L'apocalypse des écologistes radicaux

Le gouvernement australien envisage de sévir face au discours « apocalyptique » des écologistes radicaux

En Australie, des protestataires organisent régulièrement des « actions de boycott secondaire » visant à pousser les entreprises locales à ne pas conclure d’accord avec l’industrie du charbon. Face à ce phénomène, le gouvernement du « Down Under » a affirmé ce vendredi vouloir sévir contre une frange radicale écologiste au discours qualifié d’« apocalyptique. »

Le gouvernement conservateur australien, indéfectible soutien de l’industrie du charbon, a menacé vendredi de sévir contre une frange radicale écologiste au discours qualifié d’« apocalyptique », au moment où se multiplient les manifestations pour le climat.

Le Premier ministre Scott Morrison a déclaré lors d’une importante conférence rassemblant des professionnels du secteur minier que son gouvernement cherchait à légiférer contre les protestataires organisant des « actions de boycott secondaire », qui visent à pousser les entreprises à ne pas conclure d’accord avec l’industrie minière.

« Nous travaillons pour identifier les mécanismes qui permettront de rendre illégales ces pratiques égoïstes qui menacent les conditions de vie des Australiens », a déclaré Scott Morrison lors de cet événement dans l’État du Queensland (nord-est), très riche en ressources.

« Le droit de manifester n’implique pas qu’il y ait un permis illimité de perturber la vie des gens et de manquer de respect aux concitoyens australiens. »

Une « menace sournoise » pour l’économie australienne

Scott Morrison a encore durci le ton sur la question climatique depuis sa victoire surprise aux élections en mai. Certains considèrent que son pari de soutenir un projet minier controversé du groupe indien Adani dans le Queensland, avant le scrutin, avait fait pencher la balance.

Conduit par Adani, le projet Carmichael de mine de charbon près de la Grande Barrière de Corail est depuis son origine plombé par des problèmes judiciaires et réglementaires.

Mais il est aussi la cible de l’activisme d’organisations dénonçant sans relâche son impact environnemental. Certaines ont lancé une campagne pour demander aux entreprises de ne pas collaborer avec Adani.

L’actuel Premier ministre a affirmé que ces organisations faisaient planer une « menace sournoise » sur l’économie.

Une dépendance au charbon

« Il existe de nouvelles menaces pour l’avenir du secteur des ressources », a-t-il dit. « Un nouveau genre d’activisme radical avance, apocalyptique dans son ton, hermétique au compromis, c’est tout ou rien, n’autorisant aucune opinion différente. »

Le Premier ministre avait défrayé la chronique en 2017 en brandissant comme un trophée dans la Chambre des représentants un morceau de charbon et en lançant ironiquement à l’assistance : « N’ayez pas peur ! »

Selon l’Agence internationale de l’Énergie, l’Australie, avec ses 25 millions d’habitants et son économie très dépendante du charbon, arrivait en 2016 deuxième au classement des pires pollueurs de la planète par habitant, derrière l’Arabie saoudite en matière d’émissions.

Des réductions d’émissions de CO2 attendues pour 2030

Issu du Parti libéral, Scott Morrison reconnaît la réalité du réchauffement climatique mais affirme que le problème peut se gérer sans pénaliser l’économie australienne.

Il oppose une fin de non-recevoir à ceux qui lui demandent d’en faire davantage pour le climat, tout en assurant que son pays tiendra ses engagements de réduire ses émissions de 26 % à 28 %, par rapport à leur niveau de 2005, d’ici 2030.

« L’Australie ne signera pas un chèque en blanc concernant son économie » pour un combat « qui implique une action du monde entier », a dit vendredi celui qui a boudé en septembre le sommet spécial de l’ONU sur le climat.

L’île-continent a récemment été le théâtre de nombreuses manifestations pour le climat, notamment en octobre avec la campagne « Extinction Rebellion ».

Plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées mardi lors d’un rassemblement contre une conférence du secteur minier à Melbourne.

« Contre notre mode de vie »

Le ministre de l’Intérieur Peter Dutton, « faucon » au sein du gouvernement, a également menacé vendredi de sévir contre les activistes de la cause climatique qui sont « complètement contre notre mode de vie ».

« La plupart ne croient même pas en la démocratie », a-t-il estimé en suggérant que ces protestataires soient contraints de payer la facture des déploiements de force de l’ordre qu’ils occasionnent en manifestant.

L’ONG Human Rights Law Centre a défendu la légitimité des campagnes de boycott en jugeant « profondément préoccupants » les propos de M. Morrison. « Pour protéger notre démocratie et assurer un meilleur avenir pour tous les Australiens, le gouvernement devrait renforcer notre droit à manifester et non l’affaiblir. »

Le Premier ministre Scott Morrison a déclaré lors d’une importante conférence rassemblant des professionnels du secteur minier que son gouvernement cherchait à légiférer contre les protestataires organisant des « actions de boycott secondaire », qui visent à pousser les entreprises à ne pas conclure d’accord avec l’industrie minière.

« Nous travaillons pour identifier les mécanismes qui permettront de rendre illégales ces pratiques égoïstes qui menacent les conditions de vie des Australiens », a déclaré Scott Morrison lors de cet événement dans l’État du Queensland (nord-est), très riche en ressources.

« Le droit de manifester n’implique pas qu’il y ait un permis illimité de perturber la vie des gens et de manquer de respect aux concitoyens australiens. »

Une « menace sournoise » pour l’économie australienne

Scott Morrison a encore durci le ton sur la question climatique depuis sa victoire surprise aux élections en mai. Certains considèrent que son pari de soutenir un projet minier controversé du groupe indien Adani dans le Queensland, avant le scrutin, avait fait pencher la balance.

Conduit par Adani, le projet Carmichael de mine de charbon près de la Grande Barrière de Corail est depuis son origine plombé par des problèmes judiciaires et réglementaires.

Mais il est aussi la cible de l’activisme d’organisations dénonçant sans relâche son impact environnemental. Certaines ont lancé une campagne pour demander aux entreprises de ne pas collaborer avec Adani.

L’actuel Premier ministre a affirmé que ces organisations faisaient planer une « menace sournoise » sur l’économie.

Une dépendance au charbon

« Il existe de nouvelles menaces pour l’avenir du secteur des ressources », a-t-il dit. « Un nouveau genre d’activisme radical avance, apocalyptique dans son ton, hermétique au compromis, c’est tout ou rien, n’autorisant aucune opinion différente. »

Le Premier ministre avait défrayé la chronique en 2017 en brandissant comme un trophée dans la Chambre des représentants un morceau de charbon et en lançant ironiquement à l’assistance : « N’ayez pas peur ! »

Selon l’Agence internationale de l’Énergie, l’Australie, avec ses 25 millions d’habitants et son économie très dépendante du charbon, arrivait en 2016 deuxième au classement des pires pollueurs de la planète par habitant, derrière l’Arabie saoudite en matière d’émissions.

Des réductions d’émissions de CO2 attendues pour 2030

Issu du Parti libéral, Scott Morrison reconnaît la réalité du réchauffement climatique mais affirme que le problème peut se gérer sans pénaliser l’économie australienne.

Il oppose une fin de non-recevoir à ceux qui lui demandent d’en faire davantage pour le climat, tout en assurant que son pays tiendra ses engagements de réduire ses émissions de 26 % à 28 %, par rapport à leur niveau de 2005, d’ici 2030.

« L’Australie ne signera pas un chèque en blanc concernant son économie » pour un combat « qui implique une action du monde entier », a dit vendredi celui qui a boudé en septembre le sommet spécial de l’ONU sur le climat.

L’île-continent a récemment été le théâtre de nombreuses manifestations pour le climat, notamment en octobre avec la campagne « Extinction Rebellion ».

Plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées mardi lors d’un rassemblement contre une conférence du secteur minier à Melbourne.

« Contre notre mode de vie »

Le ministre de l’Intérieur Peter Dutton, « faucon » au sein du gouvernement, a également menacé vendredi de sévir contre les activistes de la cause climatique qui sont « complètement contre notre mode de vie ».

« La plupart ne croient même pas en la démocratie », a-t-il estimé en suggérant que ces protestataires soient contraints de payer la facture des déploiements de force de l’ordre qu’ils occasionnent en manifestant.

L’ONG Human Rights Law Centre a défendu la légitimité des campagnes de boycott en jugeant « profondément préoccupants » les propos de M. Morrison. « Pour protéger notre démocratie et assurer un meilleur avenir pour tous les Australiens, le gouvernement devrait renforcer notre droit à manifester et non l’affaiblir. »

https://www.ouest-france.fr

Thomas Piketty : « Après le déni climatique, le déni inégalitaire »

CHRONIQUE

Pour bâtir de nouvelles normes de justice acceptables par le plus grand nombre, il est indispensable de pouvoir mesurer les efforts demandés aux différents groupes sociaux, recommande l’économiste dans sa chronique au « Monde ».

Corinne Morel Darleux : «Refuser un poste, sortir de la surconsommation, c’est affirmer que cette société ne nous convient pas» – Libération

Corinne Morel Darleux : «Refuser un poste, sortir de la surconsommation, c’est affirmer que cette société ne nous convient pas» – Libération
— À lire sur www.liberation.fr/amphtml/debats/2019/10/22/corinne-morel-darleux-refuser-un-poste-sortir-de-la-surconsommation-c-est-affirmer-que-cette-societe_1759102

« Je ne vois pas comment nous pourrions échapper à une nouvelle crise financière » : entretien avec Gaël Giraud sur les années 2020

​Pour fêter 2020, Marianne a interrogé différentes personnalités sur la décennie à venir. Voici l’entretien réalisé avec Gaël Giraud, économiste, directeur de recherche au CNRS, ancien chef économiste de l’Agence française de développement.
— Read on www.marianne.net/economie/je-ne-vois-pas-comment-nous-pourrions-echapper-une-nouvelle-crise-financiere-entretien-avec

Philippe Moati : « L’utopie écologique séduit les Français »

Tribune

Une enquête proposant un choix entre trois modèles de société montre une préférence pour des modes de vie favorisant la proximité, les liens avec les proches et une consommation locale, constate l’économiste dans une tribune au « Monde ».

Publié le 22 novembre 2019 à 00h34

Il est souvent dit que notre époque souffre d’une panne des utopies et que les Français, en particulier, nourrissent leur pessimisme d’un déficit d’avenir désirable.

Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons conduit à l’Observatoire société et consommation (Obsoco), avec le soutien de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), de la banque publique d’investissement Bpifrance et de la chaire ESCP-Edouard-Leclerc, une enquête approfondie auprès d’un échantillon représentatif de 2 000 personnes âgées de 18 à 70 ans.

Cette enquête opère une plongée dans les imaginaires à l’œuvre au sein de la société française. Nous y avons notamment mesuré le degré d’adhésion des Français à trois modèles de société idéale, trois « systèmes utopiques » associés à des relais d’opinion, des mouvements plus ou moins organisés, qui prescrivent des priorités, des pratiques, des politiques et des institutions supposées conduire à un avenir souhaitable.

Il s’agit de l’utopie « techno-libérale », qui décrit une société hyperindividualiste organisée pour une croissance forte tirée par la science et la technologie, avec le transhumanisme comme point d’horizon ; de l’utopie « écologique », qui dépeint une organisation de l’économie et de la société tendue vers la sobriété, le « moins mais mieux » ; enfin, de l’utopie « sécuritaire », qui renvoie à une société nostalgique d’un passé révolu, attachée à la morale et à la tradition, soucieuse de préserver son indépendance économique et son identité face aux influences étrangères.

Porosité des différences

Chaque système utopique a été présenté aux personnes ayant participé à l’enquête de manière détaillée, en couvrant les aspects relatifs à l’organisation de la vie économique, au système politique, aux modes de vie et de consommation, etc. Les répondants ont été invités à déclarer dans quelle mesure ces modèles de société se trouvaient en phase avec leur propre conception d’une société idéale, de manière globale et aspect par aspect.

C’est l’utopie « écologique » qui sort gagnante de cette confrontation ; 55 % des répondants lui ont accordé leur meilleure note. L’utopie « sécuritaire » se classe en deuxième (elle est l’utopie préférée de 29 % des répondants), laissant l’utopie « techno-libérale » assez loin derrière (16 %), celle-ci étant pénalisée par un rejet massif des perspectives de l’augmentation de l’humain.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le low-tech, pour « vivre mieux avec moins »

La séduction exercée par l’utopie écologique traverse les différentes strates de la société, mais les plus jeunes y sont particulièrement sensibles ; elle déborde vers une part notable des partisans des deux autres systèmes utopiques, témoignant de la porosité des préférences. Cette porosité s’étend en fait dans toutes les directions : aucun système utopique ne fait l’objet d’un franc rejet de la part d’une proportion importante de la population, et les répondants ont eu tendance en fait à se construire leur propre société idéale en picorant dans les trois systèmes utopiques les aspects dans lesquels ils se reconnaissaient le mieux.

La thématique de l’effondrement

L’utopie écologique profite sans conteste de l’accélération récente de la prise de conscience des enjeux écologiques par les Français, et notamment de la montée en résonance médiatique de la thématique de l’effondrement.

Mais l’adhésion qu’elle suscite ne s’inscrit pas seulement – comme beaucoup des aspirations appréhendées dans l’enquête – dans une logique du « contre » (l’utopie écologique contre les perspectives catastrophiques du dérèglement climatique). Elle séduit également de manière positive, par les modes de vie qui lui sont attachés. Les propositions qui décrivent les modes de vie et de consommation de l’utopie écologique sont celles qui recueillent les évaluations parmi les plus favorables à l’échelle de l’ensemble des propositions décrivant les trois systèmes utopiques.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au congrès des maires, l’écologie s’impose comme un « thème incontournable »

Ainsi, il ressort qu’une très large majorité de Français se déclarent attirés par la perspective de modes de vie ancrés sur un territoire de proximité, favorisant les liens sociaux (en particulier avec ses proches), associés à des modes de consommation qui font la part belle à la consommation de produits locaux, en grande partie bio, où la consommation de viande aurait fortement reculé au profit des protéines végétales. De manière cohérente, 56 % des Français interrogés déclarent vouloir « consommer mieux », dont 36 % seraient disposés pour cela à « consommer moins mais mieux », soit sensiblement plus que les 21 % qui affirment vouloir « consommer plus ».

Les Français interrogés ont également clairement exprimé leur désir, dans un monde idéal, de consacrer une part importante du temps disponible à faire plus de choses par eux-mêmes (bricoler, jardiner, cuisiner, fabriquer, réparer…) et à s’adonner à leurs passions. Clairement, l’utopie écologique semble ainsi s’être départie des imaginaires négatifs qui pouvaient être associés à l’idée de décroissance.

Des aspirations divergentes

Si l’enquête révèle également des aspirations à des changements radicaux de l’organisation du système politique et de la vie économique allant dans le sens d’une plus grande capacité de prise de parole et de participation, ce qu’ont massivement exprimé les Français ayant participé à l’enquête, c’est l’aspiration à des modes de vie, des manières d’habiter, des façons de consommer… qui, tout en répondant à la nécessité de sauver la planète, révèlent un désir de ralentissement, d’une plus forte autonomie, d’une plus grande maîtrise de sa vie et d’une volonté de lui redonner un sens que la société d’hyperconsommation a eu tendance à diluer.

Il y a là un socle qui réunit des populations qui, par ailleurs, expriment des aspirations divergentes. De quoi inspirer aux gouvernants de véritables politiques des modes de vie de nature à produire des retombées rapides sur le vécu quotidien, et aux entreprises qui œuvrent sur les marchés de consommation un sérieux repositionnement de leur proposition de valeur. Les esprits chagrins pourront en revanche déplorer qu’il est difficile de voir dans ces résultats l’adhésion à un « grand récit » ou à un projet grandiose, mais plutôt l’expression d’aspirations individualistes à une vie meilleure.

Philippe Moati est professeur d’économie à l’université Paris-Diderot et cofondateur de l’Observatoire société et consommation (Obsoco).

au-delà des grèves et des rêves

Par Edgar Morin, Sociologue — 31 décembre 2019

Le sociologue propose une pause dans le débat sur les retraites. Le sujet mérite une vraie réflexion, et non le projet actuel imposé par l’orthodoxie doctrinaire du néolibéralisme. Il met aussi en garde les acteurs du mouvement social en cours qui risque de libérer les pires forces réactionnaires.
www.liberation.fr/debats/2019/12/31/edgar-morin-au-dela-des-greves-et-des-reves_1771418

Le sociologue propose une pause dans le débat sur les retraites. Le sujet mérite une vraie réflexion, et non le projet actuel imposé par l’orthodoxie doctrinaire du néolibéralisme. Il met aussi en garde les acteurs du mouvement social en cours qui risque de libérer les pires forces réactionnaires.

Tribune. Je suis de ceux qui pensent qu’une ample discussion sur le problème des retraites aurait été un préalable nécessaire à un projet de réforme. Une réforme demande une réflexion et une pensée avant tout calcul.

Je suis de ceux qui pensent qu’une ample discussion publique aurait dû porter sur les différentes façons de vivre sa retraite, considérant ceux pour qui la retraite est une libération qui permet une nouvelle vie et ceux pour qui elle est une remise à l’écart dans une nocive inactivité, et également sur les dissemblances extrêmes du vieillissement, lequel maintient les uns en santé tandis qu’il dégrade la vie de la plupart des autres.

Je suis de ceux qui auraient aimé que la parole soit donnée à toutes les catégories de retraités actuels pour que les expériences vécues dans la retraite, du bricolage ou la garde des petits enfants à l’asile, entrent dans la connaissance des décideurs et des citoyens avant toute élaboration de projet.

Je suis de ceux qui se demandent si une unification du système des retraites serait vraiment rationnelle si elle ne respecte pas la diversité des cas et situations. Aux pénibilités du travail physique et industriel se sont ajoutées ou parfois substituées des pénibilités psychiques dues aux compressions de personnels et surcharges de l’hypercompétitivité. Ne serait-il pas alors possible de trouver les moyens de combiner unité et diversité ?

Je suis de ceux qui pensent que la prolongation physique de la vie comporte trop de différences dans le vieillissement et la santé selon classes sociales, origines et métiers pour fixer un avancement de l’âge de la retraite. L’allongement de la quantité de vie n’entraîne pas de lui-même allongement de la qualité de vie. Par ailleurs la prolongation de l’espérance de vie n’est qu’une hypothèse qui peut être contrariée par la dégradation des conditions de vie ou la progression actuelle de maladies chroniques.

Comme il m’est évident que l’âge proposé (et peut-être imposé) est déterminé avant tout par des considérations budgétaires, il obéit non pas à une rationalité réformatrice, mais à une rationalité économiste ou plutôt financière, imposée par l’orthodoxie doctrinaire du néolibéralisme. Les promoteurs de cette rationalité ne voient pas son irrationalité.

Je suis de ceux qui pensent que la révolte contre la réorganisation standardisante des retraites, dite réforme, tient non seulement ou principalement à des intérêts corporatistes lésés ou des privilèges, qui ne semblent tels qu’aux vrais privilégiés, mais à une réaction populaire profonde contre une politique réactionnaire abolissant les unes après les autres les conquêtes sociales du siècle passé.

Ainsi je suis de ceux qui pensent que le soulèvement français si singulier, né des gilets jaunes et se renouvelant dans les grèves de décembre, s’intègre dans un soulèvement de peuples de divers continents. Les plus frappantes et hélas les plus frappées sont celles où la nouvelle sainte Alliance des pouvoirs politiques et des pouvoirs financiers est établie.

Je suis donc de ceux qui comprennent ce soulèvement, sans en méconnaître les scories de haines, d’égarements, de violences dans sa grande révolte et sa grande fraternisation. J’ai connu les scories de notre merveilleuse libération de Paris avec ses femmes tondues et ses délations de vengeance.

Je suis également de ceux qui sont convaincus que la voie politique économique, sociale, propulsée par le triple moteur déchaîné et incontrôlé science-technique-économie conduit à des catastrophes en chaîne affectant le devenir de l’humanité.

Mais je pense que la Révolution nécessaire est présentement impossible. Je pense même qu’une Voie de métamorphose progressive, bien qu’elle soit définie par quelques-uns dont l’auteur de ces lignes, ne peut être suivie faute d’une pensée fondée sur une conception complexe du monde, de la vie, de l’humain, de la société, de l’histoire, faute d’une organisation d’avant-garde annonçant, préparant, agençant la nouvelle Voie.

Alors voici ma crainte fondée sur la conscience qu’une action n’obéit pas nécessairement à son intention, mais subit les détournements et parfois pire son propre retournement contraire à l’intention. Ainsi les printemps libérateurs ont aussi libéré des forces réactionnaires qui les ont abolis et institués souvent un regel pire que celui qui précédait. Il en fut ainsi du printemps arabe de 2010-2011, du printemps européen de 1848, de la révolution russe émancipatrice de 1917 devenue asservissante. Les forces les plus progressistes déclenchent les pires forces réactionnaires, qui peuvent être écrasées, mais risquent d’être écrasantes.

Je crains donc que le soulèvement populaire ne débouche non seulement sur une répression réactionnaire, mais sur une aventure qui conduirait au pouvoir du Rassemblement national ou de quelque néo-dictature.

Aussi je pense qu’un compromis puisse être une issue provisoire : un compromis est une demi-victoire ou une demi-défaite selon qu’on le voie comme une bouteille à moitié pleine ou à moitié vide. Il favoriserait une pause historique où nous pourrions réfléchir enfin à comment résister à la régression planétaire envahissant tous continents, comment sauver les avant-gardes en les faisant arrière-garde contre la régression, comment élaborer la nouvelle pensée la nouvelle politique, les nouveaux modes d’organiser l’action.

Il nous faut aujourd’hui un régime de retraite “post-croissance”

Tribune, Gaël Giraud

Economiste, directeur de recherche au CNRS

Dans une tribune au « Monde », l’économiste Gaël Giraud estime que le projet de réforme de retraites présenté par le gouvernement Philippe est à la fois « contradictoire », « inefficace » et « injuste », et qu’il ne résoudra pas les déficits.

Publié le 26 décembre 2019 à 16h28 – Mis à jour le 27 décembre 2019

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/26/il-nous-faut-aujourd-hui-un-regime-de-retraite-post-croissance_6024118_3232.html

Tribune. Le rapport Delevoye et les différentes déclarations du gouvernement dessinent un projet de réforme qui propose, dans les faits, le contraire de ce qu’il annonce et s’avère néfaste.

1) Un régime qui signe la fin des régimes spéciaux ? Non : il en abroge certains mais en conserve d’autres. Les régimes spéciaux des « policiers, des surveillants de l’administration pénitentiaire et des ingénieurs du contrôle de la navigation aérienne » sont maintenus. Pourquoi ceux-là et pas d’autres ?
Hypothèse irréaliste

2) Un régime qui permettra l’équilibre budgétaire en 2025 ? Non plus. Les calculs sous-jacents à la proposition Delevoye s’appuient sur une hypothèse du conseil d’orientation des retraites (COR) de croissance du produit intérieur brut (PIB) de 1 % à 1,8 % à horizon 2070. Hypothèse irréaliste compte tenu, à brève échéance, de la trappe déflationniste dans laquelle se débat notre économie, de l’austérité budgétaire mise en œuvre par ce gouvernement et, à long terme, de l’impact dévastateur du dérèglement écologique face auquel la COP25 vient d’enregistrer un nouveau refus d’obstacle de la communauté internationale.

Lire aussi Dominique Méda : « Ce qui s’exprime dans la rue est désormais le ras-le-bol et la peur »

3) Un régime plus juste ? Non : un euro cotisé ne vaudra pas les mêmes droits à la retraite du fait de l’inégalité d’espérance de vie. Un ouvrier à 60 ans a devant lui, en moyenne, près de dix ans d’espérance de vie (donc dix ans de droits) de moins qu’un cadre supérieur. La proposition Delevoye n’en tient pas compte.

4) Le COR chiffre le déficit de notre système de retraite entre 8 et 17 milliards d’euros en 2025. Une partie de ce déficit est creusée mécaniquement par le gel des salaires des fonctionnaires et la baisse des effectifs des salariés du public : moins de salaires à verser, ce sont aussi moins de cotisations. Pour les salariés du public, cette « justice sociale » est donc la promesse d’une double peine.

Mais, surtout, ce déficit est facile à combler : la transformation de l’impôt de ­solidarité sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI) prive l’Etat de 2,7 milliards d’euros de recettes par an, la « flat tax » [ou prélèvement forfaitaire unique] sur le capital, d’environ 1,5 milliard. Soit plus de 20 milliards d’euros de manque à gagner en cinq ans, dont les fameuses retombées positives pour l’économie n’existent pas. Il suffit donc de renoncer aux cadeaux fiscaux accordés par le gouvernement pour que l’éventuel déficit du régime de retraites en 2025 soit résorbé.

Le vieux modèle Juppé

En outre, l’hypothèse de croissance du PIB sur laquelle sont construits les calculs du rapport Delevoye et du COR trahissent le fait que l’on n’a toujours pas compris que l’objectif de notre société, des plus jeunes en particulier, n’est pas — n’est plus, n’aurait jamais dû être — de produire plus, de faire plus de croissance (du PIB) et, ce faisant, de détruire plus vite la planète.

Lire aussi Conflit sur les retraites : « La persistance de l’ancien monde »

Il nous faut aujourd’hui un régime de retraite « post-croissance ». D’autant que la tendance longue, depuis deux siècles, est à la réduction du temps de travail, non pas à son allongement. Nous revoilà, au contraire, avec le vieux modèle Juppé des années 1990 à rebours du sens de l’histoire : travailler plus et plus longtemps, pour financer la retraite des plus aisés (puisqu’ils en bénéficieront beaucoup plus longtemps).

5) Une « gouvernance innovante » ? Non : il s’agit d’une gouvernance antidémocratique. Tout comme pour l’assurance-chômage (dont le financement contrôlé jusqu’alors par les syndicats et le patronat sera désormais piloté uniquement par la CSG à la main de l’Etat), le projet Delevoye prévoit un recentrage du pilotage de la valeur du point de retraite au niveau de l’Etat. C’est, à l’image de la manière de gouverner d’Emmanuel Macron, saper la concertation et le dialogue social.

6) Emmanuel Macron s’est engagé à ne pas reculer l’âge légal de départ à la retraite de 62 ans. L’issue, pour le gouvernement, est donc de reculer l’âge pivot à partir duquel un retraité pourra bénéficier du taux plein et d’allonger la durée de cotisation. Or, conjuguée à la réforme de l’assurance-chômage (laquelle durcit les conditions d’accès, diminue les indemnités, instaure la dégressivité des allocations, raccourcit les durées d’indemnisation), cette « reprise en main » du système des retraites par répartition contraindra les seniors à accepter l’ubérisation du travail plus longtemps et sans filet jusqu’à ce qu’ils puissent percevoir leur taux plein.
Indigence et misère

Pour une bonne partie d’entre eux, cela signifiera rester au chômage plus longtemps. Et comme ils n’auront plus droit qu’à des indemnisations chômage au rabais — voire atteindront très vite la fin de tout droit —, cela voudra dire, pour celles et ceux qui n’auront pas accès à une retraite par capitalisation, renouer avec l’indigence et la misère de l’après-guerre.

Lire aussi Jacques Barthélémy et Gilbert Cette : « Sortir de la crise en renforçant le paritarisme »

7) L’insistance du gouvernement sur le caractère prétendument « injuste » de tel ou tel régime spécial en vigueur aujourd’hui est-elle inspirée par un souci de justice ? Non plus. Celle-ci exigerait que l’on débatte de ces régimes en fonction de critères de solidarité et non pas au nom d’un déséquilibre budgétaire que l’on ne se donne pas les moyens sérieux de résorber. Encore moins en imposant des choix arbitraires sur les régimes spéciaux que l’on conserve. De quoi s’agit-il, sinon d’une tactique usée, qui vise à diviser les Français entre eux en vue de neutraliser toute opposition ?

L’alternative n’est donc pas entre le supposé immobilisme de ceux qui voudraient que « rien ne change » et ceux qui, avec sérieux, tenteraient de sauver notre système de retraite par répartition.

Le sérieux et la raison responsable sont aujourd’hui dans la rue. Ils luttent contre un projet qui fait le contraire de ce qu’il annonce, est injuste, inefficace, prétend remédier à un déficit en partie creusé par la politique du gouvernement lui-même et que ce dernier pourrait combler facilement en renonçant à ses cadeaux fiscaux. Un projet, enfin, qui contribue à engager davantage notre société dans l’impasse d’un productivisme qui nous tue.