Philippe Moati : « L’utopie écologique séduit les Français »

Tribune

Une enquête proposant un choix entre trois modèles de société montre une préférence pour des modes de vie favorisant la proximité, les liens avec les proches et une consommation locale, constate l’économiste dans une tribune au « Monde ».

Publié le 22 novembre 2019 à 00h34

Il est souvent dit que notre époque souffre d’une panne des utopies et que les Français, en particulier, nourrissent leur pessimisme d’un déficit d’avenir désirable.

Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons conduit à l’Observatoire société et consommation (Obsoco), avec le soutien de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), de la banque publique d’investissement Bpifrance et de la chaire ESCP-Edouard-Leclerc, une enquête approfondie auprès d’un échantillon représentatif de 2 000 personnes âgées de 18 à 70 ans.

Cette enquête opère une plongée dans les imaginaires à l’œuvre au sein de la société française. Nous y avons notamment mesuré le degré d’adhésion des Français à trois modèles de société idéale, trois « systèmes utopiques » associés à des relais d’opinion, des mouvements plus ou moins organisés, qui prescrivent des priorités, des pratiques, des politiques et des institutions supposées conduire à un avenir souhaitable.

Il s’agit de l’utopie « techno-libérale », qui décrit une société hyperindividualiste organisée pour une croissance forte tirée par la science et la technologie, avec le transhumanisme comme point d’horizon ; de l’utopie « écologique », qui dépeint une organisation de l’économie et de la société tendue vers la sobriété, le « moins mais mieux » ; enfin, de l’utopie « sécuritaire », qui renvoie à une société nostalgique d’un passé révolu, attachée à la morale et à la tradition, soucieuse de préserver son indépendance économique et son identité face aux influences étrangères.

Porosité des différences

Chaque système utopique a été présenté aux personnes ayant participé à l’enquête de manière détaillée, en couvrant les aspects relatifs à l’organisation de la vie économique, au système politique, aux modes de vie et de consommation, etc. Les répondants ont été invités à déclarer dans quelle mesure ces modèles de société se trouvaient en phase avec leur propre conception d’une société idéale, de manière globale et aspect par aspect.

C’est l’utopie « écologique » qui sort gagnante de cette confrontation ; 55 % des répondants lui ont accordé leur meilleure note. L’utopie « sécuritaire » se classe en deuxième (elle est l’utopie préférée de 29 % des répondants), laissant l’utopie « techno-libérale » assez loin derrière (16 %), celle-ci étant pénalisée par un rejet massif des perspectives de l’augmentation de l’humain.

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La séduction exercée par l’utopie écologique traverse les différentes strates de la société, mais les plus jeunes y sont particulièrement sensibles ; elle déborde vers une part notable des partisans des deux autres systèmes utopiques, témoignant de la porosité des préférences. Cette porosité s’étend en fait dans toutes les directions : aucun système utopique ne fait l’objet d’un franc rejet de la part d’une proportion importante de la population, et les répondants ont eu tendance en fait à se construire leur propre société idéale en picorant dans les trois systèmes utopiques les aspects dans lesquels ils se reconnaissaient le mieux.

La thématique de l’effondrement

L’utopie écologique profite sans conteste de l’accélération récente de la prise de conscience des enjeux écologiques par les Français, et notamment de la montée en résonance médiatique de la thématique de l’effondrement.

Mais l’adhésion qu’elle suscite ne s’inscrit pas seulement – comme beaucoup des aspirations appréhendées dans l’enquête – dans une logique du « contre » (l’utopie écologique contre les perspectives catastrophiques du dérèglement climatique). Elle séduit également de manière positive, par les modes de vie qui lui sont attachés. Les propositions qui décrivent les modes de vie et de consommation de l’utopie écologique sont celles qui recueillent les évaluations parmi les plus favorables à l’échelle de l’ensemble des propositions décrivant les trois systèmes utopiques.

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Ainsi, il ressort qu’une très large majorité de Français se déclarent attirés par la perspective de modes de vie ancrés sur un territoire de proximité, favorisant les liens sociaux (en particulier avec ses proches), associés à des modes de consommation qui font la part belle à la consommation de produits locaux, en grande partie bio, où la consommation de viande aurait fortement reculé au profit des protéines végétales. De manière cohérente, 56 % des Français interrogés déclarent vouloir « consommer mieux », dont 36 % seraient disposés pour cela à « consommer moins mais mieux », soit sensiblement plus que les 21 % qui affirment vouloir « consommer plus ».

Les Français interrogés ont également clairement exprimé leur désir, dans un monde idéal, de consacrer une part importante du temps disponible à faire plus de choses par eux-mêmes (bricoler, jardiner, cuisiner, fabriquer, réparer…) et à s’adonner à leurs passions. Clairement, l’utopie écologique semble ainsi s’être départie des imaginaires négatifs qui pouvaient être associés à l’idée de décroissance.

Des aspirations divergentes

Si l’enquête révèle également des aspirations à des changements radicaux de l’organisation du système politique et de la vie économique allant dans le sens d’une plus grande capacité de prise de parole et de participation, ce qu’ont massivement exprimé les Français ayant participé à l’enquête, c’est l’aspiration à des modes de vie, des manières d’habiter, des façons de consommer… qui, tout en répondant à la nécessité de sauver la planète, révèlent un désir de ralentissement, d’une plus forte autonomie, d’une plus grande maîtrise de sa vie et d’une volonté de lui redonner un sens que la société d’hyperconsommation a eu tendance à diluer.

Il y a là un socle qui réunit des populations qui, par ailleurs, expriment des aspirations divergentes. De quoi inspirer aux gouvernants de véritables politiques des modes de vie de nature à produire des retombées rapides sur le vécu quotidien, et aux entreprises qui œuvrent sur les marchés de consommation un sérieux repositionnement de leur proposition de valeur. Les esprits chagrins pourront en revanche déplorer qu’il est difficile de voir dans ces résultats l’adhésion à un « grand récit » ou à un projet grandiose, mais plutôt l’expression d’aspirations individualistes à une vie meilleure.

Philippe Moati est professeur d’économie à l’université Paris-Diderot et cofondateur de l’Observatoire société et consommation (Obsoco).

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