Risque de crise financière liée au coronavirus : « Il y a 2 chances sur 3 que l’on vive une répétition de 2008 »

Risque de crise financière liée au coronavirus : « Il y a 2 chances sur 3 que l’on vive une répétition de 2008 »

Propos recueillis par Louis Nadau Publié le 10/03/2020 à 10:44

Après l’effondrement des cours boursiers ce lundi 9 mars, Gaël Giraud, économiste et directeur de recherche au CNRS, analyse pour « Marianne » le risque de déclenchement d’une crise financière mondiale liée à l’épidémie de coronavirus.

Les craintes de voir l’épidémie provoquée par le nouveau coronavirus durablement affecter l’économie mondiale se sont amplifiées ce lundi 9 mars, une journée noire pour les Bourses dans le monde entier, tandis que l’Italie était à son tour en partie paralysée. La Bourse de Francfort a ainsi connu sa plus lourde chute depuis les attentats du 11 septembre 2001, s’effondrant de 7,94%, celles de Londres et de Paris perdant respectivement 7,69% et 8,39% (sa pire séance depuis 2008). Depuis le début de l’année, les grandes places européennes ont plongé d’environ 20%.

Ce lundi, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a pour sa part annoncé que la Chine était « en train de maîtriser l’épidémie », elle a parallèlement averti que « la menace d’une pandémie » à l’échelle de la planète était « devenue très réelle », tout en reconnaissant que ce serait « la première » de l’histoire « qui pourrait être contrôlée ». Le nombre des cas dépasse dorénavant les 110.000, dont près de 4.000 morts, dans 100 pays et territoires, selon un bilan établi par l’AFP.

Gaël Giraud, économiste et directeur de recherche au CNRS, revient pour Marianne sur les causes de cette crise qui menace l’économie mondiale, ainsi que sur ses possibles conséquences.

Marianne : Pourquoi les bourses mondiales ont-elles dévissé aujourd’hui ?

Gaël Giraud : Il y a d’une part l’impact du coronavirus, qui paralyse une bonne partie de l’économie mondiale, dont l’économie chinoise, laquelle représente 20 % du PIB mondial, l’Italie du nord, qui est l’une des régions les plus riches du monde, et la France, qui sera bientôt paralysée, elle aussi. Dans la mesure où la bulle spéculative actuelle est fondée sur une montagne de dettes privées, on assiste de la part de certains investisseurs à des ventes massives d’actifs, tant que ces derniers ont de la valeur, afin de pouvoir rembourser leurs dettes.

Par ailleurs, l’Arabie saoudite lance une guerre des prix du brut contre son ancien allié russe qui met l’industrie pétrolière américaine en difficulté, en particulier les puits d’Alberta. En effet, le prix de production réel du brut américain, difficile à déterminer compte tenu des subventions cachées de l’Etat américain, dépasse certainement les 30 dollars que vaut le baril, ce soir. Or beaucoup de banques américaines et européennes sont hautement dépendantes de l’industrie pétrolière. C’est l’ensemble du complexe financiaro-pétrolier qui est menacé.

Le déclenchement d’une crise financière majeure vous semble probable ?

Une crise financière est vraisemblable. Par construction, il est impossible de prédire les mouvements erratiques des marchés financiers, mais je dirais que nous avons deux chances sur trois pour que l’on vive une répétition de 2008. La situation de la pandémie reste en suspens en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, mais le PIB mondial va de toute manière baisser à cause de CoViD-19 : il faudrait que les marchés financiers soient très résilients et très sages pour que la situation ne dérape pas, ce qui n’a pas été leur caractéristique principale jusqu’à présent.

Qui se trouve en première ligne en cas de crise ?
Les Etats sont beaucoup plus fragiles qu’en 2008, avec des finances publiques plus dégradées car ils ont déjà dû payer le prix du krach des surprimes. De sorte que, s’ils choisissent de voler au secours des actionnaires des banques comme en 2008, plutôt que de nationaliser celles qui sont en faillite, cela coûtera encore plus cher aux contribuables. Si le système financier s’effondre, ce sera une fois de plus à ces derniers d’éponger les dettes colossales des banques, comme en Irlande depuis 2010, car l’Union bancaire européenne ne nous protège pas. Les plus exposés, ce sont les ménages modestes ou appartenant aux classes moyennes de pays dont le secteur bancaire reste fragile, faute d’avoir purgé leurs bilans des actifs pourris de 2008. C’est le cas en Italie, en Allemagne et en France.

Que faudrait-il faire pour éviter la crise ?

Pour que les marchés reprennent confiance, il faut d’abord limiter le risque sanitaire, en prenant des mesures drastiques de confinement. C’est très brutal mais il vaut mieux cela que risquer des milliers de morts et une crise financière majeure. Le système public hospitalier français, à la diète depuis des années du fait de l’idéologie néo-libérale, est incapable de faire face à la pandémie. Les médecins et les infirmiers font preuve d’un héroïsme inouï pour endiguer la pandémie, mais ils savent que, puisque ce gouvernement préfère défendre les intérêts économiques de court terme plutôt que la vie des Français, il est déjà trop tard.

Par ailleurs, je prône depuis longtemps des mesures de régulation financière destinées à éviter les conséquences du prochain krach : la séparation entre banques de marché et banques de crédit-dépôt, l’interdiction des ventes à découvert et du trading à haute fréquence, etc.