pas compter ses heures ». Une idée véhiculée jusque dans les salles de classe de l’école du Merle.

Savoir-faire et négociations

Néanmoins, un retour à l’école s’avère précieux. De la comptabilité à la soudure, en passant par la contention animale et de multiples stages, la formation professionnalise ses élèves, qui, pour beaucoup, n’ont aucun lien avec le monde agricole. Elle donne aussi quelques notions de droit du travail. Surtout, elle brise par la pratique l’image d’Épinal et démonte le romantisme présumée de la profession. « Nous évitons les jeunes qui sont trop dans l’utopie lors des sélections », nous explique Patrick Fabre, directeur de la Maison de la Transhumance, en charge de la promotion des cultures pastorales.

Être berger, ce sont des techniques et des savoir-faire ; beaucoup de responsabilités également lorsqu’il s’agit de conduire en montagne un troupeau, « un capital », précise Michelle Jallet, d’une centaine de milliers d’euros. Le Merle donne des armes lors des négociations avec les éleveurs, leurs employeurs. Car la profession de berger n’est pas vraiment réglementée. Ils sont considérés comme travailleurs saisonniers agricoles et dépendent des conventions collectives départementales.

Pourtant, entre la cueillette des abricots et les alpages il y a un monde. « Que l’on ait un contrat de 35 ou 44 heures ne change pas grand-chose. Quoi qu’il arrive, c’est bien en deçà de la réalité. C’est un travail 24/24. Les brebis mangent tous les jours que tu aies une gastro ou pas. C’est ça travailler avec du vivant », témoigne Fred, un ancien mécano poids lourds devenu berger depuis une dizaine d’année. Lui aussi est passé par l’école du Merle.

Il enchaîne les CDD sans s’en plaindre, comme beaucoup d’autres d’ailleurs. « C’est une forme de liberté » affirme-t-il. Lui se constitue progressivement son propre troupeau afin de s’installer, à terme, comme éleveur. « Le tout, c’est de se mettre d’accord avec l’éleveur sur le salaire et les conditions. Par exemple, j’ai déjà accepté de dormir au milieu du troupeau en alpage. Tout se négocie », poursuit-il.

Inventer de nouvelles formes coopératives

Encore faut-il savoir de quoi l’on parle. Et à ce titre, l’école du Merle s’avère fort utile. « Ça m’a donné confiance, j’aurais accepté de mauvaises conditions si je n’avais pas eu de formation », glisse Héléna. Une professionnalisation qui porte ses fruits : depuis la promotion 1999-2000, « 63 % de nos anciens élèves sont toujours dans le métier avec au moins un contrat par an et 17 % se sont installés comme éleveurs », détaille Michelle Jallet. 

Car pour ceux qui s’improvisent berger, « soit ça passe, soit ça casse » dit Guillaume Lebaudy. « Il y en a un paquet qui ne passent pas par des formations et beaucoup se dégoûtent. Si ça passe, un an, ça vaut formation et ils apprennent sur le tas », poursuit-il. « Les futurs bergers avec un fort capital social et culturel ont plus l’audace de s’improviser gardiens de troupeaux alors qu’ils n’y connaissent rien. J’ai même vu passer une annonce avec le néologisme de “bergéographe”, un géographe qui voulait s’inventer berger… »

Comment dans ce contexte tenter de structurer la profession ? Mathieu Erny est en train de penser une alternative au salariat, une forme de travail qui n’a plus vraiment le vent en poupe auprès des jeunes générations. « L’idée est de développer une structure collective, sous la forme d’une Scop, qui serait prestataire de services auprès des groupements pastoraux qui réunissent les éleveurs d’un même département, avance-t-il.

Les bergers pourraient être salariés de leur entreprise vendant des prestations de gardiennage en alpages, mais aussi de coupe d’ongles et de tonte. On pourrait ensuite organiser la valorisation des matières premières comme la laine », conclut-il. En prise avec les problématiques économiques contemporaines, mais loin des tumultes du monde, ce métier vieux comme le monde continue à tracer ses routes, cherchant la meilleure voie, à l’image du berger cheminant avec son troupeau à travers les montagnes.
Crédits photos : Alexandre Vella / Hans Lucas