Le chercheur Gilles Dorronsoro, des chefs de guerre afghans aux « gilets jaunes »

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/08/26/gilles-dorronsoro-des-chefs-de-guerre-afghans-aux-gilets-jaunes_5502842_3232.html

Le professeur de sciences politiques a découvert, de retour en France, les mêmes passions identitaires et les mêmes inégalités que dans les terres lointaines, Afghanistan et Syrie, dont il est spécialiste. Par Christophe Ayad

Et si l’économie n’était que la continuation de la guerre par d’autres moyens ? Il n’est pas forcément besoin d’avoir fait une thèse sur Clausewitz (« la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ») ou de relire tout Foucault (la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens) pour parvenir à cet axiome. Mais quand un spécialiste reconnu de l’Afghanistan et des guerres civiles, un interlocuteur régulier avec lequel on échange sur le conflit syrien, sur la stratégie de l’Etat islamique (EI) ou celle du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), publie un livre sur les inégalités sociales en France et le danger qu’elles constituent pour la démocratie, on se prend à poser un regard neuf sur le pays dans lequel on vit.

Avec Le Reniement démocratique, néolibéralisme et injustice sociale (Fayard, 192 p., 18 euros), publié au printemps, Gilles Dorronsoro signe son Retour à Reims. Tout comme le livre de Didier Eribon, l’ouvrage s’ouvre par une dédicace au père, avec juste deux dates : 1928-2017. On ne lui a pas demandé si sa démarche trouvait sa source dans ce deuil car il n’est pas du genre à s’épancher. Mais il arrive un âge, 56 ans en l’occurrence, où, après avoir beaucoup voyagé, étudié et réfléchi à ce qui se passait ailleurs dans le monde, il s’autorise à porter un regard sur ce qui est censé être chez lui. Et là, surprise : il découvre un pays étranger lui aussi, et étrangement ressemblant à ces contrées lointaines et en guerre, dans lesquelles il travaille comme chercheur.

L’élection d’Emmanuel Macron vécue comme un « choc »

La bibliographie de Gilles Dorronsoro compte une trentaine d’entrées, articles, livres, collectifs ou individuels, mais Le Reniement démocratique est le seul ouvrage consacré à la France ou même à un pays occidental. Qu’est-ce qui a donc pu motiver ce professeur de sciences politiques de l’université de Paris-I, régulièrement invité aux Etats-Unis pour son expertise afghane et à la tête d’un méga-projet de recherche sur les guerres civiles financées sur fonds européens ? Pour Gilles Dorronsoro, le déclic a été l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, qu’il a vécu comme « un choc » et dans lequel il a vu le spectre d’une « disparition de la gauche », lui qui se revendique d’une gauche non populiste. Deuxième raison, déjà évoquée : « La reconnaissance d’une forme d’enracinement et la volonté d’essayer de comprendre sa propre société. »

Enfin, il y a eu chez lui le désir de corriger un trait de sa génération de chercheurs : celle qui a consisté à prendre le contre-pied de la figure de l’intellectuel engagé, qui, de Sartre à Bernard-Henry Lévy, a fait figure de repoussoir à cause de leurs erreurs et approximations, pour lui préférer l’expertise du spécialiste. « Le champ médiatique fonctionne de telle manière que je suis audible sur l’Afghanistan ou sur la Turquie, explique-t-il. En même temps, j’ai l’impression que j’aurais des choses à dire, plus générales, plus politiques. » Najat Vallaud-Belkacem, qui dirige la collection « Raison de plus » chez Fayard, a donc encouragé Gilles Dorronsoro à écrire et publier son court essai sans tarder.

« J’ai réalisé qu’il n’y avait plus d’ailleurs, ni d’exotisme »

Ce livre est aussi le fruit d’une mondialisation qui brouille les frontières. « A 20 ans, quand je suis parti sur des terrains exotiques, d’abord l’Angola puis l’Afghanistan, ils étaient par nature loin de la France. J’étais sans téléphone portable ni Internet. Je rentrais chez moi et c’était tranquille. Mais là, je ne peux plus maintenir la distance avec mon terrain. J’ai réalisé que ceux que j’avais vus en Afghanistan ou en Syrie étaient les mêmes que ceux qui se trouvaient en bas de chez moi. Les ONG qui travaillent dans ces pays sont les mêmes que celles qui travaillent avec les migrants. J’ai réalisé qu’il n’y avait plus d’ailleurs, ni d’exotisme. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Syrie : « Il devient urgent de sortir d’une logique purement réactive »

L’originalité de sa démarche consiste à décrire des processus qui, comme les hommes, les capitaux ou les armes, circulent dans les deux sens. Les recettes néolibérales du Nord ont pu être appliquées au Sud, comme pour la reconstruction de l’Etat irakien en 2003 par les Etats-Unis, qui a transformé le plus jacobin des pays arabes en un capharnaüm capitaliste et sauvage où l’éducation, la santé et même la sécurité ont été privatisées. Il est arrivéaussi que les pays du Sud, à l’instar de l’Afghanistan d’après l’invasion occidentale de 2001, loin d’être des terres à l’écart de la modernité comme on peut le croire, aient été utilisés comme les terrains d’expérimentation d’une accumulation capitalistique sans limite grâce à la constitution de monopoles et la privatisation quasi totale de l’Etat. Avec, pour corollaire, le déchaînement des passions identitaires, qu’elles soient ethniques, confessionnelles ou tribales.

Désormais, plus besoin de prendre l’avion, il suffit à Gilles Dorronsoro de descendre au pied de son immeuble, dans le nord de Paris. Un jour, c’est une jeune femme musulmane qui est renvoyée du club de sports parce qu’elle porte un voile, un autre, c’est un début de pogrom contre des familles roms accusées par la rumeur publique et numérique d’enlever des enfants. Un troisième, c’est une amie qui confie qu’elle regrette d’avoir donné un prénom hébraïque à sa fille dans un tel contexte.

« A partir du moment où l’on pense qu’il n’y a qu’une seule façon de gérer l’économie, c’est automatique, on passe à l’identitaire »

Comment de trop grandes inégalités débouchent sur l’exacerbation des passions identitaires ? « A partir du moment où l’on pense qu’il n’y a qu’une seule façon de gérer l’économie, c’est automatique, on passe à l’identitaire, répond Gilles Dorronsoro. Cela fonctionne partout comme ça, même s’il n’y a pas d’immigrés. » Pour lui, le tournant remonte aux années 1980 : révolution reaganienne aux Etats-Unis, choc thatchérien au Royaume-Uni, tournant de la rigueur de 1983 en France, avec le recul, le scénario est le même partout. « C’est là qu’on est entré dans un système de démolition systématique des acquis sociaux et de l’Etat comme agent régulateur et sa captation par les élites économiques. Le tournant de la rigueur et la montée du Front national sont concomitants, c’est automatique, tout le reste est de la poésie. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Gilles Dorronsoro : « Si l’Etat islamique perd ses territoires, il pourrait disparaître d’ici deux ans »

Pourtant, les recettes néolibérales continuent d’être appliquées avec constance et se sont mêmes immiscées dans le rapport à l’intime, au corps et à la relation amoureuse. Dès lors, il y a une rupture de la représentation dans des systèmes politiques qui n’œuvrent plus pour le plus grand nombre mais pour une élite. La crise des « gilets jaunes », intervenue en pleine rédaction du livre, n’a pas surpris le politiste, mais il a préféré ne pas en traiter tant on manque de recul sur le phénomène.

Aujourd’hui, même des milliardaires comme Warren Buffett demandent à ce qu’on augmente leurs impôts…

Si l’étude de l’économie des chefs de guerre afghans a permis au chercheur de découvrir des logiques d’accumulation tout à fait applicables dans les économies occidentales, c’est aux Etats-Unis que Gilles Dorronsoro a « redécouvert » le marxisme comme outil d’analyse. Invité par la Fondation Carnegie à Washington, de 2008 à 2011, il a assisté aux premières loges à la crise financière de 2008 et il a vite compris que Barack Obama avait décidé de n’être qu’« un président centriste qui cherche à réparer un système fichu. C’est là que j’ai commencé à regarder les statistiques et à relire Marx. J’ai réalisé qu’un tel taux d’accumulation du capital ne pouvait que faire exploser le système. Aujourd’hui, même des milliardaires comme Warren Buffett demandent à ce qu’on augmente leurs impôts… »

De retour en France, il a retrouvé un monde universitaire en pleine déliquescence. « On entretient l’idée romantique que l’on fait un métier formidable et unique, mais l’université fonctionne comme le reste de la société avec un tiers de précaires et une privatisation dont on verra les effets sur la génération suivante. L’éducation supérieure en France n’est un marché pas si différent des autres. » Aujourd’hui, son parcours de fils d’ouvrier clermontois devenu un « ponte » de l’enseignement et de la recherche ne serait sans doute plus possible. Etonnant retour des choses pour le politiste qui, jeune, avait fui la France à cause du snobisme des disciples de Pierre Bourdieu dans l’université. Lire aussi « L’indépendance des chercheurs n’est pas négociable »

Christophe Ayad

Arthur Rimbaud, Matinée d’ivresse

http://abardel.free.fr/petite_anthologie/matinee.htm

Matinée d’ivress

Ô mon Bien ! Ô mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! chevalet féerique ! Hourra pour l’oeuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira pas eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l’ancienne inharmonie. Ô maintenant, nous si digne de ces tortures ! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés : cette promesse, cette démence ! L’élégance, la science, la violence ! On nous a promis d’enterrer dans l’ombre l’arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, – ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, – cela finit par une débandade de parfums.

Rires des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d’ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.

Petite veille d’ivresse, sainte ! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t’affirmons, méthode ! Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.

Voici le temps des Assassins.

En célébrant ce lendemain d’ivresse que l’on peint plutôt, d’habitude, comme un réveil triste et dégrisé, Rimbaud proclame avoir trouvé le secret d’une extase qui jamais ne retombe, la formule de l’illumination continue, grâce à un merveilleux « poison » capable de « rester dans nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l’ancienne inharmonie ».
Quel est ce « poison » ? La poésie, bien plus sûrement que le haschich, qui n’est ici qu’un comparant symbolique. C’est elle (la poésie) qui permettra à Rimbaud de tenir la « promesse » pour l’accomplissement de laquelle il a voulu se faire voyant, ainsi qu’il l’explique dans ses fameuses lettres de juin 1871 : promesse de la liberté libre au delà du bien et du mal, promesse d’un « très pur amour ».
Mais la « méthode » expérimentée, pour aussi « merveilleux » que soient ses résultats, exige un dévouement héroïque. Car la poésie a ceci de commun avec les excitants chimiques qu’elle inflige à celui qui s’y livre d' »atroces » « tortures ». Rimbaud accepte de les affronter : « Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours. » Comme les fanatiques drogués au haschich de la secte persane des Haschischins (XIe siècle), nom qui a passé longtemps pour avoir donné en français le mot « Assassins », le poète est prêt à se sacrifier pour pouvoir « déporter les honnêtetés tyranniques », conjurer l' »horreur des figures et des objets d’ici ». Et il annonce que d’autres vont venir, qui suivront cet exemple révolutionnaire.

Cette promesse de libération puisée au fond de « l’ivresse » n’est-elle pas illusoire ? Quelques indices d’ironie, malgré le ton catégorique sur lequel le poète proclame sa « foi au poison », en suggèrent le danger. Il ne s’agit peut-être plus, pour celui qui écrit « Matinée d’ivresse » en 1873 ou 1874, que de « saluer » le Voyant … qu’il a été !

Crème complète de fruits

Pour 1 personne :

  • 2 à 4 c à c de sarrasin décortiqué ou riz complet ou millet
  • Le jus d’un demi-citron
  • Une pomme
  • Une demi-banane (facultatif)
  • 1 c à c de purée d’oléagineux : amandes, noisettes ou sésame
  • 2 c à c d’huile vierge biologique de première pression à froid riche en oméga 3 : lin, cameline, chanvre, noix, germe de blé ou colza
  • Des fruits de saison locaux

Mettre dans un bol 2 à 4 c à c de sarrasin décortiqué ou de riz complet ou de millet, cru, fraîchement moulu ou en flocons frais (un moulin à café convient très bien, ou une floconneuse).
Verser sur la farine ou les flocons fraîchement préparés, le jus d’un demi-citron et mélanger pour que la farine soit complètement mouillée. C’est cette opération qui permet la bonne digestibilité de l’amidon cru. Réserver.
Laver la pomme, la couper en morceaux et la mettre dans un blender avec peau et pépins, avec éventuellement la banane. Ajouter la purée d’oléagineux et 2 cuillères à soupe d’eau. Mixer.
Verser cette crème sur le mélange de céréales et citron, ajouter l’huile. Mélanger énergiquement : l’huile doit disparaître.
Ajouter des fruits de saison, entiers, en morceaux, râpés ou mixés, selon goût.
Cette crème de fruits ne nécessite ni sucre, ni miel, les fruits frais sont toujours largement assez sucrés.

Voici quelques variantes :

Voici quelques variantes :

  • Ajouter de la spiruline en «brindilles» ou du pollen (de préférence frais congelé). Ces deux aliments ont une concentration en éléments vitaux et curatifs extraordinaire.
  • Remplacer la purée d’oléagineux par des amandes trempées quelques heures à 1 nuit, des noisettes, des graines de tournesol trempées ou du sésame moulu, que vous ajouterez dans le blender avant de mixer. Le mélange sera juste un peu moins onctueux qu’avec les purées d’oléagineux.
  • Remplacer la pomme par une poire ou une pêche.
  • Remplacer la banane par des figues fraîches ou séchées trempées, ou encore des raisins secs, abricots secs… trempés une nuit.
  • Remplacer la céréale crue par la céréale trempée puis germée (le sarrasin et le quinoa conviennent très bien pour cela).

Les fruits de saison que l’on peut ajouter sont variés : cerises, framboises, fraises, cassis, myrtilles, pêches, abricots, poires, prunes, raisins, kiwis… Vous pouvez ajouter à la fin quelques pignons en déco, c’est tellement bon qu’il est dommage de les mixer !

Si vous avez moins faim, cette crème peut se transformer en crème légère de fruits. Avec l’huile le matin, ou sans huile pour un gouter (selon que vous avez eu l’huile le matin ou non).

Crème légère de fruits de saison

Procéder comme pour la crème complète de fruits, en supprimant la céréale citronnée (voir photos 3, 4, 5, 7, 8, 9 ci-dessous).
Cette crème de fruits crus, réduite à sa plus simple expression (fruits crus + purée d’oléagineux) constitue un excellent goûter pour les enfants en bas âge.
Certains matins le temps manque, la faim est moindre, ou la motivation pour préparer la crème chute un peu. Vous pouvez alors vous préparer une délicieuse boisson, qui s’éloigne un peu plus de la crème Budwig, mais permet un excellent petit-déjeuner de santé.

Lait de riz fruité à la spiruline

Pour 1 personne : une pomme ou une pêche ou une poire ou une banane…

  • 1 verre de lait de riz
  • 1 c à c de purée d’oléagineux ou d’oléagineux trempés
  • 2 c à c d’huile vierge biologique de première pression à froid riche en oméga 3 : lin, cameline, chanvre, noix, (germe de blé ou colza)
  • 1 à 2 c à c de spiruline en brindilles (facultatif)

Mettre tous les ingrédients dans le blender, sauf l’huile. Mixer. Ajouter l’huile, mélanger énergiquement. C’est prêt.
Là encore, les variantes sont multiples, à vous de choisir ce que vous voulez mettre dans le blender : avec ou sans fruits, avec ou sans spiruline, avec ou sans purée d’oléagineux, avec ou sans huile. Les fruits peuvent être mangés à part…
Attention, le lait de riz n’est pas un aliment cru, il constitue juste un délicieux support pour la spiruline et l’huile riche en oméga 3. Il permet ainsi de préparer une boisson rapide, savoureuse et de santé. Il peut être remplacé par du lait d’amandes ou de noisettes, qui peut être fabriqué maison, et nous avons alors un produit cru de grande qualité.
Les idées sont multiples et avec un peu d’habitude et d’imagination, chacun pourra trouver chaque jour ce qui lui convient, et oublier sans regret le finalement bien tristounet et monotone pain-beurre-confiture du matin. Ce sont des recettes simples, souples et inventives qui se prêtent aux goûts de chacun et qui permettent de varier les petits-déjeuners au fil des saisons.

merci à : https://www.kousmine.fr/la-creme-budwig/

Chronique d’un effondrement programmé: la faute à Descartes et Smith

https://dr-petrole-mr-carbone.com/author/jesuisvincent/
https://dr-petrole-mr-carbone.com/chronique-dun-effondrement-programme-la-faute-a-descartes-et-smith/

Adam Smith a scellé les bases d’un système économique qui ne tient aucun compte des lois de la physique, de la réalité de la Terre. René Descartes nous a appris à découper la connaissance du monde en tranches pour contourner sa complexité. Voilà deux symboles de la tragédie humaine en cours, entre drame climatique et drame énergétique.

La main invisible chère à Adam Smith, la domination de la nature… Extrait de couverture du livre Climat – Comment tout changer, Vagnon, 2019.

Tant que notre société thermo-industrielle, basée sur la consommation de masse et sur les déplacements faciles et permanents, restera incapable de se métamorphoser volontairement en une société post-pétrole, elle creusera sa tombe et celle de ses enfants, c’est-à-dire nous-mêmes et nos bien aimés. Et comme sa survie est depuis des décennies une course contre la montre, cette tombe s’avère maintenant en grande partie creusée. « Il nous reste sept ans pour inverser la courbe des émissions de CO2 », indiquait en 2008 Rajendra Pachauri, ancien président du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC)… « 3 ans pour sauver le monde« , écrivaient pour leur part en 2009 l’expert climat-énergie Jean-Marc Jancovici et l’économiste Alain Grandjean. Nous approchons 2020. Rien n’a été sauvé, les émissions de CO2 progressent toujours, le réchauffement montre des signes d’accélération, et la barre de +1,5°C approche, même si nous parlons de « neutralité carbone » à horizon 2050 et pensons encore le plus souvent que des technologies vont nous sauver en réduisant drastiquement nos émissions de CO2, même si de plus en plus de militants s’agitent. Et voilà maintenant que le pic pétrolier global, dénié aujourd’hui comme l’était le réchauffement hier, montre le bout de son sommet. Puisque rien n’a été préparé, le drame énergétique va pouvoir s’articuler avec le drame climatique. Remontons un peu le temps pour mieux comprendre cette grande tragédie humaine en cours, cette impuissance.

Adam Smith a ignoré que le « fonds primitif » de l’économie humaine était la nature

« Le travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie », écrivait Adam Smith dès la première phrase de son livre La richesse des nations, livre fondateur qui a inspiré toute notre économie actuelle. Adam Smith se trompait, fondamentalement: le fonds primitif qui a permis à l’économie humaine de prospérer, c’est celui de la nature et de ses richesses, notamment l’énergie qui donne accès à toutes les autres ressources naturelles. Sans énergie, pas de matière première pour travailler, pas de croissance économique. Or, toutes les ressources de la Terre ont des limites. En ignorant que le fonds primitif de l’économie humaine était la nature, Adam Smith et ses émules annulaient en fait toute chance réelle d’ériger une quelconque limite à nos activités, démultipliées grâce à l’utilisation croissante d’énergie fossile. Nous avons ainsi pu tranquillement développer notre voracité et scier la branche qui nous supporte. Et cela fait maintenant des dizaines d’années que nous surexploitons ce fonds primitif naturel – donc que nous affaiblissons sa résilience.

Nous avons multiplié les microscopes alors qu’aujourd’hui, il nous faudrait un macroscope

Remontons encore un peu le temps. Dans son Discours de la méthode, René Descartes -qui voulait nous rendre maîtres et possesseurs de la nature– indiquait que, pour accroître notre connaissance du complexe, il fallait « diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre ». Autrement dit, pour mieux comprendre le monde, la règle devait être de découper la connaissance en éléments plus simples, ce qui par exemple donne d’un côté la physique, d’un autre la biologie, d’un autre encore la chimie, etc. Cette approche analytique est celle qui structure nos connaissances, en particulier nos connaissances de la planète. Pour évoquer le réchauffement planétaire, on va ainsi généralement parler, souvent en fonction de l’actualité, tantôt de la hausse du niveau de la mer, tantôt des inondations, tantôt de la multiplication des canicules, tantôt de l’intensification des sécheresses, tantôt des incendies, tantôt des tempêtes, etc. Mais cette approche, seule, ne permet pas d’avoir une compréhension globale du fonctionnement de la Terre, notamment de sa machine thermique qui conditionne pourtant tout notre environnement et notre existence, et bien sûr tous ces symptômes de la crise climatique. Nous avons multiplié les microscopes alors qu’aujourd’hui il nous faudrait un macroscope

Une machine à perdre face à notre propre destin

C’est également toute la difficulté du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat qui regroupe les connaissances de centaines de chercheurs de multiples disciplines pour étudier le réchauffement planétaire mais sans que les modèles informatiques mis en place pour échafauder les évolutions possibles, puissent intégrer tout le fonctionnement du système terrestre, toutes ses rétroactions, tous ses seuils de rupture, toutes les limites de ses ressources… Ce n’est pas parce qu’on connaît toutes les pièces d’une machine que l’on peut expliquer comment cette machine fonctionne. Ainsi, peut-on avoir aujourd’hui l’impression -du fait d’un système Terre qui serait finalement beaucoup plus dynamique qu’envisagé- qu’à force de sécheresses, canicules, inondations, fontes de glaces et autres super ouragans, ce réchauffement s’aggrave actuellement bien plus vite que prévu, un peu comme s’il suivait la trajectoire exponentielle de la concentration atmosphérique de CO2.

Descartes et Smith ont en fait construit l’armature d’une machine à perdre face à notre propre destin. Le premier nous a appris à penser en dehors de toute approche systémique et le second a permis la mise en place d’un système économique qui ne tient absolument aucun compte des lois de la physique, de la Terre.

Une multiplication de possibilités concrètes de mourir de plus en plus rapidement

Résumons donc notre actuelle situation: à force d’extraction d’énergie fossile et d’exploitation de ressources naturelles, nous avons construit une société de mégalopoles reposant sur le déplacement ininterrompu d’hommes et de marchandises, qui roulent, volent et naviguent à presque 100% grâce à une énergie irremplaçable à ce niveau d’utilisation, le pétrole, lui-même grande cause du réchauffement planétaire mais qui va prochainement atteindre son pic global du fait de son caractère non renouvelable à notre échelle de vie. Conséquence non négociable: le monde qui s’appuie sur son utilisation massive et permanente est appelé à disparaître. Reste à savoir comment.

Sur la lancée actuelle, sans nulle préparation à une descente énergétique, il n’y a guère de doute quant à l’issue dramatique de la destinée humaine. De moins en moins de pétrole, sang de cette société, provoquera de plus en plus de pauvreté, d’incompréhension, de désespoir, de plus en plus de risques de tensions et de guerres, qu’il s’agisse de guerres entre états, de guerres civiles ou de terrorisme. Plus de réchauffement et de phénomènes violents, ce sera de moins en moins de bonnes récoltes, de plus en plus de famines. Plus d’inondations, de bouleversement climatique et de chute de la biodiversité, ce sera de moins en moins de protection sanitaire, de plus en plus de risques de maladies, d’épidémies… Au final, voilà donc une multiplication de possibilités concrètes de mourir de plus en plus rapidement. Ce qui contraste radicalement avec les courbes actuellement en vigueur.

Prendre acte des erreurs fondatrices de Smith et de Descartes et en tirer les conséquences

Qu’elles parlent d’effondrement, de collapsologie, d’apocalypse ou simplement de crises, de plus en plus de personnes ont, ces dernières années, pris conscience de la gravité de la situation de l’humanité, même si elles restent encore très minoritaires. N’est plus forcément vu comme un illuminé ou un oiseau de malheur celui qui regarde en face la réalité physique de notre environnement. Plus les dégâts deviendront évidents et importants, plus les consciences s’éveilleront, mais plus se marquera également le clivage entre ceux qui veulent décrire la tragédie en cours, et ceux qui n’ont pas (encore) tout compris ou ne veulent pas tout comprendre, se faisant ainsi défenseurs du système en cause.

Pouvoir encore freiner et dévier la course folle de ce système afin de limiter les dégâts de sa chute, implique des prises de conscience massives, permettant à la fois une multiplication des actions échafaudant à côté de lui un nouvel art de vivre, et également une bascule conduisant à modifier ses paramètres de fonctionnement, et à donner la place centrale à la nature et à ses ressources. Cela implique donc de prendre acte des erreurs fondatrices de Smith et de Descartes et d’en tirer les conséquences… Par exemple en intégrant dans tout raisonnement que le climat est avant tout la résultante d’une machine thermique et dynamique, le système Terre -donc que sa perturbation anthropique actuelle va bien au-delà d’un simple « réchauffement moyen », toute situation extrême pouvant être fatale à des êtres vivants… Par exemple encore en intégrant dans tout système économique actuel ou futur que le fonds primitif de notre richesse nous a été donné par la nature, qui elle-même s’est épanouie parce que le climat lui a été propice -donc que la destruction de notre climat et de la nature s’apparente bien à notre propre destruction.

Luc Semal : « L’effondrement ne devrait pas être l’alpha et l’oméga de l’écologie politique »

https://is.gd/5WKdR4

Benjamin Laks

Les discours sur la catastrophe écologique ne sont pas nouveaux, nous rappelle le chercheur Luc Semal dans son ouvrage Face à l’effondrement. Militer a l’ombre des catastrophes (PUF, 2019). Le gain de notoriété récent de ces thèses marque en revanche leur « démarginalisation » : elles se diffusent désormais à des groupes moins politisés, ce qui interroge profondément l’avenir de l’écologie politique comme force de mobilisation collective.

Maître de conférences en science politique au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris (MNHN) et chercheur au Centre d’écologie et des sciences de la conservation (Cesco), Luc Semal est spécialiste des mobilisations écologistes, notamment des villes en transitions (Transition Towns) et de la décroissance. Il vient de publier Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes, longue étude sociologique issue d’une thèse soutenue en 2012. Il y décrit les trajectoires de socialisation des militants convaincus de l’insoutenabilité des sociétés thermo-industrielles et de leur déstabilisation dans les prochaines décennies. 

Cet article a été initialement publié dans le numéro 36 de Socialter, « Et si tout devenait gratuit ? », disponible en kiosque le 7 août boutique en ligne.

Dans votre dernier ouvrage Face à l’effondrement, vous défendez que la catastrophe a toujours été au cœur du mouvement écologiste. L’idée d’effondrement est-elle consubstantielle à ce militantisme ?

L’idée d’effondrement est présente dès les débuts de l’écologie politique dans les années 1960-1970. On la trouve dans le « Rapport Meadows » (1), qui a été l’un des premiers best-sellers à poser la question des limites à la croissance et donc à poser aussi l’horizon catastrophiste propre à l’écologie politique. Dès le départ, l’écologie politique a cette perspective catastrophique ; c’est un ensemble de discours, mais aussi une dynamique de pensée et de mobilisation qui annonce la fin de la civilisation thermo-industrielle, fondée sur la consommation massive d’énergies fossiles nous permettant de transformer le monde à une échelle inédite mais qui ne durera pas éternellement. Dans ce cadre, « l’effondrement » est un mot qui s’invite rapidement. Il est immédiatement utilisé pour nommer le moins désirable des scénarios de sortie de la civilisation thermo-industrielle : l’hypothèse d’une sortie rapide, brusque et violente, qui balaierait tous les secteurs de l’économie et de la société. Mais d’autres termes sont aussi  employés dans cette perspective. Par exemple, Nicholas Georgescu-Roegen parle de « déclin » en anglais et de « décroissance » en français. L’effondrement n’est ni le seul mot ni nécessairement le meilleur.

Justement, dans le livre précité, vous préférez parler de « catastrophe » plutôt que « d’effondrement ». Pourquoi ?

Si je parle de catastrophe et de catastrophisme, c’est parce que dans les années 2000, j’ai travaillé sur deux mouvements écologistes – la décroissance et le réseau des villes en transition (2) – en rupture avec l’idée de continuité qui sous-tend la croissance verte et le développement durable. Il fallait trouver un terme pour désigner la part sombre et dure de l’avenir telle que l’anticipaient ces mouvements. Au même moment, je travaillais sur Bestiaire disparu (Éditions Plume de Carotte, 2013), qui m’a amené à creuser la notion de sixième extinction de masse. Or, dans l’histoire des sciences de la nature, il y a des approches plutôt « gradualistes », qui insistent sur le fait que l’évolution de la vie sur Terre est très lente et graduelle, sur des temps très longs, de l’ordre des millions d’années, et d’autres approches plus « catastrophistes », qui insistent sur les moments assez brefs de rupture, de réorganisation radicale de la vie, présentant clairement un avant et un après – par exemple, l’extinction des dinosaures. Puisqu’il fallait trouver un mot pour désigner la situation écologique présente, mon idée était que, si nous prenons au sérieux l’idée de la sixième extinction des espèces, mais aussi le réchauffement climatique, l’acidification des océans, le pic pétrolier, la prolifération nucléaire, la déforestation, etc., alors il n’est pas absurde de dire que nous vivons un processus catastrophique, qui est lent à l’échelle de nos vies individuelles, mais qui est d’une rapidité fulgurante, météorique, à l’échelle de la vie sur terre.

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En 2015, Paul Ehrlich et Gerardo Ceballos montraient que les disparitions d’espèces ont été multipliées par 100 depuis 1900, un rythme sans équivalent depuis la disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années. La catastrophe fait en réalité déjà partie de notre quotidien…

La notion de sixième extinction de masse est en réalité une manière d’évoquer un problème plus général, celui de l’accélération du déclin des populations. On estime que les populations de vertébrés sauvages ont décliné de 60 % en un demi-siècle, c’est une forme d’effondrement du vivant. Cette catastrophe est en cours, elle est déjà notre quotidien, on ne peut pas se contenter de la conjuguer au futur… Mais en même temps, il ne s’agit que du début d’une trajectoire. C’est délicat : la catastrophe doit se conjuguer au présent, mais si on dit simplement qu’elle est déjà là, on n’exprime pas le fait que ce n’est que le début. C’est pour ça que je parle plutôt de trajectoire catastrophique ou de perspective catastrophiste et que j’avais intitulé ma thèse Militer à l’ombre des catastrophes. L’idée d’ombre renvoie à la fois à la présence et à l’absence. Elle renvoie à quelque chose de réel, mais de difficile à cerner. La catastrophe, même sans être déjà pleinement présente, l’est déjà suffisamment pour peser sur les manières de penser et de faire vivre le projet écologiste, parce qu’elle suscite de l’angoisse, de la frustration, voire de la désillusion et un certain sentiment d’impuissance. Elle assombrit nos horizons.

Avez-vous été étonné par le succès du livre Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens paru en 2015 ?

Pas vraiment. Pour avoir travaillé depuis 2006 sur les réseaux de la décroissance et des villes en transition, j’avais depuis plusieurs années le sentiment que les discours sur l’effondrement, sans être « mainstream », étaient plus recevables qu’ils n’y paraissaient. L’inquiétude perceptible dans les réseaux écologistes s’est renforcée à mesure que s’enlisaient les conférences sur le climat et que l’objectif des deux degrés devenait malheureusement de moins en moins crédible. Avec ce constat d’échec sans cesse réitéré, il y a forcément une logique de désillusion qui se diffuse ; c’est là que la perspective catastrophiste regagne en vigueur. Déjà en 2009, la frustration née de la COP de Copenhague a été un moment d’accélération de cette désillusion dans les réseaux écologistes. Et depuis, les choses ne se sont pas améliorées. Donc le succès actuel des livres sur l’effondrement me semble assez logique. Aujourd’hui, c’est ce terme d’effondrement qui cristallise l’assèchement des espoirs de limitation de la crise écologique. Je lui trouve un mérite : il dit clairement une part de la rudesse de ce qui nous attend, là où le développement durable s’enfermait dans l’euphémisation permanente en promettant encore et toujours la conciliation entre croissance et environnement. Mais il a aussi des défauts, dont celui d’être une source inépuisable de malentendus et de caricatures, parce qu’il est trop absolu, trop monolithique. Le fait qu’il soit devenu assez « tendance » pose problème. L’effondrement ne devrait pas être l’alpha et l’oméga de l’écologie politique.

Est-ce un tournant pour les thèses liées à l’effondrement et la réception de ces idées par la société ?

Ce qui se joue maintenant, c’est peut-être une forme de « démarginalisation » de la perspective catastrophiste. Dans les années 2000, c’était dans quelques rares réseaux militants que l’on trouvait des individus et des groupes assumant cette perspective. Alors qu’aujourd’hui, cela semble plus varié. D’abord, il y a une plus grande diversité des réseaux d’activistes assumant cette perspective, avec des positionnements politiques très divers : la décroissance et les villes en transition, toujours, mais aussi des groupes comme Extinction Rebellion, Deep Green Resistance, etc. Ensuite, il y a des dynamiques nouvelles, comme les grèves scolaires pour le climat, où l’on sent la dimension catastrophiste gagner des cercles moins politisés. Enfin, on voit des séminaires et des conférences sur l’effondrement être organisés dans des lieux inattendus, par exemple à l’Ademe ou à EELV – ce n’est pas massif, loin de là, mais c’est assez nouveau. Tout cela dépasse le cadre de la seule « collapsologie » (3). Le succès actuel de ce mot s’inscrit à mon avis dans un processus plus large, où nos sociétés sont en train de prendre acte que certains seuils d’irréversibilité sont passés et qu’il faut passer d’une rhétorique des générations futures à une rhétorique des générations présentes. On se fait à l’idée que les jeunes d’aujourd’hui verront sans doute le réchauffement atteindre les 2°C de leur vivant. C’est un changement de perspective assez effrayant, potentiellement désespérant. Alors c’est là qu’il faut réintroduire de la lutte politique, sans s’enfermer dans l’idée qu’il est trop tard et que tout va s’effondrer. Cela pose une autre question, très lourde : comment vont se recomposer les luttes écologistes à mesure que la perspective catastrophiste va se diffuser ?

En quoi ce que Pablo Servigne et Raphaël Stevens appellent « collapsologie » se distingue des mouvements de la décroissance et des villes en transition que vous étudiez sur le terrain depuis plusieurs années ?

Collapsologie, décroissance et villes en transition ont en commun de s’inscrire dans une tradition écologiste qui insiste sur les limites à la croissance – pas seulement à la croissance économique, mais à la croissance en tant que dynamique d’expansion tous azimuts des sociétés humaines, de leurs activités et de leurs impacts. Là où ils se différencient davantage, c’est dans la capacité à articuler un discours très sombre sur les limites écologiques, avec un projet politique visant à préserver la paix, la solidarité et la démocratie dans la grande descente énergétique qui s’annonce. Par exemple, les villes en transition s’efforcent de créer des collectifs locaux pour délibérer et tenter d’agir à l’échelle du territoire du quotidien qu’est la commune. On parle d’effondrement dans ces collectifs locaux, mais sans se focaliser dessus. On essaie d’inventer des plans de descente énergétique pour éviter ou amortir les ruptures et les chocs à venir. Le risque, à trop se focaliser sur l’effondrement, c’est que l’articulation entre le discours (sombre) et le projet politique faiblisse. Et c’est regrettable parce que la perspective catastrophiste peut être un aiguillon démocratique si elle est associée à des espaces de délibération ou à des pistes d’action collective. Ce qui est très intéressant dans les villes en transition, c’est que les collectifs sont ancrés dans des territoires précis, où ils s’efforcent d’agir collectivement.

Avec les villes en transition, il était évident de s’engager dans le cadre du territoire dans lequel on vit. Désormais, on observe une volonté beaucoup plus forte de s’écarter de la société pour rejoindre des communautés locales, quitte à déménager. Comment expliquer ce changement ?

Les villes en transition présentent la résilience locale non pas comme la solution, mais comme la meilleure réponse possible au pic d’exploitation des ressources et au réchauffement global. On a souvent retenu le côté inclusif et optimiste, l’aspect apparemment naïf et très « bisounours » de leur approche. Je pense pourtant qu’il y avait là un choix politique très original et très fort : assumer qu’en cas de désastre ou de crise majeure, notre seule option serait de chercher des réponses locales avec les gens qui nous entourent, avec nos voisins directs, aussi imparfaits et peu conscientisés soient-ils. Qu’il n’y aurait pas d’échappatoire à cela. Le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, où le Royaume-Uni a été obligé de presque tout relocaliser en urgence en réponse au blocus allemand, occupe une place importante dans l’imaginaire de ce mouvement. Donc c’est très pragmatique… En regardant bien, je pense que ce n’est pas aussi « bisounours » qu’il y paraît.

Alors bien sûr, ces initiatives locales de transition, comme toutes les autres, se heurtent à la terrible inertie omniprésente. Dans ce mouvement, beaucoup de personnes expriment de la frustration et admettent que ce n’est pas assez. Mais là où ça a le mieux marché, c’est lorsqu’ils ont su donner du sens et de la cohérence à tout le tissu d’initiatives locales que constituent les jardins partagés, les coopératives énergétiques, les circuits courts, etc. Ça dessine le début d’une grande transition où s’entremêlent le choisi et le subi. Ce travail au long cours du territoire n’est pas sans effet ; la ville de Totnes est aujourd’hui plus résiliente qu’avant, tout simplement parce qu’une bonne part de sa population est désormais consciente que le monde pourrait changer très rapidement.

On observe sur les réseaux sociaux la multiplication de commentaires se réjouissant de l’effondrement : « La civilisation, bon débarras », « Vivement l’effondrement, que l’on puisse construire autre chose ». Est-ce le retour d’un discours millénariste ?

Personnellement, je ne parle pas de millénarisme parce que c’est un mot qui renvoie à une double caricature, d’abord en réduisant des mouvements médiévaux complexes à l’expression de peurs religieuses irrationnelles et ensuite en réduisant les discours contemporains sur l’effondrement à une simple répétition de ces peurs. Mais il est vrai qu’avec la démarginalisation de la perspective catastrophiste, on voit fleurir des utilisations un peu caricaturales de la notion d’effondrement, qui réveillent le fantasme de la table rase : l’effondrement comme un moment brusque, datable, précis, qui permettrait ensuite de reconstruire une société nouvelle sur une base vierge. C’est la limite de ce terme, qui évoque trop l’image d’une chute rapide, d’un bloc. Nous sommes plutôt sur une trajectoire catastrophique, un processus qui va potentiellement s’étaler sur plusieurs décennies, même si elle peut connaître des phases d’emballement ou d’effondrement. Avec les armes nucléaires, on pourrait basculer dans un autre monde en seulement quelques minutes. Mais les choses peuvent aussi aller aussi plus lentement, avec des à-coups. Dans le fond, on n’en sait rien.

Tout le monde s’interroge sur la marge de manœuvre politique qu’il nous reste. Qu’en pensez-vous ?

Je ne pense pas que, par une sorte de vertu spontanée, les sociétés industrielles vont soudain se soucier du long terme et choisir la décroissance. Mais si la perspective catastrophiste gagne en consistance aujourd’hui, c’est parce qu’il est de plus en plus difficile de faire abstraction des contraintes écologiques : les canicules qui se répètent, les difficultés d’accès à l’énergie, l’assèchement du développement durable… Ce sont autant d’indices allant en ce sens. Ce qu’on peut espérer, c’est une dialectique entre d’une part une situation écologique qui se dégrade et, d’autre part, des sociétés qui prennent progressivement acte que nous changeons d’époque. La marge de manœuvre dont on dispose, c’est d’essayer d’inventer des réponses solidaires et démocratiques à cette situation. Et là, l’un des gros enjeux me semble être la concurrence des minorités actives qui s’efforcent de donner un sens à ce qui est en train de se passer. C’est une bataille d’interprétations ou une lutte des récits, un conflit de cadrage, entre des grilles de lecture totalement opposées les unes aux autres. Les extrêmes droites expliquent que dans ce nouveau monde, il faut d’abord penser à soi, fermer les frontières et défendre notre mode de vie. Les écologistes, eux, avancent au contraire qu’il faut sortir en aussi bon ordre que possible de la civilisation thermo-industrielle, en tentant de mieux partager les ressources restantes et les efforts de sobriété.

Vous concluez votre livre avec cette mise en garde : « Il faut désormais contrebalancer les effets potentiellement très déstructurants de la logique sociale de désillusion qui nourrit le catastrophisme actuel. » Comment éviter qu’au moment où nous nous rendons compte de notre échec collectif à empêcher le pire, celui-ci ne se transforme en conflit stérile ?

Il ne s’agit pas d’un échec absolu, le pire n’est pas certain. C’est pour cela que le catastrophisme n’est pas un pur fatalisme. Il laisse de la place pour l’engagement, pour la lutte politique. Certes, les aspirations à enrayer le réchauffement global en-deçà du seuil des 2°C perdent rapidement en pertinence et en crédibilité. Mais ce n’est pas parce qu’on a peut-être déjà échoué dans cet objectif qu’il faut s’arrêter de se battre. Certains seuils d’irréversibilité sont passés – ou sont en passe de l’être –, mais d’autres ne le sont pas encore, et c’est là qu’il y a des espaces de lutte. Le problème, c’est que l’échec est déjà important et qu’il y a quelque chose de très violent dans ce qui est en train de se jouer car la possibilité de se projeter vers l’avenir avec un minimum de confiance est un élément fondamental de la liberté humaine. Ce qui est poignant dans les grèves scolaires pour le climat, c’est qu’on voit émerger des jeunes générations qui deviennent conscientes qu’elles vont payer cher pendant leur vie car elles vont hériter d’une situation dont elles ne sont pas les premières responsables : c’est ça l’effet déstructurant dont je parle. Cela génère de l’angoisse et de la colère. Si les enfants et les lycéens s’emparent de cette question, c’est parce que les adultes ne le font pas.

Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Il faut en finir avec les discours faussement rassurants, être lucides et francs sur le diagnostic, sans être tétanisés par la question de l’effondrement, et reposer très clairement la question de la décroissance. Parler des problèmes ouvertement est la condition nécessaire pour faire émerger des réponses démocratiques au problème majeur du XXIe siècle, qui est la sortie en bon ordre – ou pas – de la civilisation thermo-industrielle.

(1) Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers et William W. Behrens III, The Limits to Growth, The Chelsea Green Publishing, 1972.
(2) Luc Semal, « Politiques locales de décroissance », dans Agnès Sinaï (dir.), Penser la décroissance. Politiques de l’Anthropocène, Paris, Presses de Sciences Po, 2013, p.139-158.
(3) Néologisme employé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens pour désigner dans leurs travaux l’étude des limites systémiques au développement des sociétés thermo-industrielles.

Celebrating the anniversary of three key events in climate change science | Nature Climate Change

Climate science celebrates three 40th anniversaries in 2019: the release of the Charney report, the publication of a key paper on anthropogenic signal detection, and the start of satellite temperature measurements. This confluence of scientific understanding and data led to the identification of human fingerprints in atmospheric temperature.
— À lire sur www.nature.com/articles/s41558-019-0424-x.epdf

Fêtons les 40ans

Cabane : liberté et résistance

www.lemonde.fr/idees/article/2019/08/09/la-cabane-symbole-de-liberte-et-de-resistance_5497910_3232.html

La cabane, symbole de liberté et de résistance

Par Jean-Baptiste de Montvalon

Edifices uniques ­ – une fois détruites, elles ne peuvent être refaites  à l’identique –, réponse à l’urgence écologique,  élément constitutif des « zones à défendre », les « petites maisons »  interrogent au moins autant qu’elles attirent.

LUCILLE CLERC

Elles sont partout. Perchées, sur l’eau, à même le sol. Ephémères et omniprésentes. Précaires ou luxueuses. Faites d’une simple nappe tendue sous la table de la cuisine ; ou spa intégré et jacuzzi privatif, pour des séjours aussi « insolites » qu’argentés. On les croyait réservées à la fertile imagination des enfants et aux besoins des sans-abri, les voilà qui hébergent des touristes, et qui surgissent même sur l’enseigne d’une agence immobilière parisienne, sans doute pour faire oublier un tant soit peu le prix du mètre carré dans la capitale. Les cabanes sont « tendance ». Pourquoi cette mode au XXIe siècle ? Quelles réalités – ou quels fantasmes – traduit-elle ?

Restent-ils au moins le refuge de la simplicité, ces abris dont chacun s’entiche ? Ouverts à tout vent, ils accueillent aussi bien les mots (très) savants. Au détour d’un beau numéro que 303, une revue culturelle des Pays de la Loire, a consacré au sujet, on trouve ainsi cette question : « La cabane est-elle une hétérotopie dans le sens de la définition d’une utopie située donnée en 1967 puis en 1984 par le philosophe Michel Foucault (1926-1984), ou plutôt la figure d’une hétérochronie ouvrant une conception plus ouverte de l’architecture ? »Les cabanes interrogent, au moins autant qu’elles attirent.

Difficiles à saisir, elles s’échappent quand on s’en approche, comme allergiques à toute définition. Dans un ouvrage collectif (épuisé), Cabanes, cabanons et campements, issu de journées scientifiques organisées par la Société d’écologie humaine en novembre 1999 à Perpignan, et publié en 2000,l’écologue Bernard Brun, alors maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, décrivait cet « objet étonnamment versatile ».« Parle-t-on de cabanes, et c’est tout un pouvoir d’évocation, varié à l’infini, qui se trouve enclenché : quoi de commun en effet entre une cabane de berger dans un alpage et une cabane de chasse dans un marais, entre une cabane construite en tôles ondulées, une en roseaux et une en pierre qui durera des siècles ? », interrogeait-il.

Jugeant « difficile de ne pas relier le caractère poétique de constructions aussi diverses à l’extrême liberté qui préside à leur construction », Bernard Brun évoquait la « liberté dans le choix des matériaux, des formes et des couleurs, liberté à l’égard des règles contraignantes qui régissent la construction de vraies maisons, mais aussi liberté contrainte par les ressources et les conditions du milieu, ce qui permet à la créativité de produire un résultat qui témoigne d’une étroite adaptation aux situations écologiques locales ».

« La cabane est une halte sur la trajectoire de nos rêveries »

Cette infinie liberté consubstantielle à la cabane, le philosophe Gilles A. Tiberghien en a pris la mesure pas à pas depuis vingt ans. « C’est en habitant pendant l’été 1999 une cabane dans le Vermont que j’ai commencé ce texte », écrit ce spécialiste du land art et de l’art dans le paysage, en préambule de ses Notes sur la nature, la cabane et quelques autres choses, rééditées en 2014 aux éditions du Félin. De cette expérience américaine, de ses voyages et de ses lectures, l’auteur a conclu que la cabane est moins un espace physique qu’un « lieu psychique ». « Une expressionqu’utilise Freud dans La Science des rêves pour désigner non pas une localisation anatomique mais une sorte de point idéal à partir duquel sont projetées les images de notre inconscient », explique-t-il dans le numéro de la revue 303 précité.

Si la cabane désigne, selon le Larousse, une « petite maison », et si les théoriciens de l’architecture ont considéré les cabanes comme les ancêtres des habitations, Gilles A. Tiberghien estime pour sa part que tout les distingue. Il s’en explique dans son dernier ouvrage, De la nécessité des cabanes(Bayard, 96 pages, 12,90 euros). Le philosophe note tout d’abord que « la construction de la cabane n’obéit à aucun ordre ».« Elle est faite de matériaux hétérogènes, très différents les uns des autres, souvent des rebuts, des choses abandonnées, trouvées sur place. Leur agencement dépend davantage des matériaux eux-mêmes, de leurs caractéristiques propres, que des formes pensées à l’avance. » Chaque cabane est unique : « Construite une première fois, elle ne peut, une fois détruite, être refaite à l’identique. »« Nous habitons les maisons mais pas les cabanes », note ensuite Gilles A. Tiberghien, qui souligne que dans ces abris, « tout est éphémère, provisoire ». « La cabane est une halte sur la trajectoire de nos rêveries », écrit-il. Autre différence, contrairement aux maisons, les cabanes « n’ont pas de seuil, pas de limite entre l’intérieur et l’extérieur ». Elles « ne nous abritent que pour mieux nous exposer au monde ».

Ce n’est pas la seule de ses contradictions. S’appuyant, dans l’ouvrage édité par la Société d’écologie humaine, sur les travaux qu’elle avait précédemment menés pour le CNRS dans les Landes de Gascogne, l’anthropologue Marie-Dominique Ribereau-Gayon avait décrit à son tour « l’extrême diversité »des cabanes, « objet polymorphe et fuyant ». Pour ensuite s’attarder, elle aussi, sur un paradoxe : le décalage entre la symbolique de ce lieu « qui se dit minimaliste » et la réalité de son usage. Point d’orgue de ce grand écart : l’utilisation, par un centre commercial « absolument monumental » de la banlieue de Bordeaux, de l’image d’un ponton de pêche afin de masquer « tous ses excès ». A sa suite, avait-elle observé, « nombre de grandes surfacesse sont engouffrées dans le créneau cabane qui entre facilement en résonance tant avec la sensibilité écologique contemporaine qu’avec l’imaginaire local ». « Relation étroite à la nature sauvage, éloignement du monde civilisé, vie à l’intérieur/extérieur, autoconstruction, bricolage, jouissance dans le présent, gastronomie, circuits courts de production et de consommation » : l’anthropologue égrenait la liste des slogans et concepts associés à l’image des cabanes et utilisés par les publicistes. « A travers les cabanes, soulignait-elle, les grandes surfaces présentent une image fictive d’indépendance à l’égard des monopoles et de liberté de choix pour le consommateur propre à exorciser les grandes peurs alimentaires contemporaines. »

« Puissance métaphorique considérable »

D’autres grandes peurs ont surgi depuis. A commencer par l’urgence écologique, dont la prise de conscience croissante a redonné de la vigueur aux cabanes, et à ce qu’elles symbolisent. Aux préoccupations de certaines grandes surfaces qui, il y a vingt ans, cherchaient à « nettoyer sur le plan éthique leur activité commerciale », ont succédé des états d’âme citoyens, de plus en plus partagés.« Peut-être éprouve-t-on le besoin de se nettoyer la tête et le corps de tout un tas d’excès de consommation, de pollution », s’interroge Marie-Dominique Ribereau-Gayon, évoquant la « contestation d’un système qui pousse les individus à surexploiter l’environnement ». On peut éprouver « un sentiment de honte vis-à-vis de la nature qui n’existait pas il y a vingt ans », observe l’anthropologue.

Si proche de cette nature malmenée, la cabane semble répondre à la crise écologique. Comme si elle était douée de parole et prompte à s’emporter.« Chaque chapitre de ce livre atteste bien que les cabanes, cabanons et campements sont des objets indisciplinés », relevait déjà le sociologue Bernard Picon, il y a vingt ans, en conclusion de l’ouvrage qui leur était consacré. « Ceux qui, comme de mauvais élèves, les édifient et les occupent se jouent des règles, des normes, des catégories, des clivages communément admis dans les sociétés modernes »,ajoutait-il, précisant qu’« en ce sens, les cabanes peuvent s’interpréter comme des manifestations de résistance passive aux formes sociales contemporaines ».

« Ces espaces critiques que sont les cabanes, on les retrouve dans le contexte des luttes sociales qui agitent le monde aujourd’hui », relève aussi Gilles A. Tiberghien. « Perchée dans un arbre, transformée en barricade, embusquée dans un bois ou au fond d’un champ, la cabane constitue un élément essentiel de l’imaginaire que véhiculent les luttes environnementales », note l’historien de l’art Julien Zerbone dans la revue 303. Tous deux évoquent, bien sûr, la « zone à défendre » (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes, où ces abris ont constitué par eux-mêmes autant d’actes de résistance contre le projet de construction d’un nouvel aéroport. Dans la ZAD, écrit M. Zerbone, « la cabane est conçue, préparée, construite collectivement en assemblant les compétences, les disponibilités, les matériaux, le chantier devenant à la fois le résultat et le moyen de “faire” communauté ».

En passant ainsi de l’individuel au collectif, la cabane a encore fait preuve de sa grande malléabilité. Et de sa force. « Les cabanes ignorent les catégories juridiques du bâti et du non bâti, du dedans et du dehors, du naturel et de l’artificiel. Elles relèvent de l’insupportable univers du flou », relevait Bernard Picon. Le sociologue soulignait la « puissance métaphorique considérable » de la cabane, « à la fois image de résistance aux multiples fractures contemporaines et parabole réunificatrice ». Ce qui, au regard de son apparence si modeste et fragile, constitue sans doute son ultime paradoxe.