The Uninhabitable Earth, Annotated Edition

The facts, research, and science behind the climate-change article that explored our planet’s worst-case scenarios.

By David Wallace-Wells

nymag.com/daily/intelligencer/2017/07/climate-change-earth-too-hot-for-humans-annotated.html

http://aid97400.lautre.net/IMG/pdf/La_Terre_Inhabitable.pdf

La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut

D’ici la fin du siècle, les mois les plus froids dans la zone tropicale en Amérique du Sud, Afrique et dans le Pacifique seront vraisemblablement plus chauds que les mois les plus chauds de la fin du XXème Siècle. Nos poumons ont besoin d’oxygène, mais ce n’est là qu’une fraction de ce que nous inspirons. La partie oxyde de carbone augmente. Elle vient de dépasser 400 particules par million, et calculées à partir des conditions actuelles, les estimations hautes sont que nous atteindrons 1000 particules par millions d’ici 2100. A cette concentration,comparées avec l’air que nous respirons aujourd’hui, les capacités cognitives humaines diminuent de 21%. Dans un air plus chaud, d’autres substances sont encore plus effrayantes, de petites augmentations de la pollution peuvent amener une diminution de l’espérance de vie de 10 ans. Plus la planète se réchauffe, plus il y a d’ozone, et selon le Centre National de Recherche Atmosphérique, d’ici le milieu du siècle, les Américains subiront probablement une augmentation de 70% de smog dû à l’ozone, nocif pour la santé. D’ici 2090, à l’échelle mondiale, jusqu’à 2 milliards de personnes respireront un air au-dessus des normes “de sécurité” fixées par l’Organisation Mondiale de la Santé; le mois dernier, une publication a démontré que, parmi d’autres effets, l’exposition d’une femme enceinte à l’ozone augmente les risques que l’enfant soit autiste (combiné à d’autres facteurs environnementaux, le risque est multiplié par 10). Ce qui, bien sûr ne peut manquer de vous faire penser à l’épidémie d’autisme que subit la région d’Hollywood Ouest. Déjà, aujourd’hui, chaque jour plus de 10 000 personnes meurent de l’ingestion de petites particules émises par la combustion des énergies fossiles; chaque année, 339 000 personnes meurent suite aux feux de forêt, partiellement parce que le changement climatique a rallongé les périodes à risque de feux de forêt (aux Etats Unis cet allongement est de 78 jours depuis 1970). D’ici 2050, selon le Service des Forêts Américain les feux de forêt seront deux fois plus destructeurs qu’ils ne le sont aujourd’hui; (https://www.usda.gov/oce/climate_change/effects_2012/FS_Climate1114%20opt.pdf) dans certaines régions, les surfaces incendiées seront multipliées par 5. Ce qui inquiète plus est l’effet que cela aura sur les émissions, particulièrement lorsque ces incendies ravagent les forêts de tourbières. En 1997, en Indonésie, par exemple, les feux de tourbière ont augmenté le niveau mondial d’émissions de CO2 de 40%, et plus de feux veut dire plus de chaleur, qui veut dire plus de feux. Il y a aussi la terrifiante possibilité que les forêts tropicales comme celles de l’Amazonie, qui en 2010 a subi sa deuxième “sécheresse du siècle” en l’espace de 5 ans, puisse atteindre un tel degré de sécheresse qu’elle devienne sujette à cette sorte de feux de forêts permanents et destructeurs – ce qui non seulement serait source d’énormes quantités de carbone dans l’atmosphère mais diminuerait la taille de la forêt. Ce qui serait d’autant plus négatif que la seule Amazonie fournit 20% de notre oxygène La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 12 Et puis il y a les formes plus habituelles de pollution. En 2013, la fonte de la glace Arctique à transformé les schémas météorologiques asiatiques, privant la Chine de ses systèmes naturels de vents sur lesquels elle en était arrivée à compter, ce qui eût pour conséquence de recouvrir la majeure partie du Nord du pays d’une couverture de smog irrespirable. Littéralement et réellement irrespirable ! Un système de mesure appelé Indice de Qualité de l’Air a classé les risques et les fait culminer aux niveaux 301 à 350, niveaux conduisant “à une sérieuse aggravation des maladies du coeur ou des poumons et à des décès prématurés chez les personnes souffrant d’affections cardiopulmonaires et les personnes âgées”; à ces niveaux “tout le monde doit éviter toute activité de plein air”. L’ ”airpocalypse” de 2013 en Chine a culminé à un niveau de l’Indice de Qualité de l’Air de plus de 800. Cette année-là, un tiers de tous les décès du pays ont été dus au smog. VI-Un état de guerre permanent C’est dans la chaleur que s’incruste la violence Les climatologues sont extrêmement prudents quand ils parlent de la Syrie Ils tiennent à vous faire savoir que certes, le changement climatique a été à l’origine d’une sécheresse qui a contribué à l’éclatement de la guerre civile, mais il n’est pas tout à fait juste de dire que le conflit serait le résultat du réchauffement climatique ; son voisin le Liban par exemple a connu la même pénurie de récoltes. Mais les chercheurs comme Marshall Burke et Solomon Hsiang ont réussi à quantifier en partie la relation non immédiatement évidente entre température et violence : pour chaque demi degré de réchauffement, disent-ils, les sociétés verront une augmentation de 10 et 20 % de risques de conflits armés ; r ien n’est simple, mais les chiffres sont accablants : une planète de 5° de plus augmenterait le nombre de guerres de moitié plus. Tout bien considéré, les conflits sociaux pourraient faire plus que doubler au cours de ce siècle. Voilà une des raisons pour lesquelles, chaque expert climatique auquel j’ai parlé a souligné que l’armée américaine est obsédée par le changement climatique : la disparition sous les eaux des bases navales américaines à cause de la montée des océans est déjà un problème, mais être le policier du monde devient quand même plus difficile quand le taux de criminalité double.Bien sûr, il ne s’agit pas seulement de la Syrie où le climat aurait contribué au conflit. Certains avancent l’hypothèse que le nombre de querelles au Moyen Orient lors de la génération précédente reflète directement le niveau de pression dû au réchauffement climatique – une hypothèse d’autant plus cruelle que le réchauffement climatique a commencé à accélérer justement quand le monde industrialisé a commencé à extraire et brûler le pétrole de ces régions. La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 13 Qu’est ce qui fait le lien entre climat et conflits ? Une partie de la relation se trouve dans l’agriculture et la situation économique; mais cela a beaucoup à voir avec les migrations forcées, déjà actuellement à un niveau record, avec au moins 65 millions de personnes déplacées errant sur la planète. Mais il y a aussi le simple niveau d’irritabilité individuelle. La chaleur augmente le taux de crimes localement, la quantité d’insultes échangées sur les réseaux sociaux, et le risque qu’un lanceur de première division, dans un esprit de vengeance, monte au créneau suite à un lancer qui aurait frappé un de ses co-équipiers et cogne le batteur de l’équipe opposée. Et l’arrivée de l’air conditionné dans le monde développé, au milieu du siècle dernier, n’a eu que peu d’effet pour résoudre la question des vagues estivales de criminalité. VII. Un Effondrement Economique permanentCapitalisme lamentable dans un monde appauvri de 50%Le mantra lancinant du néolibéralisme mondial, celui qui dominait entre la fin de la Guerre Froide et le début de la Grande Récession, est que la croissance économique nous sauverait de tout et n’importe quoi. Mais au lendemain de la crise financière de 2008, un nombre croissant d’historiens étudiant ce qu’ils appellent “ le capitalisme fossilisé” ont commencé de suggérer que toute l’histoire de la croissance économique rapide, qui a commencé quelque peu soudainement au 18ème siècle, n’est pas le résultat de l’innovation, du commerce ou de la dynamique du capitalisme mondial, mais simplement le résultat de notre découverte des combustibles fossiles avec leur pouvoir brut – une injection unidose d’une “nouvelle” valeur dans un système qui précédemment était caractérisé par le minimum vital mondial. Avant les énergies fossiles, personne ne vivait mieux que ses parents, ses grands- parents, ou ses ancêtres 500 ans plus tôt, excepté juste après de grandes épidémies telle la Peste Noire qui permettaient aux heureux survivants d’engloutir les ressources libérées par les charniers. Quand nous aurons brûlé tous les combustibles fossiles, ces universitaires estiment que, peut-être nous retournerons vers un “état d’équilibre” de l’économie mondiale. Bien sûr cette injection unique a eu à long terme un coût dévastateur le changement climatique La recherche la plus passionnante sur l’économie du réchauffement climatique vient de Hsiang et ses collègues, qui ne sont pas des historiens du capitalisme fossilisé mais proposent une analyse assez sombre qui leur est personnelle : chaque hausse d’un degré Celsius coûte en moyenne 1,2 point de PIB ( un chiffre énorme, si on considère que chiffrer le PIB en unités faibles est considéré comme un PIB “fort”). C’est un travail remarquable dans le domaine, et leur projection médiane prévoit une perte de 23% dans les gains mondiaux per capita d’ici la fin de ce siècle ( provenant La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 14 de bouleversements en agriculture, crimes, tempêtes, énergie, mortalité et conditions de travail). Tracer une esquisse de la courbe de probabilité est encore plus effrayant : il y a 12% de chances pour que le changement climatique réduise la production mondiale de plus de 50% d’ici 2100, disent-ils, et 51% de chances qu’il diminue le PIB per capita de 20% ou plus d’ici là, à moins que les émissions ne baissent. En comparaison, la Grande Récession fit baisser le PIB per Capita de 6 %, en un choc unique; Hsiang et ses collègues estiment qu’il y a une chance sur huit qu’il y ait un effet irréversible et continu 8 fois pires d’ici la fin du siècle. L’échelle de ce désastre économique est difficile à appréhender, mais vous pouvez commencer par imaginer à quoi ressemblerait le monde aujourd’hui avec une économie diminuée de moitié, qui produirait moitié moins de valeur, générant moitié moins à offrir aux travailleurs du monde. Cela rend l’atterrissage forcé des avions à Phoenix, frappé de canicule le mois dernier, comme un pathétique menu fretin. Et entre autre cela fait paraître toute idée de retarder l’action gouvernementale pour réduire les émissions et ne compter que sur la croissance et la technologie pour résoudre le problème comme un calcul absurde. Gardez bien à l’esprit que chaque vol A/R, New York – Londres coûte à l’Arctique 3 mètres carrés de glace supplémentaires. VIII. Des Océans EmpoisonnésLes borborygmes sulfureux de la Côte des Squelettes. Que la mer puisse devenir une tueuse, c’est un constat. Excepté si il y a une réduction drastique des émissions, nous connaîtrons une hausse du niveau de la mer d’au moins 4 pieds (1,22 m), mais possiblement 10 (3,05 m) d’ici la fin du siècle. Un tiers des villes principales du monde sont sur la zone côtière, sans oublier les centrales électriques, les ports, les bases navales, les terres agricoles, les pêcheries, les deltas des rivières, les zones marécageuses et les empires rizicoles; et même celles qui sont situées à des altitudes de plus de 10 pieds seront inondées bien plus facilement, et bien plus régulièrement si les eaux atteignent ce niveau. Au moins 600 millions de personnes vivent à une altitude de 10 mètres et moins par rapport au niveau actuel de la mer.Mais la disparition sous les eaux de ces habitats n’est qu’un début. Actuellement, plus d’un tiers du carbone mondial est aspiré par les océans – Dieu merci, car sinon cela s’ajouterait au réchauffement actuel. Mais le résultat en est ce qu’on appelle “acidification des océans”, ce qui, par soi même, pourrait ajouter un demi degré au réchauffement de ce siècle. Il est aussi perceptible dans le degré de réchauffement des bassins d’eau de la planète. – sans doute vous souvenez-vous que ce sont là les lieux de l’apparition première de la vie. Vous avez probablement entendu parler du “blanchiment du corail” – cela veut dire du corail qui meurt – ce qui est une très mauvaise nouvelle, parce que les récifs abritent un quart de la vie marine et fournissent la nourriture d’un demi milliard de personnes. L’acidification des océans va aussi impacter directement les populations de poissons, même si les scientifiques La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 15 ne peuvent pas encore prédire les effets que cela aura sur les trucs que nous sortons des océans pour les manger; mais ce qu’ils savent, c’est que dans des eaux acidifiées, les huîtres et les moules devront batailler pour former leurs coquilles, et que quand le PH du sang humain baisse autant que le PH des océans a baissé au cours de la dernière génération, cela induit des attaques, comas et mort subite.Mais ce ne sont pas là les seules conséquences de l’acidification des océans. L’absorption de carbone peut initier une boucle de réaction. Les eaux insuffisamment oxygénées font prospérer différentes espèces de microbes qui changent une eau toujours plus “anoxique” en “zones mortes” d’abord des profondeurs, puis qui progressivement remontent vers la surface. Là, les petits poissons meurent, incapables de respirer, ce qui fait prospérer les bactéries mangeuses d’oxygène, et la boucle de rétroaction recommence son cycle. Ce processus dans lequel les zones mortes se métastasent tels des cancers, étouffant toute vie marine, anéantissant les pêcheries, est déjà bien entamé dans certaines zones du Golfe du Mexique et au large de la Namibie, là où le sulfure d’hydrogène sort de l’eau en bouillonnant le long d’une bande côtière de 1000 miles connue sous le nom de “Côte des Squelettes”.A l’origine, ce nom est venu des déchets de l’industrie baleinière, mais aujourd’hui il est plus justifié que jamais. Le sulfure d’hydrogène est si toxique que la chaîne de l’évolution nous a entraînés à en déceler les plus minuscules traces, celles acceptables, c’est pour cela que nos nez délicats sont si sensibles aux flatulences. C’est aussi le sulfure d’hydrogène qui nous a finalement fait arriver sur terre cette fois où 97% de toute vie a disparu de la Terre, une fois que la boucle de rétroaction a été amorcée et que les courants circulaires des océans réchauffés se sont immobilisés – C’est là le gaz préféré de la planète pour un holocauste naturel. Petit à petit les zones mortes des océans se sont étendues, tuant les espèces marines qui avaient dominé les océans pendant des millions d’années, et le gaz inerte que les eaux ont relâché dans l’atmosphère ont tout empoisonné sur la terre. Y compris les plantes. Il a fallu des millions d’années pour que les océans guérissent IX. Le Grand Filtre Notre sinistrose actuelle ne peut pas durer. Alors pourquoi est-ce qu’on ne peut pas s’en apercevoir ? Dans son récent essai de la taille d’un livre, The Great Derangement,(https://www.amazon.com/Great-Derangement-Climate-Unthinkable-Lectures/dp/022632303X), le romancier Indien Amitav Ghosh se demande pourquoi le réchauffement climatique et les désastres naturels ne sont pas devenus des sujets majeurs de romans contemporains – pourquoi sommes-nous incapables d’imaginer les catastrophes climatiques, et pourquoi n’avons-nous pas déjà une avalanche de romans de genre, celui qu’il peut déjà imaginer dans une semi-existence et qu’il appelle “ Troublant Environnement”. Considérons par exemple les histoires qui se concentrent autour de questions La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 16 comme , « Où étiez-vous lors de la chute du mur de Berlin ? » ou « Où étiez-vous le 11 Septembre ? » écrit-il. Et il se demande si de façon identique on ne pourrait pas un jour demander « Où étiez-vous quand on en était à 400 particules par million » ou « Où étiez-vous quand la barrière glacière Larsen B s’est désintégrée? » Et sa réponse est : probablement pas, parce que les dilemmes et drames du changement climatique sont tout à fait incompatibles avec le genre d’histoires que nous nous racontons à notre sujet, particulièrement dans les romans, qui ont tendance à souligner le voyage introspectif plutôt que les miasmes toxiques de la destinée sociale. C’est évident, cet aveuglement ne durera pas – le monde dans lequel nous nous préparons à vivre ne nous y autorisera pas. Dans un monde à 6 degrés de plus les écosystèmes terrestres se mettront à bouillonner de tant de désastres naturels que nous commencerons simplement à les nommer « le temps » : un essaim permanent d’ouragans incontrôlables, des tornades, inondations, sécheresses, une planète régulièrement assaillie d’événements climatiques tels ceux qui, il n’y a pas si longtemps, ont détruit des civilisations entières. Les ouragans les plus puissants se produiront plus régulièrement, et nous devrons inventer de nouvelles catégories pour pouvoir les décrire ; les tornades dureront plus longtemps et seront plus importantes, elles frapperont bien plus souvent, quand aux chutes de pierres, elles quadrupleront en taille. Pour prophétiser l’avenir, les humains ont pris l’habitude d’observer le climat ; pour aller de l’avant nous verrons dans sa colère une vengeance du passé. Les premiers naturalistes parlaient souvent du « temps profond » – c’est la perception qu’ils en avaient, lorsqu’ils considéraient la grandeur de telle vallée, ou de tel bassin rocheux, ou encore la prodigieuse lenteur de la nature. Ce qui nous attend est plus vraisemblablement ce que les anthropologistes de l’époque Victorienne identifiaient comme « le temps du rêve », ou « l’éternel présent» : la semi mythique expérience décrite par les Aborigènes d’Australie qui consiste à retrouver dans l’instant présent un passé hors du temps, un temps où les ancêtres, les héros, et les demi-dieux étaient foultitude sur une scène légendaire. On peut déjà voir ça dans la séquence d’un iceberg qui s’effondre dans l’océan – le sentiment de voir l’histoire arriver d’un coup. Et c’est bien cela. Beaucoup de gens considèrent le changement climatique comme une sorte de dette morale et économique que nous aurions accumulée depuis le début de la Révolution Industrielle et qui doit maintenant, au bout de plusieurs siècles, être payée – une perspective utile, dans un sens, puisque ce sont les processus de la combustion du carbone commencés dans l’Angleterre du 18 ème Siècle qui ont été le fusible déclencheur de tout ce qui a suivi. Mais plus de la moitié du carbone qui a été exhalée dans l’atmosphère par l’humanité dans toute son histoire, a été émise durant ces toutes dernières 3 décennies ; depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les chiffres sont de 85%. Ce qui veut dire que durant le laps de temps d’une seule génération, le réchauffement mondial nous a amenés au La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 17 bord du précipice d’une catastrophe planétaire, et cela veut dire aussi que l’histoire de la mission kamikaze du monde industriel est aussi l’histoire du cours d »une seule vie Celle de mon père par exemple : né en 1938, parmi ses premiers souvenirs il y a Pearl Harbour et les films de propagande de la mythique Air Force qui s’en sont suivis, films qui ont doublé les publicités pour la puissance industrielle de l’Amérique impérialiste ; et parmi ses derniers souvenirs la couverture médiatique de la signature désespérée des accords de Paris sur le climat, 10 semaines avant qu’il ne soit emporté par un cancer du poumon en Juillet de l’an dernier. Ou celle de ma mère née en 1945, d’une famille juive allemande qui fuyait les cheminées qui firent brûler sa famille, et qui maintenant profite de sa 72 ème année dans une Amérique vrai paradis consumériste, un paradis soutenu par les chaînes commerciales d’un monde industrialisé en plein développement. Pendant 57 de ces années elle a fumé, sans filtre . Ou encore celle des scientifiques. Certains des hommes qui ont été les premiers à identifier un changement dans le climat sont encore vivants ( étant donnée la génération concernée, ceux qui sont devenus célèbres étaient des hommes) ; certains d’entre eux sont même encore en activité. Wally Broeker 84 ans continue de se rendre en voiture à son travail à l’Observatoire de la Terre de Lamont-Doherty (Université de Columbia), traversant l’Hudson depuis le Upper West Side (New York City). Comme beaucoup de ceux qui ont été les premiers à lancer l’alerte, il est convaincu qu’une réduction des émissions seule, quelle qu’elle soit, ne peut permettre d’éviter le désastre de façon significative. A l’opposé il met toute sa conviction dans la capture du carbone – une technologie encore non tentée, pour extraire le dioxyde de carbone de l’atmosphère, qui coûterait au moins plusieurs milliers de milliards de dollars, selon Broeker – et différentes formes de « géo-ingénierie », nom fourre-tout pour une variété de technologies ambitieuses de derrière les fagots tellement tirées par les cheveux que de nombreux spécialistes scientifiques du climat préfèrent les considérer comme des rêves pour ne pas dire des cauchemars dignes de la science-fiction. Il s’intéresse particulièrement à ce qu’on appelle l’approche par dispersion d’aérosols – disperser tellement de dioxyde de soufre dans l’atmosphère que lorsqu’il se transforme en acide sulfurique, cela forme un nuage sur 1/5 ème de l’horizon et réfracte 2% des rayons du soleil, achetant pour la planète un petit créneau exempt de chaleur pour souffler. « Bien sûr, cela nous donnerait des couchers de soleil extrêmement rouges, délaverait le ciel, fabriquerait plus de pluies acides » dit-il « mais il vous faut prendre en compte l’ampleur du problème. Vous devez faire gaffe à ne pas dire que le méga problème ne devrait pas être résolu sous prétexte que les solutions engendrent de plus petits problèmes. » Il m’a précisé qu’il ne serait pas là pour voir ça. « Mais cela sera de votre temps …… » La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 18 Jim Hansen est un autre membre de cette génération de précurseurs. Né en 1941 ; il est devenu climatologue a l’Université d’Iowa, développant le « Modèle Zéro », modèle révolutionnaire pour se projeter dans le changement climatique, il devint plus tard le chef de l’unité de recherche climatique de la NASA, il dût en démissionner sous la pression, quand, alors qu’il était encore au service de l’état, il poursuivit le Gouvernement Fédéral en justice pour son inaction face au changement climatique ( ses positions lui valurent aussi plusieurs arrestations lors de manifestations) Cette action en justice est portée par un collectif appelé La Confiance de nos Enfants et est souvent décrite comme « les gamins contre le changement climatique », elle est fondée sur la clause de protection égale, ce qui signifie que le Gouvernement, en ne prenant pas d’action contre le réchauffement climatique, viole cette clause en imposant des coûts faramineux aux générations futures ; c’est cet hiver, au Tribunal Fédral du District de l’Orégon, que se tiendra le procès . Récemment Hansen a abandonné toute idée de résoudre le problème du changement climatique par la seule taxe carbone, ce qui avait eu sa préférence jusqu’alors, et il a entrepris de calculer le coût total de toutes les mesures additionnelles qui seraient nécessaires pour extraire de l’atmosphère tout le carbone. Document connexe Climate Scientist James Hansen: ‘The Planet Could Become Ungovernable’ (http://nymag.com/daily/intelligencer/2017/07/scientist-jim-hansen-the-planet-could-become-ungovernable.html) Hansen commença sa carrière par l’étude de Vénus ; qui il y a fort longtemps était une planète assez similaire à la Terre, possédant beaucoup d’eau source de vie, avant qu’un emballement du changement climatique ne la transforme rapidement en une sphère aride et inhabitable entourée d’un gaz irrespirable; à l’âge de 30 ans, il se tourna vers l’étude de notre planète, se demandant pourquoi il devrait scruter le système solaire pour observer de rapides changements environnementaux quand il pouvait étudier le phénomène autour de lui, sur la planète où il vivait.  » Quand nous avons écrit notre premier article sur le sujet, en 1981″, me raconta-t-il, « je me rappelle avoir dit à un de mes co-auteurs  » Voilà quelque chose qui va être vraiment intéressant. A un moment quelconque de nos carrières, nous allons voir ces choses là commencer à se produire.  » Plusieurs des scientifiques à qui j’ai parlé ont proposé de résoudre le célèbre paradoxe de Fermi par le réchauffement mondial, ce paradoxe qui pose la question : si l’univers est si vaste, alors pourquoi n’y avons-nous rencontré aucune autre forme d’intelligence ? La réponse, suggèrent-ils, est que le cycle naturel d’une civilisation pourrait n’être que de quelques milliers d’années, et le cycle de vie d’une civilisation industrielle seulement de quelques centaines d’années. Dans un univers vieux de plusieurs milliards d’années, avec des systèmes stellaires séparés les uns des autres La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 19 tant par le temps que par la distance, des civilisations peuvent naître et se développer pour se consumer, à un rythme tout simplement trop rapide pour qu’elles puissent se rencontrer. Peter Ward, un paléontologue charismatique, parmi ceux qui sont à l’origine de la découverte du rôle des gaz à effets de serre à l’origine des extinctions de masse sur la planète, appelle cela le « Grand Filtre » : « les Civilisations se développent mais il y a un filtre environnemental qui les condamne à décliner de nouveau et à disparaître assez rapidement », m’a-t-il expliqué, « si vous prenez le cas de la planète Terre, c’est ce filtre qui a joué son rôle dans les extinctions de masse passées. » L’extinction de masse actuelle, qui est celle que nous vivons, vient juste de commencer, et il y a tellement plus de morts à prévoir. Et cependant, en toute improbabilité, Ward est optimiste. De même que Broeker, Hansen et beaucoup des scientifiques que j’ai rencontrés. Nous n’avons pas élaboré une philosophie consolatrice qui donnerait un sens au changement climatique, ou qui nous donnerait un but, face à une annihilation possible. Mais les climatologues ont une étrange foi : Nous trouverons un moyen pour mettre le réchauffement radical en échec, nous n’avons pas le choix. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point nous devons être rassurés par cette lugubre certitude, et si ce n’est là qu’une autre forme d’illusion ; pour utiliser le réchauffement climatique comme un sujet de parabole, il faudrait, bien sûr, que quelqu’un y survive pour pouvoir raconter l’histoire. Les scientifiques n’ignorent pas que pour respecter les objectifs de Paris, d’ici 2050, à chaque décennie nous devons diminuer de moitié les émissions carbones de l’énergie et de l’industrie, alors que celles-ci ne cessent de croître. ; les émissions dues à l’utilisation de la terre (déforestation, flatulence des vaches etc.) doivent être ramenées au niveau zéro ; et nous devrons avoir inventé des technologies pour extraire, annuellement, deux fois plus de carbone de l’atmosphère que ne le font toutes les usines planétaires aujourd’hui. Néanmoins, de façon générale, les scientifiques ont une énorme confiance dans l’ingéniosité humaine- une confiance peut être renforcée par leur intérêt dans le changement climatique, qui, après tout est aussi une invention humaine. Ils signalent le projet Apollo, font remarquer le trou dans la couche d’ozone que nous avons réussi à réparer dans les années 80, la disparition de la crainte de la destruction mutuelle garantie. Maintenant que nous avons trouvé un moyen pour organiser notre propre apocalypse, nous trouverons certainement un moyen pour en sortir, d’une façon ou d’une autre. La planète n’a pas l’habitude d’être provoquée de cette façon, et les systèmes climatiques qui sont prévus pour nous donner des enseignements sur des siècles et même des millénaires nous empêchent – même pour ceux qui observent de très près – d’imaginer la totalité des dégâts déjà infligés à la planète. Mais si nous regardons avec sincérité le monde que nous avons fabriqué, disent-ils, nous La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 20 trouverons aussi un moyen de le rendre vivable. Pour eux, une autre alternative est tout simplement inconcevable.*Cet article est paru dans le New York Magazine du 10 Juillet 2017.*Cet article a été mis à jour pour remettre en contexte les rapports révisionnels récents des données satellites, pour refléter de façon plus exacte le taux de réchauffement pendant le Maximum Thermique Paléocene-Eocène, pour clarifier la référence au livre de Peter Brannen « The Ends of the World » et pour bien préciser que James Hansen soutient toujours une approche par taxe carbone pour lutter contre les émissions.Autre document connexe :La Terre Inhabitable Edition annotée (http://nymag.com/daily/intelligencer/2017/07/climate-change-earth-too-hot-for-humans-annotated.html )

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s