Risque de crise financière liée au coronavirus : « Il y a 2 chances sur 3 que l’on vive une répétition de 2008 »

Risque de crise financière liée au coronavirus : « Il y a 2 chances sur 3 que l’on vive une répétition de 2008 »

Propos recueillis par Louis Nadau Publié le 10/03/2020 à 10:44

Après l’effondrement des cours boursiers ce lundi 9 mars, Gaël Giraud, économiste et directeur de recherche au CNRS, analyse pour « Marianne » le risque de déclenchement d’une crise financière mondiale liée à l’épidémie de coronavirus.

Les craintes de voir l’épidémie provoquée par le nouveau coronavirus durablement affecter l’économie mondiale se sont amplifiées ce lundi 9 mars, une journée noire pour les Bourses dans le monde entier, tandis que l’Italie était à son tour en partie paralysée. La Bourse de Francfort a ainsi connu sa plus lourde chute depuis les attentats du 11 septembre 2001, s’effondrant de 7,94%, celles de Londres et de Paris perdant respectivement 7,69% et 8,39% (sa pire séance depuis 2008). Depuis le début de l’année, les grandes places européennes ont plongé d’environ 20%.

Ce lundi, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a pour sa part annoncé que la Chine était « en train de maîtriser l’épidémie », elle a parallèlement averti que « la menace d’une pandémie » à l’échelle de la planète était « devenue très réelle », tout en reconnaissant que ce serait « la première » de l’histoire « qui pourrait être contrôlée ». Le nombre des cas dépasse dorénavant les 110.000, dont près de 4.000 morts, dans 100 pays et territoires, selon un bilan établi par l’AFP.

Gaël Giraud, économiste et directeur de recherche au CNRS, revient pour Marianne sur les causes de cette crise qui menace l’économie mondiale, ainsi que sur ses possibles conséquences.

Marianne : Pourquoi les bourses mondiales ont-elles dévissé aujourd’hui ?

Gaël Giraud : Il y a d’une part l’impact du coronavirus, qui paralyse une bonne partie de l’économie mondiale, dont l’économie chinoise, laquelle représente 20 % du PIB mondial, l’Italie du nord, qui est l’une des régions les plus riches du monde, et la France, qui sera bientôt paralysée, elle aussi. Dans la mesure où la bulle spéculative actuelle est fondée sur une montagne de dettes privées, on assiste de la part de certains investisseurs à des ventes massives d’actifs, tant que ces derniers ont de la valeur, afin de pouvoir rembourser leurs dettes.

Par ailleurs, l’Arabie saoudite lance une guerre des prix du brut contre son ancien allié russe qui met l’industrie pétrolière américaine en difficulté, en particulier les puits d’Alberta. En effet, le prix de production réel du brut américain, difficile à déterminer compte tenu des subventions cachées de l’Etat américain, dépasse certainement les 30 dollars que vaut le baril, ce soir. Or beaucoup de banques américaines et européennes sont hautement dépendantes de l’industrie pétrolière. C’est l’ensemble du complexe financiaro-pétrolier qui est menacé.

Le déclenchement d’une crise financière majeure vous semble probable ?

Une crise financière est vraisemblable. Par construction, il est impossible de prédire les mouvements erratiques des marchés financiers, mais je dirais que nous avons deux chances sur trois pour que l’on vive une répétition de 2008. La situation de la pandémie reste en suspens en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, mais le PIB mondial va de toute manière baisser à cause de CoViD-19 : il faudrait que les marchés financiers soient très résilients et très sages pour que la situation ne dérape pas, ce qui n’a pas été leur caractéristique principale jusqu’à présent.

Qui se trouve en première ligne en cas de crise ?
Les Etats sont beaucoup plus fragiles qu’en 2008, avec des finances publiques plus dégradées car ils ont déjà dû payer le prix du krach des surprimes. De sorte que, s’ils choisissent de voler au secours des actionnaires des banques comme en 2008, plutôt que de nationaliser celles qui sont en faillite, cela coûtera encore plus cher aux contribuables. Si le système financier s’effondre, ce sera une fois de plus à ces derniers d’éponger les dettes colossales des banques, comme en Irlande depuis 2010, car l’Union bancaire européenne ne nous protège pas. Les plus exposés, ce sont les ménages modestes ou appartenant aux classes moyennes de pays dont le secteur bancaire reste fragile, faute d’avoir purgé leurs bilans des actifs pourris de 2008. C’est le cas en Italie, en Allemagne et en France.

Que faudrait-il faire pour éviter la crise ?

Pour que les marchés reprennent confiance, il faut d’abord limiter le risque sanitaire, en prenant des mesures drastiques de confinement. C’est très brutal mais il vaut mieux cela que risquer des milliers de morts et une crise financière majeure. Le système public hospitalier français, à la diète depuis des années du fait de l’idéologie néo-libérale, est incapable de faire face à la pandémie. Les médecins et les infirmiers font preuve d’un héroïsme inouï pour endiguer la pandémie, mais ils savent que, puisque ce gouvernement préfère défendre les intérêts économiques de court terme plutôt que la vie des Français, il est déjà trop tard.

Par ailleurs, je prône depuis longtemps des mesures de régulation financière destinées à éviter les conséquences du prochain krach : la séparation entre banques de marché et banques de crédit-dépôt, l’interdiction des ventes à découvert et du trading à haute fréquence, etc.

Le monde financier face au changement climatique

(1/3) Enquête

Quand les marchés s’aveuglent sur les risques climatiques
3 février 2020 Par Martine Orange

En paroles, les financiers sont convaincus de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique. Mais les actes peinent à suivre : les marchés se refusent toujours à évaluer les risques. Pour les banques centrales, la sous-estimation de ces dangers pourrait entraîner une crise systémique majeure.

Nom : « The Green Swan ». C’est l’intitulé du scénario catastrophe élaboré et redouté de la Banque des règlements internationaux (BRI), scénario qui pourrait être provoqué par la crise climatique. Un monde de désordres et d’effondrements en chaîne. Un monde où les ruptures risquent d’être si profondes et multiples que celles-ci pourraient conduire non seulement à une crise financière, mais remettre en cause toute la stabilité du système mondial, dans des proportions d’une ampleur telle qu’il n’est pas assuré que les institutions existantes puissent être en mesure d’y faire face.

Cela fait déjà quelque temps que la BRI se préoccupe des conséquences de « la rupture épistémologique » – pour reprendre ses termes, empruntés à Gaston Bachelard – que pourrait avoir le changement climatique sur l’ensemble du système financier. Mais elle ne s’est jamais montrée aussi alarmiste que dans cette étude publiée le 20 janvier, intitulée The Green Swan (« Le Cygne vert »), en référence au concept de « Black Swan » (« Cygne noir »). Ce concept est utilisé par les économistes pour désigner un événement ou une série d’événements inattendus qui peuvent provoquer par leur réaction en chaîne une crise financière.

« Les risques physiques et de transition liés au climat impliquent des dynamiques environnementales, sociales, économiques et géopolitiques interactives, non linéaires et fondamentalement imprévisibles […]. Dans ce contexte d’incertitude profonde, les modèles traditionnels d’évaluation rétrospective des risques qui ne font qu’extrapoler les tendances historiques empêchent une pleine appréciation du risque systémique futur posé par le changement climatique », mettent en garde les cinq auteurs de l’étude.

Il n’y a pas que la Banque centrale des banques centrales à s’alarmer sur la dangereuse dérive du monde et la passivité des financiers et plus généralement du monde capitaliste face au réchauffement climatique. Alors que les scientifiques accumulent les preuves et les chiffres d’une accélération du changement du climat pouvant devenir insoutenable, de plus en plus d’économistes soulignent l’urgence d’agir, de changer la trajectoire du système.

« Le capitalisme financiarisé a déployé un régime de croissance qui évolue sur une trajectoire qui n’est pas viable face aux défis du siècle. 2020 peut être l’année charnière. C’est l’année où les États doivent renouveler leur intention sur le changement climatique. Rien n’a été fait depuis l’accord de Paris. Si nous temporisons encore, nous nous engageons sur une trajectoire de catastrophes. En 2025, il sera trop tard pour parvenir à limiter en dessous de 2 °C la hausse de température moyenne de la planète », avertit l’économiste Michel Aglietta, conseiller scientifique au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii).

Pourtant, ces inquiétudes affleurent à peine dans le monde de la finance. Dire qu’aucune prise de conscience au sujet des enjeux climatiques n’existe chez les responsables économiques et financiers serait faux : il n’y a plus qu’une poignée de responsables à se proclamer ouvertement climatosceptiques et à fustiger, à l’instar de Donald Trump, « les prophètes de malheur ». « Il y a dix ans, quasiment tous les financiers disaient que l’environnement n’était pas leur problème. Aujourd’hui, plus aucun financier n’oserait tenir de tels propos. La rhétorique a considérablement évolué », constate l’économiste Thierry Philipponnat, directeur de recherche de Finance Watch et membre du collège de l’Autorité des marchés financiers (AMF) et de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR).

La conversion, toutefois, avance à pas de fourmi. « La prise de conscience se fait par petites touches », reconnaît Jézabel Couppey-Soubeyran, professeure d’économie à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne. « Ils ont compris le sujet intellectuellement mais de là à changer leurs pratiques… », nuance l’économiste Alain Grandjean, membre de la Fondation Nicolas-Hulot.

C’est l’hiatus de cette période. Beaucoup de choses ont changé dans les discours. Lors du dernier sommet de Davos, le climat et l’environnement ont été classés parmi les questions prioritaires, avant la croissance mondiale, la guerre commerciale ou la transformation numérique par les participants. Les incendies en Australie ont frappé les esprits et étaient dans toutes les conversations, comme les discours de plus en plus effrayants des scientifiques du Giec.

Tous ont écouté avec attention Greta Thunberg, porte-parole d’une société civile qui les a devancés, leur reprocher leur inaction. Financiers, industriels, milliardaires, responsables politiques se sont alors promis que la question écologique serait désormais au cœur de leurs réflexions et de leurs décisions…, avant de repartir dans leur jet privé. Plus de 1 500 avions et hélicoptères privés avaient été mobilisés pour assurer le déplacement des happy fews venus assister à leur grand-messe annuelle.

Le détail est anecdotique. Mais il est aussi symbolique. Dans quelle mesure les responsables sont-ils prêts à procéder à de vrais changements pour lutter contre le réchauffement climatique ? Le soupçon sur les mutations réelles du monde financier face aux questions écologiques est partout.

Les beaux discours, les grandes promesses, les engagements de faire mieux, tout cela ne relève-t-il pas de la simple rhétorique ? Où s’arrête le greenwashing, ce verdissement de l’économie qui n’est que communication, et où commence la véritable mobilisation contre le réchauffement climatique ? Dans quelle mesure l’écologie est-elle juste « une opportunité de faire de nouveaux business », comme s’interroge l’économiste Benjamin Coriat ? Finalement, tout n’est-il pas mis en œuvre pour que tout change sans que rien ne change dans le capitalisme financier tel qu’il existe ?

Le rêve d’une transition écologique en douceur

La relative confiance du capitalisme financier face aux questions environnementales pourrait s’expliquer par un mot : la transition écologique. Par ce seul terme, les responsables financiers et industriels mettent en lumière leur conviction commune : la question environnementale peut se traiter sans rupture, sans choc, sans urgence. Tout, selon eux, peut se traiter dans le temps, en douceur, afin de permettre au système de s’adapter tranquillement.

Pour eux, il n’y a aucune nécessité à précipiter les transformations. Certes, il faut supprimer la surconsommation de plastique. Mais cela peut se faire sur vingt ans. La disparition des pesticides ? Elle est programmée sur une bonne quinzaine d’années. La fin des moteurs thermiques ? L’horizon est encore plus lointain. Les énergies fossiles ? Donnons-nous le temps d’y réfléchir. D’ici là, l’argent et les technologies permettront d’inventer de nouvelles solutions pour assurer la transition du système sans à-coups, sans créer de perturbations.

De multiples études bancaires les maintiennent dans cette croyance. Ainsi, selon JP Morgan Chase, le changement climatique pourrait se traduire par une réduction du PIB mondial de 1 % à 7 % d’ici à 2100, s’il n’y a pas de modification des politiques et des réglementations, notamment sur les émissions de CO2. Ces chiffres si ridiculement bas ne peuvent que rassurer : le système sait gérer sans difficulté une telle baisse, surtout si elle s’étale sur plus de 80 ans. D’autant que, toujours persuadés que l’économie mondiale évolue dans un monde sans limites, les mêmes analystes pensent que le revenu par habitant sur la même période devrait connaître des croissances de 100 à 400 %. Autant dire, les répercussions du changement climatique, selon ces analyses, relèvent de l’épaisseur du trait.

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Dès septembre 2015, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, a pourtant mis en garde le monde financier : celui-ci s’aveuglait face aux risques climatiques. Ce discours est devenu une référence : il fut le premier des banquiers centraux et des régulateurs à souligner la sous-estimation systématique des risques posés par le changement climatique, et leurs répercussions sur l’ordre du monde. Mark Carney parla ce jour-là de « la tragédie des horizons ».

« Nous n’avons pas besoin d’une armée d’actuaires pour nous dire que les conséquences catastrophiques du changement climatique se manifesteront bien après les horizons traditionnels de la plupart des acteurs, imposant un coût aux générations futures que les générations actuelles n’ont pas d’intérêt direct à régler. Cela est au-delà du cycle économique, du cycle politique, et de l’horizon des autorités technocratiques comme les banques centrales. […] Pour la stabilité financière, c’est un peu plus long, mais généralement jusqu’aux limites du cycle de crédit, environ une décennie. En d’autres termes, une fois que le changement climatique devient un sujet pour la stabilité financière, il peut être déjà trop tard », déclara-t-il alors devant les membres du Lloyd’s, le gardien du monde des assurances à Londres.

« Nous sommes toujours dans cette tragédie des horizons dont parle Mark Carney. En dépit des mises en garde, il y a un retard considérable des marchés. Ceux-ci continuent de raisonner à court terme, alors que le risque climatique s’inscrit dans un horizon long. Mais plus le temps passe, plus le risque se rapproche », souligne Jézabel Couppey-Soubeyran.

Rien dans les bilans

« Si le monde financier était vraiment convaincu de l’importance des questions climatiques, si cette croyance était vraiment profonde, cela devrait se traduire dans les chiffres, dans les bilans. Or le climat n’y est toujours pas, alors qu’il devrait y avoir déjà des paquets de dépréciations d’actifs », ajoute l’économiste Alain Grandjean.

De fait, rien n’apparaît dans les bilans des banques, des assurances, des entreprises. La dimension des risques liés à l’environnement n’est jamais évaluée, dans les investissements, dans leurs engagements. Les provisions pour dépréciations d’actifs entraînées par ces risques n’existent pas. Les agences de notation, censées être les vigies du système, ignorent superbement ces sujets.

« Les banques ne peuvent se contenter d’une approche wait and see », met en garde la Banque des règlements internationaux. En septembre, la Banque de France insistait auprès des banquiers et des assureurs français pour qu’ils soient beaucoup plus vigilants sur leur appréhension des risques climatiques, soulignant qu’à terme « l’assurabilité de certains risques pourrait se poser ». « Les banquiers centraux sont vraiment sensibilisés au sujet. Cette année, la Banque d’Angleterre et la Banque de France ont décidé pour la première fois de faire un stress test climatique sur les bilans des banques et des assurances », constate Thierry Philipponnat.

Ces premières évaluations permettront-elles de mieux appréhender les risques ? Les règles comptables existantes n’aident guère à une politique de précaution, comme le relève Michel Aglietta. La fair value (la valeur de marché), qui constitue un des piliers du capitalisme financier actuel, n’admet que la valorisation instantanée des actifs. Or, le marché n’a pas encore voulu constater le risque environnemental. Même s’il est avéré, il est trop lointain selon ses critères.
Face à des risques multiples

Le seul risque qui semble pour l’instant pris en compte est celui de la réputation. Parce que les banques et les assurances supportent mal de voir leur nom associé à des pratiques dénoncées par des associations, celles-ci se montrent beaucoup plus attentives à leurs engagements, et mènent certaines révisions de leurs investissements.

À la suite de plusieurs campagnes menées par Greenpeace dénonçant leurs investissements dans les énergies fossiles, et en particulier le charbon, tous les acteurs financiers ont annoncé la réduction de leurs engagements dans ces secteurs. BNP Paribas a ainsi fait part de son intention de réduire à zéro son exposition au charbon thermique, à horizon 2030 dans l’Union européenne et à horizon 2040 dans le reste du monde. Le Crédit agricole s’est fixé des objectifs de désengagement comparables : il prévoit de sortir définitivement du charbon en Europe en 2030, en Chine en 2040 et dans le reste du monde en 2050. La Société générale a promis en mai d’arrêter de travailler avec toutes les entreprises dont l’activité dans le charbon thermique représentait plus de 50 % de leurs revenus ou qui n’auraient pas de stratégie de transition.

D’une certaine façon, les engagements pris il y a 15 jours par le fondateur de BlackRock, Larry Fink, relèvent de la même préoccupation : le souci de la réputation. Attaqué pour sa politique de vote qui l’a amené à soutenir des résolutions défavorables aux questions écologiques dans les entreprises, le gestionnaire d’actifs a promis qu’à l’avenir il utiliserait son pouvoir actionnarial pour pousser les directions à prendre plus au sérieux la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. D’ores et déjà, il s’engage à ne plus investir dans les entreprises dont l’activité liée au charbon dépasserait les 25 %.

Les promesses du premier gestionnaire d’actifs mondial ont été vues comme une inflexion majeure de la finance en matière de préoccupations environnementales. C’est simplement un premier pas. Car le changement n’est pas à la mesure des défis posés. « Le risque climatique est un risque systémique qui porte sur de multiples composantes. Il peut être physique, juridique, de transition », analyse l’économiste Laurence Scialom, professeure à l’université Paris X-Nanterre. Avec à la clé des implications financières immenses.

Ces dernières années, certains électriciens ont commencé à mesurer ce que signifiait la rupture climatique. Pris à contre-pied par le développement des énergies renouvelables, les groupes allemands RWE et E.ON, qui figurent parmi les plus importants émetteurs de CO2 en Europe avec leurs centrales thermiques, ont dû en fermer certaines, dévaluer leurs actifs. Ces opérations se sont traduites en milliards de pertes. Ils se sont scindés, restructurés, ont échangé des actifs. Pour éviter leur effondrement, le gouvernement allemand a dû intervenir en imposant une nouvelle répartition des rôles dans l’organisation électrique du pays : E.ON a repris l’organisation des réseaux et le service aux clients, et RWE la production des énergies renouvelables.

Engie (ex-GDF-Suez), lui, s’est retrouvé piégé dans des centrales à charbon en Australie, récupérées dans le cadre d’une de ses nombreuses opérations de fusion-acquisition. Il a dû fermer la centrale d’Hazelwood, considérée comme l’une des plus polluantes au monde, et a vendu à prix cassé une autre centrale à un conglomérat hongkongais. Coût de ces désengagements : plusieurs milliards d’euros, semble-t-il. Plus récemment, l’électricien PG&E, désigné comme le principal responsable des incendies en Californie en 2018 – il semble avoir préféré pendant des années le versement des dividendes à ses actionnaires à l’entretien de son réseau –, n’a eu d’autre solution que de se déclarer en faillite. Il est dans l’incapacité de faire face à ses responsabilités juridiques : le coût de ces incendies californiens est évalué à 400 milliards de dollars, soit la moitié du budget de la défense américain, selon l’organisation AccuWeather. « Cette faillite peut-être considérée comme la première faillite climatique », selon Laurence Scialom.

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Destruction massive de capital

Pour de nombreux observateurs, ces exemples ne sont que les prémices des changements en cours. Toutes les activités liées de près ou de loin au charbon sont sous la menace d’être demain réduites à la valeur zéro. Mais le risque s’étend à toutes les activités d’énergie fossile ou qui y sont liées. Il peut être direct ou de transition. Parce que certaines villes ont commencé à interdire le diesel dans leurs rues, parce qu’il y a eu scandale et tricherie sur les mesures des émissions, les constructeurs automobiles européens ont vu, en moins de trois ans, les investissements dans le diesel réduits en cendres. Demain, le secteur aéronautique pourrait être confronté à des problèmes identiques. Tout comme le transport maritime, l’industrie cimentière ou chimique.

Mais les risques posés par le changement climatique ne s’arrêtent pas aux seuls domaines de l’énergie et des émissions de CO2, ou de gaz à effet de serre. Ce sont des pans entiers de l’économie qui sont concernés, de l’agroalimentaire à l’immobilier. Les événements liés au réchauffement climatique (crues, désertification, submersion des terres, chaleurs extrêmes…) peuvent créer des dommages et des destructions irréversibles. Des portefeuilles entiers pourraient être déclassés, anéantis, liquidés, se transformer en actifs échoués. Personne n’est capable d’estimer les sommes en jeu. Mais les destructions pourraient être immenses.

La crise des subprimes qui est intervenue au milieu de 2007 donne un aperçu de ce qui pourrait se passer : en quelque semaines, ces titres évalués à 100 ont été ramenés à zéro. L’effondrement de ce seul segment financier a suffi pour provoquer une crise financière mondiale, la plus importante depuis 1929.

C’est ce scénario que les banques centrales redoutent de voir se reproduire : la destruction brutale de capitaux liés à des raisons climatiques. D’autant que ces actifs servent souvent de collatéral (mise en garantie) à la montagne de dettes qui a encore enflé dans des proportions démesurées depuis la crise financière. Si la valeur de ces actifs s’effondre d’un jour à l’autre, c’est toute la chaîne à laquelle ils sont adossés (prêts, assurances, contreparties…) qui s’écroulera comme un château de cartes. Un séisme. Toute la stabilité financière mondiale et, plus généralement, tout le système économique mondial pourraient se retrouver en ruines, par enchaînement.

À défaut d’autres moyens à sa disposition, la Banque des règlements internationaux avance une hypothèse extrême : « Dans le pire des scénarios, les banques centrales pourraient être confrontées à une situation où elles seraient amenées à intervenir au-delà de leur mandat pour agir en tant que garantes climatiques en dernier ressort. » La stratégie du désespoir. Une nouvelle fois, les banques centrales sont prêtes à tout pour sauver un secteur financier aveugle.

Deuxième volet : les mirages d’une finance verte.

L’apocalypse des écologistes radicaux

Le gouvernement australien envisage de sévir face au discours « apocalyptique » des écologistes radicaux

En Australie, des protestataires organisent régulièrement des « actions de boycott secondaire » visant à pousser les entreprises locales à ne pas conclure d’accord avec l’industrie du charbon. Face à ce phénomène, le gouvernement du « Down Under » a affirmé ce vendredi vouloir sévir contre une frange radicale écologiste au discours qualifié d’« apocalyptique. »

Le gouvernement conservateur australien, indéfectible soutien de l’industrie du charbon, a menacé vendredi de sévir contre une frange radicale écologiste au discours qualifié d’« apocalyptique », au moment où se multiplient les manifestations pour le climat.

Le Premier ministre Scott Morrison a déclaré lors d’une importante conférence rassemblant des professionnels du secteur minier que son gouvernement cherchait à légiférer contre les protestataires organisant des « actions de boycott secondaire », qui visent à pousser les entreprises à ne pas conclure d’accord avec l’industrie minière.

« Nous travaillons pour identifier les mécanismes qui permettront de rendre illégales ces pratiques égoïstes qui menacent les conditions de vie des Australiens », a déclaré Scott Morrison lors de cet événement dans l’État du Queensland (nord-est), très riche en ressources.

« Le droit de manifester n’implique pas qu’il y ait un permis illimité de perturber la vie des gens et de manquer de respect aux concitoyens australiens. »

Une « menace sournoise » pour l’économie australienne

Scott Morrison a encore durci le ton sur la question climatique depuis sa victoire surprise aux élections en mai. Certains considèrent que son pari de soutenir un projet minier controversé du groupe indien Adani dans le Queensland, avant le scrutin, avait fait pencher la balance.

Conduit par Adani, le projet Carmichael de mine de charbon près de la Grande Barrière de Corail est depuis son origine plombé par des problèmes judiciaires et réglementaires.

Mais il est aussi la cible de l’activisme d’organisations dénonçant sans relâche son impact environnemental. Certaines ont lancé une campagne pour demander aux entreprises de ne pas collaborer avec Adani.

L’actuel Premier ministre a affirmé que ces organisations faisaient planer une « menace sournoise » sur l’économie.

Une dépendance au charbon

« Il existe de nouvelles menaces pour l’avenir du secteur des ressources », a-t-il dit. « Un nouveau genre d’activisme radical avance, apocalyptique dans son ton, hermétique au compromis, c’est tout ou rien, n’autorisant aucune opinion différente. »

Le Premier ministre avait défrayé la chronique en 2017 en brandissant comme un trophée dans la Chambre des représentants un morceau de charbon et en lançant ironiquement à l’assistance : « N’ayez pas peur ! »

Selon l’Agence internationale de l’Énergie, l’Australie, avec ses 25 millions d’habitants et son économie très dépendante du charbon, arrivait en 2016 deuxième au classement des pires pollueurs de la planète par habitant, derrière l’Arabie saoudite en matière d’émissions.

Des réductions d’émissions de CO2 attendues pour 2030

Issu du Parti libéral, Scott Morrison reconnaît la réalité du réchauffement climatique mais affirme que le problème peut se gérer sans pénaliser l’économie australienne.

Il oppose une fin de non-recevoir à ceux qui lui demandent d’en faire davantage pour le climat, tout en assurant que son pays tiendra ses engagements de réduire ses émissions de 26 % à 28 %, par rapport à leur niveau de 2005, d’ici 2030.

« L’Australie ne signera pas un chèque en blanc concernant son économie » pour un combat « qui implique une action du monde entier », a dit vendredi celui qui a boudé en septembre le sommet spécial de l’ONU sur le climat.

L’île-continent a récemment été le théâtre de nombreuses manifestations pour le climat, notamment en octobre avec la campagne « Extinction Rebellion ».

Plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées mardi lors d’un rassemblement contre une conférence du secteur minier à Melbourne.

« Contre notre mode de vie »

Le ministre de l’Intérieur Peter Dutton, « faucon » au sein du gouvernement, a également menacé vendredi de sévir contre les activistes de la cause climatique qui sont « complètement contre notre mode de vie ».

« La plupart ne croient même pas en la démocratie », a-t-il estimé en suggérant que ces protestataires soient contraints de payer la facture des déploiements de force de l’ordre qu’ils occasionnent en manifestant.

L’ONG Human Rights Law Centre a défendu la légitimité des campagnes de boycott en jugeant « profondément préoccupants » les propos de M. Morrison. « Pour protéger notre démocratie et assurer un meilleur avenir pour tous les Australiens, le gouvernement devrait renforcer notre droit à manifester et non l’affaiblir. »

Le Premier ministre Scott Morrison a déclaré lors d’une importante conférence rassemblant des professionnels du secteur minier que son gouvernement cherchait à légiférer contre les protestataires organisant des « actions de boycott secondaire », qui visent à pousser les entreprises à ne pas conclure d’accord avec l’industrie minière.

« Nous travaillons pour identifier les mécanismes qui permettront de rendre illégales ces pratiques égoïstes qui menacent les conditions de vie des Australiens », a déclaré Scott Morrison lors de cet événement dans l’État du Queensland (nord-est), très riche en ressources.

« Le droit de manifester n’implique pas qu’il y ait un permis illimité de perturber la vie des gens et de manquer de respect aux concitoyens australiens. »

Une « menace sournoise » pour l’économie australienne

Scott Morrison a encore durci le ton sur la question climatique depuis sa victoire surprise aux élections en mai. Certains considèrent que son pari de soutenir un projet minier controversé du groupe indien Adani dans le Queensland, avant le scrutin, avait fait pencher la balance.

Conduit par Adani, le projet Carmichael de mine de charbon près de la Grande Barrière de Corail est depuis son origine plombé par des problèmes judiciaires et réglementaires.

Mais il est aussi la cible de l’activisme d’organisations dénonçant sans relâche son impact environnemental. Certaines ont lancé une campagne pour demander aux entreprises de ne pas collaborer avec Adani.

L’actuel Premier ministre a affirmé que ces organisations faisaient planer une « menace sournoise » sur l’économie.

Une dépendance au charbon

« Il existe de nouvelles menaces pour l’avenir du secteur des ressources », a-t-il dit. « Un nouveau genre d’activisme radical avance, apocalyptique dans son ton, hermétique au compromis, c’est tout ou rien, n’autorisant aucune opinion différente. »

Le Premier ministre avait défrayé la chronique en 2017 en brandissant comme un trophée dans la Chambre des représentants un morceau de charbon et en lançant ironiquement à l’assistance : « N’ayez pas peur ! »

Selon l’Agence internationale de l’Énergie, l’Australie, avec ses 25 millions d’habitants et son économie très dépendante du charbon, arrivait en 2016 deuxième au classement des pires pollueurs de la planète par habitant, derrière l’Arabie saoudite en matière d’émissions.

Des réductions d’émissions de CO2 attendues pour 2030

Issu du Parti libéral, Scott Morrison reconnaît la réalité du réchauffement climatique mais affirme que le problème peut se gérer sans pénaliser l’économie australienne.

Il oppose une fin de non-recevoir à ceux qui lui demandent d’en faire davantage pour le climat, tout en assurant que son pays tiendra ses engagements de réduire ses émissions de 26 % à 28 %, par rapport à leur niveau de 2005, d’ici 2030.

« L’Australie ne signera pas un chèque en blanc concernant son économie » pour un combat « qui implique une action du monde entier », a dit vendredi celui qui a boudé en septembre le sommet spécial de l’ONU sur le climat.

L’île-continent a récemment été le théâtre de nombreuses manifestations pour le climat, notamment en octobre avec la campagne « Extinction Rebellion ».

Plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées mardi lors d’un rassemblement contre une conférence du secteur minier à Melbourne.

« Contre notre mode de vie »

Le ministre de l’Intérieur Peter Dutton, « faucon » au sein du gouvernement, a également menacé vendredi de sévir contre les activistes de la cause climatique qui sont « complètement contre notre mode de vie ».

« La plupart ne croient même pas en la démocratie », a-t-il estimé en suggérant que ces protestataires soient contraints de payer la facture des déploiements de force de l’ordre qu’ils occasionnent en manifestant.

L’ONG Human Rights Law Centre a défendu la légitimité des campagnes de boycott en jugeant « profondément préoccupants » les propos de M. Morrison. « Pour protéger notre démocratie et assurer un meilleur avenir pour tous les Australiens, le gouvernement devrait renforcer notre droit à manifester et non l’affaiblir. »

https://www.ouest-france.fr

Thomas Piketty : « Après le déni climatique, le déni inégalitaire »

CHRONIQUE

Pour bâtir de nouvelles normes de justice acceptables par le plus grand nombre, il est indispensable de pouvoir mesurer les efforts demandés aux différents groupes sociaux, recommande l’économiste dans sa chronique au « Monde ».

Corinne Morel Darleux : «Refuser un poste, sortir de la surconsommation, c’est affirmer que cette société ne nous convient pas» – Libération

Corinne Morel Darleux : «Refuser un poste, sortir de la surconsommation, c’est affirmer que cette société ne nous convient pas» – Libération
— À lire sur www.liberation.fr/amphtml/debats/2019/10/22/corinne-morel-darleux-refuser-un-poste-sortir-de-la-surconsommation-c-est-affirmer-que-cette-societe_1759102

« Je ne vois pas comment nous pourrions échapper à une nouvelle crise financière » : entretien avec Gaël Giraud sur les années 2020

​Pour fêter 2020, Marianne a interrogé différentes personnalités sur la décennie à venir. Voici l’entretien réalisé avec Gaël Giraud, économiste, directeur de recherche au CNRS, ancien chef économiste de l’Agence française de développement.
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Philippe Moati : « L’utopie écologique séduit les Français »

Tribune

Une enquête proposant un choix entre trois modèles de société montre une préférence pour des modes de vie favorisant la proximité, les liens avec les proches et une consommation locale, constate l’économiste dans une tribune au « Monde ».

Publié le 22 novembre 2019 à 00h34

Il est souvent dit que notre époque souffre d’une panne des utopies et que les Français, en particulier, nourrissent leur pessimisme d’un déficit d’avenir désirable.

Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons conduit à l’Observatoire société et consommation (Obsoco), avec le soutien de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), de la banque publique d’investissement Bpifrance et de la chaire ESCP-Edouard-Leclerc, une enquête approfondie auprès d’un échantillon représentatif de 2 000 personnes âgées de 18 à 70 ans.

Cette enquête opère une plongée dans les imaginaires à l’œuvre au sein de la société française. Nous y avons notamment mesuré le degré d’adhésion des Français à trois modèles de société idéale, trois « systèmes utopiques » associés à des relais d’opinion, des mouvements plus ou moins organisés, qui prescrivent des priorités, des pratiques, des politiques et des institutions supposées conduire à un avenir souhaitable.

Il s’agit de l’utopie « techno-libérale », qui décrit une société hyperindividualiste organisée pour une croissance forte tirée par la science et la technologie, avec le transhumanisme comme point d’horizon ; de l’utopie « écologique », qui dépeint une organisation de l’économie et de la société tendue vers la sobriété, le « moins mais mieux » ; enfin, de l’utopie « sécuritaire », qui renvoie à une société nostalgique d’un passé révolu, attachée à la morale et à la tradition, soucieuse de préserver son indépendance économique et son identité face aux influences étrangères.

Porosité des différences

Chaque système utopique a été présenté aux personnes ayant participé à l’enquête de manière détaillée, en couvrant les aspects relatifs à l’organisation de la vie économique, au système politique, aux modes de vie et de consommation, etc. Les répondants ont été invités à déclarer dans quelle mesure ces modèles de société se trouvaient en phase avec leur propre conception d’une société idéale, de manière globale et aspect par aspect.

C’est l’utopie « écologique » qui sort gagnante de cette confrontation ; 55 % des répondants lui ont accordé leur meilleure note. L’utopie « sécuritaire » se classe en deuxième (elle est l’utopie préférée de 29 % des répondants), laissant l’utopie « techno-libérale » assez loin derrière (16 %), celle-ci étant pénalisée par un rejet massif des perspectives de l’augmentation de l’humain.

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La séduction exercée par l’utopie écologique traverse les différentes strates de la société, mais les plus jeunes y sont particulièrement sensibles ; elle déborde vers une part notable des partisans des deux autres systèmes utopiques, témoignant de la porosité des préférences. Cette porosité s’étend en fait dans toutes les directions : aucun système utopique ne fait l’objet d’un franc rejet de la part d’une proportion importante de la population, et les répondants ont eu tendance en fait à se construire leur propre société idéale en picorant dans les trois systèmes utopiques les aspects dans lesquels ils se reconnaissaient le mieux.

La thématique de l’effondrement

L’utopie écologique profite sans conteste de l’accélération récente de la prise de conscience des enjeux écologiques par les Français, et notamment de la montée en résonance médiatique de la thématique de l’effondrement.

Mais l’adhésion qu’elle suscite ne s’inscrit pas seulement – comme beaucoup des aspirations appréhendées dans l’enquête – dans une logique du « contre » (l’utopie écologique contre les perspectives catastrophiques du dérèglement climatique). Elle séduit également de manière positive, par les modes de vie qui lui sont attachés. Les propositions qui décrivent les modes de vie et de consommation de l’utopie écologique sont celles qui recueillent les évaluations parmi les plus favorables à l’échelle de l’ensemble des propositions décrivant les trois systèmes utopiques.

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Ainsi, il ressort qu’une très large majorité de Français se déclarent attirés par la perspective de modes de vie ancrés sur un territoire de proximité, favorisant les liens sociaux (en particulier avec ses proches), associés à des modes de consommation qui font la part belle à la consommation de produits locaux, en grande partie bio, où la consommation de viande aurait fortement reculé au profit des protéines végétales. De manière cohérente, 56 % des Français interrogés déclarent vouloir « consommer mieux », dont 36 % seraient disposés pour cela à « consommer moins mais mieux », soit sensiblement plus que les 21 % qui affirment vouloir « consommer plus ».

Les Français interrogés ont également clairement exprimé leur désir, dans un monde idéal, de consacrer une part importante du temps disponible à faire plus de choses par eux-mêmes (bricoler, jardiner, cuisiner, fabriquer, réparer…) et à s’adonner à leurs passions. Clairement, l’utopie écologique semble ainsi s’être départie des imaginaires négatifs qui pouvaient être associés à l’idée de décroissance.

Des aspirations divergentes

Si l’enquête révèle également des aspirations à des changements radicaux de l’organisation du système politique et de la vie économique allant dans le sens d’une plus grande capacité de prise de parole et de participation, ce qu’ont massivement exprimé les Français ayant participé à l’enquête, c’est l’aspiration à des modes de vie, des manières d’habiter, des façons de consommer… qui, tout en répondant à la nécessité de sauver la planète, révèlent un désir de ralentissement, d’une plus forte autonomie, d’une plus grande maîtrise de sa vie et d’une volonté de lui redonner un sens que la société d’hyperconsommation a eu tendance à diluer.

Il y a là un socle qui réunit des populations qui, par ailleurs, expriment des aspirations divergentes. De quoi inspirer aux gouvernants de véritables politiques des modes de vie de nature à produire des retombées rapides sur le vécu quotidien, et aux entreprises qui œuvrent sur les marchés de consommation un sérieux repositionnement de leur proposition de valeur. Les esprits chagrins pourront en revanche déplorer qu’il est difficile de voir dans ces résultats l’adhésion à un « grand récit » ou à un projet grandiose, mais plutôt l’expression d’aspirations individualistes à une vie meilleure.

Philippe Moati est professeur d’économie à l’université Paris-Diderot et cofondateur de l’Observatoire société et consommation (Obsoco).

au-delà des grèves et des rêves

Par Edgar Morin, Sociologue — 31 décembre 2019

Le sociologue propose une pause dans le débat sur les retraites. Le sujet mérite une vraie réflexion, et non le projet actuel imposé par l’orthodoxie doctrinaire du néolibéralisme. Il met aussi en garde les acteurs du mouvement social en cours qui risque de libérer les pires forces réactionnaires.
www.liberation.fr/debats/2019/12/31/edgar-morin-au-dela-des-greves-et-des-reves_1771418

Le sociologue propose une pause dans le débat sur les retraites. Le sujet mérite une vraie réflexion, et non le projet actuel imposé par l’orthodoxie doctrinaire du néolibéralisme. Il met aussi en garde les acteurs du mouvement social en cours qui risque de libérer les pires forces réactionnaires.

Tribune. Je suis de ceux qui pensent qu’une ample discussion sur le problème des retraites aurait été un préalable nécessaire à un projet de réforme. Une réforme demande une réflexion et une pensée avant tout calcul.

Je suis de ceux qui pensent qu’une ample discussion publique aurait dû porter sur les différentes façons de vivre sa retraite, considérant ceux pour qui la retraite est une libération qui permet une nouvelle vie et ceux pour qui elle est une remise à l’écart dans une nocive inactivité, et également sur les dissemblances extrêmes du vieillissement, lequel maintient les uns en santé tandis qu’il dégrade la vie de la plupart des autres.

Je suis de ceux qui auraient aimé que la parole soit donnée à toutes les catégories de retraités actuels pour que les expériences vécues dans la retraite, du bricolage ou la garde des petits enfants à l’asile, entrent dans la connaissance des décideurs et des citoyens avant toute élaboration de projet.

Je suis de ceux qui se demandent si une unification du système des retraites serait vraiment rationnelle si elle ne respecte pas la diversité des cas et situations. Aux pénibilités du travail physique et industriel se sont ajoutées ou parfois substituées des pénibilités psychiques dues aux compressions de personnels et surcharges de l’hypercompétitivité. Ne serait-il pas alors possible de trouver les moyens de combiner unité et diversité ?

Je suis de ceux qui pensent que la prolongation physique de la vie comporte trop de différences dans le vieillissement et la santé selon classes sociales, origines et métiers pour fixer un avancement de l’âge de la retraite. L’allongement de la quantité de vie n’entraîne pas de lui-même allongement de la qualité de vie. Par ailleurs la prolongation de l’espérance de vie n’est qu’une hypothèse qui peut être contrariée par la dégradation des conditions de vie ou la progression actuelle de maladies chroniques.

Comme il m’est évident que l’âge proposé (et peut-être imposé) est déterminé avant tout par des considérations budgétaires, il obéit non pas à une rationalité réformatrice, mais à une rationalité économiste ou plutôt financière, imposée par l’orthodoxie doctrinaire du néolibéralisme. Les promoteurs de cette rationalité ne voient pas son irrationalité.

Je suis de ceux qui pensent que la révolte contre la réorganisation standardisante des retraites, dite réforme, tient non seulement ou principalement à des intérêts corporatistes lésés ou des privilèges, qui ne semblent tels qu’aux vrais privilégiés, mais à une réaction populaire profonde contre une politique réactionnaire abolissant les unes après les autres les conquêtes sociales du siècle passé.

Ainsi je suis de ceux qui pensent que le soulèvement français si singulier, né des gilets jaunes et se renouvelant dans les grèves de décembre, s’intègre dans un soulèvement de peuples de divers continents. Les plus frappantes et hélas les plus frappées sont celles où la nouvelle sainte Alliance des pouvoirs politiques et des pouvoirs financiers est établie.

Je suis donc de ceux qui comprennent ce soulèvement, sans en méconnaître les scories de haines, d’égarements, de violences dans sa grande révolte et sa grande fraternisation. J’ai connu les scories de notre merveilleuse libération de Paris avec ses femmes tondues et ses délations de vengeance.

Je suis également de ceux qui sont convaincus que la voie politique économique, sociale, propulsée par le triple moteur déchaîné et incontrôlé science-technique-économie conduit à des catastrophes en chaîne affectant le devenir de l’humanité.

Mais je pense que la Révolution nécessaire est présentement impossible. Je pense même qu’une Voie de métamorphose progressive, bien qu’elle soit définie par quelques-uns dont l’auteur de ces lignes, ne peut être suivie faute d’une pensée fondée sur une conception complexe du monde, de la vie, de l’humain, de la société, de l’histoire, faute d’une organisation d’avant-garde annonçant, préparant, agençant la nouvelle Voie.

Alors voici ma crainte fondée sur la conscience qu’une action n’obéit pas nécessairement à son intention, mais subit les détournements et parfois pire son propre retournement contraire à l’intention. Ainsi les printemps libérateurs ont aussi libéré des forces réactionnaires qui les ont abolis et institués souvent un regel pire que celui qui précédait. Il en fut ainsi du printemps arabe de 2010-2011, du printemps européen de 1848, de la révolution russe émancipatrice de 1917 devenue asservissante. Les forces les plus progressistes déclenchent les pires forces réactionnaires, qui peuvent être écrasées, mais risquent d’être écrasantes.

Je crains donc que le soulèvement populaire ne débouche non seulement sur une répression réactionnaire, mais sur une aventure qui conduirait au pouvoir du Rassemblement national ou de quelque néo-dictature.

Aussi je pense qu’un compromis puisse être une issue provisoire : un compromis est une demi-victoire ou une demi-défaite selon qu’on le voie comme une bouteille à moitié pleine ou à moitié vide. Il favoriserait une pause historique où nous pourrions réfléchir enfin à comment résister à la régression planétaire envahissant tous continents, comment sauver les avant-gardes en les faisant arrière-garde contre la régression, comment élaborer la nouvelle pensée la nouvelle politique, les nouveaux modes d’organiser l’action.

Il nous faut aujourd’hui un régime de retraite “post-croissance”

Tribune, Gaël Giraud

Economiste, directeur de recherche au CNRS

Dans une tribune au « Monde », l’économiste Gaël Giraud estime que le projet de réforme de retraites présenté par le gouvernement Philippe est à la fois « contradictoire », « inefficace » et « injuste », et qu’il ne résoudra pas les déficits.

Publié le 26 décembre 2019 à 16h28 – Mis à jour le 27 décembre 2019

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/26/il-nous-faut-aujourd-hui-un-regime-de-retraite-post-croissance_6024118_3232.html

Tribune. Le rapport Delevoye et les différentes déclarations du gouvernement dessinent un projet de réforme qui propose, dans les faits, le contraire de ce qu’il annonce et s’avère néfaste.

1) Un régime qui signe la fin des régimes spéciaux ? Non : il en abroge certains mais en conserve d’autres. Les régimes spéciaux des « policiers, des surveillants de l’administration pénitentiaire et des ingénieurs du contrôle de la navigation aérienne » sont maintenus. Pourquoi ceux-là et pas d’autres ?
Hypothèse irréaliste

2) Un régime qui permettra l’équilibre budgétaire en 2025 ? Non plus. Les calculs sous-jacents à la proposition Delevoye s’appuient sur une hypothèse du conseil d’orientation des retraites (COR) de croissance du produit intérieur brut (PIB) de 1 % à 1,8 % à horizon 2070. Hypothèse irréaliste compte tenu, à brève échéance, de la trappe déflationniste dans laquelle se débat notre économie, de l’austérité budgétaire mise en œuvre par ce gouvernement et, à long terme, de l’impact dévastateur du dérèglement écologique face auquel la COP25 vient d’enregistrer un nouveau refus d’obstacle de la communauté internationale.

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3) Un régime plus juste ? Non : un euro cotisé ne vaudra pas les mêmes droits à la retraite du fait de l’inégalité d’espérance de vie. Un ouvrier à 60 ans a devant lui, en moyenne, près de dix ans d’espérance de vie (donc dix ans de droits) de moins qu’un cadre supérieur. La proposition Delevoye n’en tient pas compte.

4) Le COR chiffre le déficit de notre système de retraite entre 8 et 17 milliards d’euros en 2025. Une partie de ce déficit est creusée mécaniquement par le gel des salaires des fonctionnaires et la baisse des effectifs des salariés du public : moins de salaires à verser, ce sont aussi moins de cotisations. Pour les salariés du public, cette « justice sociale » est donc la promesse d’une double peine.

Mais, surtout, ce déficit est facile à combler : la transformation de l’impôt de ­solidarité sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI) prive l’Etat de 2,7 milliards d’euros de recettes par an, la « flat tax » [ou prélèvement forfaitaire unique] sur le capital, d’environ 1,5 milliard. Soit plus de 20 milliards d’euros de manque à gagner en cinq ans, dont les fameuses retombées positives pour l’économie n’existent pas. Il suffit donc de renoncer aux cadeaux fiscaux accordés par le gouvernement pour que l’éventuel déficit du régime de retraites en 2025 soit résorbé.

Le vieux modèle Juppé

En outre, l’hypothèse de croissance du PIB sur laquelle sont construits les calculs du rapport Delevoye et du COR trahissent le fait que l’on n’a toujours pas compris que l’objectif de notre société, des plus jeunes en particulier, n’est pas — n’est plus, n’aurait jamais dû être — de produire plus, de faire plus de croissance (du PIB) et, ce faisant, de détruire plus vite la planète.

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Il nous faut aujourd’hui un régime de retraite « post-croissance ». D’autant que la tendance longue, depuis deux siècles, est à la réduction du temps de travail, non pas à son allongement. Nous revoilà, au contraire, avec le vieux modèle Juppé des années 1990 à rebours du sens de l’histoire : travailler plus et plus longtemps, pour financer la retraite des plus aisés (puisqu’ils en bénéficieront beaucoup plus longtemps).

5) Une « gouvernance innovante » ? Non : il s’agit d’une gouvernance antidémocratique. Tout comme pour l’assurance-chômage (dont le financement contrôlé jusqu’alors par les syndicats et le patronat sera désormais piloté uniquement par la CSG à la main de l’Etat), le projet Delevoye prévoit un recentrage du pilotage de la valeur du point de retraite au niveau de l’Etat. C’est, à l’image de la manière de gouverner d’Emmanuel Macron, saper la concertation et le dialogue social.

6) Emmanuel Macron s’est engagé à ne pas reculer l’âge légal de départ à la retraite de 62 ans. L’issue, pour le gouvernement, est donc de reculer l’âge pivot à partir duquel un retraité pourra bénéficier du taux plein et d’allonger la durée de cotisation. Or, conjuguée à la réforme de l’assurance-chômage (laquelle durcit les conditions d’accès, diminue les indemnités, instaure la dégressivité des allocations, raccourcit les durées d’indemnisation), cette « reprise en main » du système des retraites par répartition contraindra les seniors à accepter l’ubérisation du travail plus longtemps et sans filet jusqu’à ce qu’ils puissent percevoir leur taux plein.
Indigence et misère

Pour une bonne partie d’entre eux, cela signifiera rester au chômage plus longtemps. Et comme ils n’auront plus droit qu’à des indemnisations chômage au rabais — voire atteindront très vite la fin de tout droit —, cela voudra dire, pour celles et ceux qui n’auront pas accès à une retraite par capitalisation, renouer avec l’indigence et la misère de l’après-guerre.

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7) L’insistance du gouvernement sur le caractère prétendument « injuste » de tel ou tel régime spécial en vigueur aujourd’hui est-elle inspirée par un souci de justice ? Non plus. Celle-ci exigerait que l’on débatte de ces régimes en fonction de critères de solidarité et non pas au nom d’un déséquilibre budgétaire que l’on ne se donne pas les moyens sérieux de résorber. Encore moins en imposant des choix arbitraires sur les régimes spéciaux que l’on conserve. De quoi s’agit-il, sinon d’une tactique usée, qui vise à diviser les Français entre eux en vue de neutraliser toute opposition ?

L’alternative n’est donc pas entre le supposé immobilisme de ceux qui voudraient que « rien ne change » et ceux qui, avec sérieux, tenteraient de sauver notre système de retraite par répartition.

Le sérieux et la raison responsable sont aujourd’hui dans la rue. Ils luttent contre un projet qui fait le contraire de ce qu’il annonce, est injuste, inefficace, prétend remédier à un déficit en partie creusé par la politique du gouvernement lui-même et que ce dernier pourrait combler facilement en renonçant à ses cadeaux fiscaux. Un projet, enfin, qui contribue à engager davantage notre société dans l’impasse d’un productivisme qui nous tue.

The Uninhabitable Earth, Annotated Edition

The facts, research, and science behind the climate-change article that explored our planet’s worst-case scenarios.

By David Wallace-Wells

nymag.com/daily/intelligencer/2017/07/climate-change-earth-too-hot-for-humans-annotated.html

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La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut

D’ici la fin du siècle, les mois les plus froids dans la zone tropicale en Amérique du Sud, Afrique et dans le Pacifique seront vraisemblablement plus chauds que les mois les plus chauds de la fin du XXème Siècle. Nos poumons ont besoin d’oxygène, mais ce n’est là qu’une fraction de ce que nous inspirons. La partie oxyde de carbone augmente. Elle vient de dépasser 400 particules par million, et calculées à partir des conditions actuelles, les estimations hautes sont que nous atteindrons 1000 particules par millions d’ici 2100. A cette concentration,comparées avec l’air que nous respirons aujourd’hui, les capacités cognitives humaines diminuent de 21%. Dans un air plus chaud, d’autres substances sont encore plus effrayantes, de petites augmentations de la pollution peuvent amener une diminution de l’espérance de vie de 10 ans. Plus la planète se réchauffe, plus il y a d’ozone, et selon le Centre National de Recherche Atmosphérique, d’ici le milieu du siècle, les Américains subiront probablement une augmentation de 70% de smog dû à l’ozone, nocif pour la santé. D’ici 2090, à l’échelle mondiale, jusqu’à 2 milliards de personnes respireront un air au-dessus des normes “de sécurité” fixées par l’Organisation Mondiale de la Santé; le mois dernier, une publication a démontré que, parmi d’autres effets, l’exposition d’une femme enceinte à l’ozone augmente les risques que l’enfant soit autiste (combiné à d’autres facteurs environnementaux, le risque est multiplié par 10). Ce qui, bien sûr ne peut manquer de vous faire penser à l’épidémie d’autisme que subit la région d’Hollywood Ouest. Déjà, aujourd’hui, chaque jour plus de 10 000 personnes meurent de l’ingestion de petites particules émises par la combustion des énergies fossiles; chaque année, 339 000 personnes meurent suite aux feux de forêt, partiellement parce que le changement climatique a rallongé les périodes à risque de feux de forêt (aux Etats Unis cet allongement est de 78 jours depuis 1970). D’ici 2050, selon le Service des Forêts Américain les feux de forêt seront deux fois plus destructeurs qu’ils ne le sont aujourd’hui; (https://www.usda.gov/oce/climate_change/effects_2012/FS_Climate1114%20opt.pdf) dans certaines régions, les surfaces incendiées seront multipliées par 5. Ce qui inquiète plus est l’effet que cela aura sur les émissions, particulièrement lorsque ces incendies ravagent les forêts de tourbières. En 1997, en Indonésie, par exemple, les feux de tourbière ont augmenté le niveau mondial d’émissions de CO2 de 40%, et plus de feux veut dire plus de chaleur, qui veut dire plus de feux. Il y a aussi la terrifiante possibilité que les forêts tropicales comme celles de l’Amazonie, qui en 2010 a subi sa deuxième “sécheresse du siècle” en l’espace de 5 ans, puisse atteindre un tel degré de sécheresse qu’elle devienne sujette à cette sorte de feux de forêts permanents et destructeurs – ce qui non seulement serait source d’énormes quantités de carbone dans l’atmosphère mais diminuerait la taille de la forêt. Ce qui serait d’autant plus négatif que la seule Amazonie fournit 20% de notre oxygène La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 12 Et puis il y a les formes plus habituelles de pollution. En 2013, la fonte de la glace Arctique à transformé les schémas météorologiques asiatiques, privant la Chine de ses systèmes naturels de vents sur lesquels elle en était arrivée à compter, ce qui eût pour conséquence de recouvrir la majeure partie du Nord du pays d’une couverture de smog irrespirable. Littéralement et réellement irrespirable ! Un système de mesure appelé Indice de Qualité de l’Air a classé les risques et les fait culminer aux niveaux 301 à 350, niveaux conduisant “à une sérieuse aggravation des maladies du coeur ou des poumons et à des décès prématurés chez les personnes souffrant d’affections cardiopulmonaires et les personnes âgées”; à ces niveaux “tout le monde doit éviter toute activité de plein air”. L’ ”airpocalypse” de 2013 en Chine a culminé à un niveau de l’Indice de Qualité de l’Air de plus de 800. Cette année-là, un tiers de tous les décès du pays ont été dus au smog. VI-Un état de guerre permanent C’est dans la chaleur que s’incruste la violence Les climatologues sont extrêmement prudents quand ils parlent de la Syrie Ils tiennent à vous faire savoir que certes, le changement climatique a été à l’origine d’une sécheresse qui a contribué à l’éclatement de la guerre civile, mais il n’est pas tout à fait juste de dire que le conflit serait le résultat du réchauffement climatique ; son voisin le Liban par exemple a connu la même pénurie de récoltes. Mais les chercheurs comme Marshall Burke et Solomon Hsiang ont réussi à quantifier en partie la relation non immédiatement évidente entre température et violence : pour chaque demi degré de réchauffement, disent-ils, les sociétés verront une augmentation de 10 et 20 % de risques de conflits armés ; r ien n’est simple, mais les chiffres sont accablants : une planète de 5° de plus augmenterait le nombre de guerres de moitié plus. Tout bien considéré, les conflits sociaux pourraient faire plus que doubler au cours de ce siècle. Voilà une des raisons pour lesquelles, chaque expert climatique auquel j’ai parlé a souligné que l’armée américaine est obsédée par le changement climatique : la disparition sous les eaux des bases navales américaines à cause de la montée des océans est déjà un problème, mais être le policier du monde devient quand même plus difficile quand le taux de criminalité double.Bien sûr, il ne s’agit pas seulement de la Syrie où le climat aurait contribué au conflit. Certains avancent l’hypothèse que le nombre de querelles au Moyen Orient lors de la génération précédente reflète directement le niveau de pression dû au réchauffement climatique – une hypothèse d’autant plus cruelle que le réchauffement climatique a commencé à accélérer justement quand le monde industrialisé a commencé à extraire et brûler le pétrole de ces régions. La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 13 Qu’est ce qui fait le lien entre climat et conflits ? Une partie de la relation se trouve dans l’agriculture et la situation économique; mais cela a beaucoup à voir avec les migrations forcées, déjà actuellement à un niveau record, avec au moins 65 millions de personnes déplacées errant sur la planète. Mais il y a aussi le simple niveau d’irritabilité individuelle. La chaleur augmente le taux de crimes localement, la quantité d’insultes échangées sur les réseaux sociaux, et le risque qu’un lanceur de première division, dans un esprit de vengeance, monte au créneau suite à un lancer qui aurait frappé un de ses co-équipiers et cogne le batteur de l’équipe opposée. Et l’arrivée de l’air conditionné dans le monde développé, au milieu du siècle dernier, n’a eu que peu d’effet pour résoudre la question des vagues estivales de criminalité. VII. Un Effondrement Economique permanentCapitalisme lamentable dans un monde appauvri de 50%Le mantra lancinant du néolibéralisme mondial, celui qui dominait entre la fin de la Guerre Froide et le début de la Grande Récession, est que la croissance économique nous sauverait de tout et n’importe quoi. Mais au lendemain de la crise financière de 2008, un nombre croissant d’historiens étudiant ce qu’ils appellent “ le capitalisme fossilisé” ont commencé de suggérer que toute l’histoire de la croissance économique rapide, qui a commencé quelque peu soudainement au 18ème siècle, n’est pas le résultat de l’innovation, du commerce ou de la dynamique du capitalisme mondial, mais simplement le résultat de notre découverte des combustibles fossiles avec leur pouvoir brut – une injection unidose d’une “nouvelle” valeur dans un système qui précédemment était caractérisé par le minimum vital mondial. Avant les énergies fossiles, personne ne vivait mieux que ses parents, ses grands- parents, ou ses ancêtres 500 ans plus tôt, excepté juste après de grandes épidémies telle la Peste Noire qui permettaient aux heureux survivants d’engloutir les ressources libérées par les charniers. Quand nous aurons brûlé tous les combustibles fossiles, ces universitaires estiment que, peut-être nous retournerons vers un “état d’équilibre” de l’économie mondiale. Bien sûr cette injection unique a eu à long terme un coût dévastateur le changement climatique La recherche la plus passionnante sur l’économie du réchauffement climatique vient de Hsiang et ses collègues, qui ne sont pas des historiens du capitalisme fossilisé mais proposent une analyse assez sombre qui leur est personnelle : chaque hausse d’un degré Celsius coûte en moyenne 1,2 point de PIB ( un chiffre énorme, si on considère que chiffrer le PIB en unités faibles est considéré comme un PIB “fort”). C’est un travail remarquable dans le domaine, et leur projection médiane prévoit une perte de 23% dans les gains mondiaux per capita d’ici la fin de ce siècle ( provenant La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 14 de bouleversements en agriculture, crimes, tempêtes, énergie, mortalité et conditions de travail). Tracer une esquisse de la courbe de probabilité est encore plus effrayant : il y a 12% de chances pour que le changement climatique réduise la production mondiale de plus de 50% d’ici 2100, disent-ils, et 51% de chances qu’il diminue le PIB per capita de 20% ou plus d’ici là, à moins que les émissions ne baissent. En comparaison, la Grande Récession fit baisser le PIB per Capita de 6 %, en un choc unique; Hsiang et ses collègues estiment qu’il y a une chance sur huit qu’il y ait un effet irréversible et continu 8 fois pires d’ici la fin du siècle. L’échelle de ce désastre économique est difficile à appréhender, mais vous pouvez commencer par imaginer à quoi ressemblerait le monde aujourd’hui avec une économie diminuée de moitié, qui produirait moitié moins de valeur, générant moitié moins à offrir aux travailleurs du monde. Cela rend l’atterrissage forcé des avions à Phoenix, frappé de canicule le mois dernier, comme un pathétique menu fretin. Et entre autre cela fait paraître toute idée de retarder l’action gouvernementale pour réduire les émissions et ne compter que sur la croissance et la technologie pour résoudre le problème comme un calcul absurde. Gardez bien à l’esprit que chaque vol A/R, New York – Londres coûte à l’Arctique 3 mètres carrés de glace supplémentaires. VIII. Des Océans EmpoisonnésLes borborygmes sulfureux de la Côte des Squelettes. Que la mer puisse devenir une tueuse, c’est un constat. Excepté si il y a une réduction drastique des émissions, nous connaîtrons une hausse du niveau de la mer d’au moins 4 pieds (1,22 m), mais possiblement 10 (3,05 m) d’ici la fin du siècle. Un tiers des villes principales du monde sont sur la zone côtière, sans oublier les centrales électriques, les ports, les bases navales, les terres agricoles, les pêcheries, les deltas des rivières, les zones marécageuses et les empires rizicoles; et même celles qui sont situées à des altitudes de plus de 10 pieds seront inondées bien plus facilement, et bien plus régulièrement si les eaux atteignent ce niveau. Au moins 600 millions de personnes vivent à une altitude de 10 mètres et moins par rapport au niveau actuel de la mer.Mais la disparition sous les eaux de ces habitats n’est qu’un début. Actuellement, plus d’un tiers du carbone mondial est aspiré par les océans – Dieu merci, car sinon cela s’ajouterait au réchauffement actuel. Mais le résultat en est ce qu’on appelle “acidification des océans”, ce qui, par soi même, pourrait ajouter un demi degré au réchauffement de ce siècle. Il est aussi perceptible dans le degré de réchauffement des bassins d’eau de la planète. – sans doute vous souvenez-vous que ce sont là les lieux de l’apparition première de la vie. Vous avez probablement entendu parler du “blanchiment du corail” – cela veut dire du corail qui meurt – ce qui est une très mauvaise nouvelle, parce que les récifs abritent un quart de la vie marine et fournissent la nourriture d’un demi milliard de personnes. L’acidification des océans va aussi impacter directement les populations de poissons, même si les scientifiques La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 15 ne peuvent pas encore prédire les effets que cela aura sur les trucs que nous sortons des océans pour les manger; mais ce qu’ils savent, c’est que dans des eaux acidifiées, les huîtres et les moules devront batailler pour former leurs coquilles, et que quand le PH du sang humain baisse autant que le PH des océans a baissé au cours de la dernière génération, cela induit des attaques, comas et mort subite.Mais ce ne sont pas là les seules conséquences de l’acidification des océans. L’absorption de carbone peut initier une boucle de réaction. Les eaux insuffisamment oxygénées font prospérer différentes espèces de microbes qui changent une eau toujours plus “anoxique” en “zones mortes” d’abord des profondeurs, puis qui progressivement remontent vers la surface. Là, les petits poissons meurent, incapables de respirer, ce qui fait prospérer les bactéries mangeuses d’oxygène, et la boucle de rétroaction recommence son cycle. Ce processus dans lequel les zones mortes se métastasent tels des cancers, étouffant toute vie marine, anéantissant les pêcheries, est déjà bien entamé dans certaines zones du Golfe du Mexique et au large de la Namibie, là où le sulfure d’hydrogène sort de l’eau en bouillonnant le long d’une bande côtière de 1000 miles connue sous le nom de “Côte des Squelettes”.A l’origine, ce nom est venu des déchets de l’industrie baleinière, mais aujourd’hui il est plus justifié que jamais. Le sulfure d’hydrogène est si toxique que la chaîne de l’évolution nous a entraînés à en déceler les plus minuscules traces, celles acceptables, c’est pour cela que nos nez délicats sont si sensibles aux flatulences. C’est aussi le sulfure d’hydrogène qui nous a finalement fait arriver sur terre cette fois où 97% de toute vie a disparu de la Terre, une fois que la boucle de rétroaction a été amorcée et que les courants circulaires des océans réchauffés se sont immobilisés – C’est là le gaz préféré de la planète pour un holocauste naturel. Petit à petit les zones mortes des océans se sont étendues, tuant les espèces marines qui avaient dominé les océans pendant des millions d’années, et le gaz inerte que les eaux ont relâché dans l’atmosphère ont tout empoisonné sur la terre. Y compris les plantes. Il a fallu des millions d’années pour que les océans guérissent IX. Le Grand Filtre Notre sinistrose actuelle ne peut pas durer. Alors pourquoi est-ce qu’on ne peut pas s’en apercevoir ? Dans son récent essai de la taille d’un livre, The Great Derangement,(https://www.amazon.com/Great-Derangement-Climate-Unthinkable-Lectures/dp/022632303X), le romancier Indien Amitav Ghosh se demande pourquoi le réchauffement climatique et les désastres naturels ne sont pas devenus des sujets majeurs de romans contemporains – pourquoi sommes-nous incapables d’imaginer les catastrophes climatiques, et pourquoi n’avons-nous pas déjà une avalanche de romans de genre, celui qu’il peut déjà imaginer dans une semi-existence et qu’il appelle “ Troublant Environnement”. Considérons par exemple les histoires qui se concentrent autour de questions La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 16 comme , « Où étiez-vous lors de la chute du mur de Berlin ? » ou « Où étiez-vous le 11 Septembre ? » écrit-il. Et il se demande si de façon identique on ne pourrait pas un jour demander « Où étiez-vous quand on en était à 400 particules par million » ou « Où étiez-vous quand la barrière glacière Larsen B s’est désintégrée? » Et sa réponse est : probablement pas, parce que les dilemmes et drames du changement climatique sont tout à fait incompatibles avec le genre d’histoires que nous nous racontons à notre sujet, particulièrement dans les romans, qui ont tendance à souligner le voyage introspectif plutôt que les miasmes toxiques de la destinée sociale. C’est évident, cet aveuglement ne durera pas – le monde dans lequel nous nous préparons à vivre ne nous y autorisera pas. Dans un monde à 6 degrés de plus les écosystèmes terrestres se mettront à bouillonner de tant de désastres naturels que nous commencerons simplement à les nommer « le temps » : un essaim permanent d’ouragans incontrôlables, des tornades, inondations, sécheresses, une planète régulièrement assaillie d’événements climatiques tels ceux qui, il n’y a pas si longtemps, ont détruit des civilisations entières. Les ouragans les plus puissants se produiront plus régulièrement, et nous devrons inventer de nouvelles catégories pour pouvoir les décrire ; les tornades dureront plus longtemps et seront plus importantes, elles frapperont bien plus souvent, quand aux chutes de pierres, elles quadrupleront en taille. Pour prophétiser l’avenir, les humains ont pris l’habitude d’observer le climat ; pour aller de l’avant nous verrons dans sa colère une vengeance du passé. Les premiers naturalistes parlaient souvent du « temps profond » – c’est la perception qu’ils en avaient, lorsqu’ils considéraient la grandeur de telle vallée, ou de tel bassin rocheux, ou encore la prodigieuse lenteur de la nature. Ce qui nous attend est plus vraisemblablement ce que les anthropologistes de l’époque Victorienne identifiaient comme « le temps du rêve », ou « l’éternel présent» : la semi mythique expérience décrite par les Aborigènes d’Australie qui consiste à retrouver dans l’instant présent un passé hors du temps, un temps où les ancêtres, les héros, et les demi-dieux étaient foultitude sur une scène légendaire. On peut déjà voir ça dans la séquence d’un iceberg qui s’effondre dans l’océan – le sentiment de voir l’histoire arriver d’un coup. Et c’est bien cela. Beaucoup de gens considèrent le changement climatique comme une sorte de dette morale et économique que nous aurions accumulée depuis le début de la Révolution Industrielle et qui doit maintenant, au bout de plusieurs siècles, être payée – une perspective utile, dans un sens, puisque ce sont les processus de la combustion du carbone commencés dans l’Angleterre du 18 ème Siècle qui ont été le fusible déclencheur de tout ce qui a suivi. Mais plus de la moitié du carbone qui a été exhalée dans l’atmosphère par l’humanité dans toute son histoire, a été émise durant ces toutes dernières 3 décennies ; depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les chiffres sont de 85%. Ce qui veut dire que durant le laps de temps d’une seule génération, le réchauffement mondial nous a amenés au La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 17 bord du précipice d’une catastrophe planétaire, et cela veut dire aussi que l’histoire de la mission kamikaze du monde industriel est aussi l’histoire du cours d »une seule vie Celle de mon père par exemple : né en 1938, parmi ses premiers souvenirs il y a Pearl Harbour et les films de propagande de la mythique Air Force qui s’en sont suivis, films qui ont doublé les publicités pour la puissance industrielle de l’Amérique impérialiste ; et parmi ses derniers souvenirs la couverture médiatique de la signature désespérée des accords de Paris sur le climat, 10 semaines avant qu’il ne soit emporté par un cancer du poumon en Juillet de l’an dernier. Ou celle de ma mère née en 1945, d’une famille juive allemande qui fuyait les cheminées qui firent brûler sa famille, et qui maintenant profite de sa 72 ème année dans une Amérique vrai paradis consumériste, un paradis soutenu par les chaînes commerciales d’un monde industrialisé en plein développement. Pendant 57 de ces années elle a fumé, sans filtre . Ou encore celle des scientifiques. Certains des hommes qui ont été les premiers à identifier un changement dans le climat sont encore vivants ( étant donnée la génération concernée, ceux qui sont devenus célèbres étaient des hommes) ; certains d’entre eux sont même encore en activité. Wally Broeker 84 ans continue de se rendre en voiture à son travail à l’Observatoire de la Terre de Lamont-Doherty (Université de Columbia), traversant l’Hudson depuis le Upper West Side (New York City). Comme beaucoup de ceux qui ont été les premiers à lancer l’alerte, il est convaincu qu’une réduction des émissions seule, quelle qu’elle soit, ne peut permettre d’éviter le désastre de façon significative. A l’opposé il met toute sa conviction dans la capture du carbone – une technologie encore non tentée, pour extraire le dioxyde de carbone de l’atmosphère, qui coûterait au moins plusieurs milliers de milliards de dollars, selon Broeker – et différentes formes de « géo-ingénierie », nom fourre-tout pour une variété de technologies ambitieuses de derrière les fagots tellement tirées par les cheveux que de nombreux spécialistes scientifiques du climat préfèrent les considérer comme des rêves pour ne pas dire des cauchemars dignes de la science-fiction. Il s’intéresse particulièrement à ce qu’on appelle l’approche par dispersion d’aérosols – disperser tellement de dioxyde de soufre dans l’atmosphère que lorsqu’il se transforme en acide sulfurique, cela forme un nuage sur 1/5 ème de l’horizon et réfracte 2% des rayons du soleil, achetant pour la planète un petit créneau exempt de chaleur pour souffler. « Bien sûr, cela nous donnerait des couchers de soleil extrêmement rouges, délaverait le ciel, fabriquerait plus de pluies acides » dit-il « mais il vous faut prendre en compte l’ampleur du problème. Vous devez faire gaffe à ne pas dire que le méga problème ne devrait pas être résolu sous prétexte que les solutions engendrent de plus petits problèmes. » Il m’a précisé qu’il ne serait pas là pour voir ça. « Mais cela sera de votre temps …… » La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 18 Jim Hansen est un autre membre de cette génération de précurseurs. Né en 1941 ; il est devenu climatologue a l’Université d’Iowa, développant le « Modèle Zéro », modèle révolutionnaire pour se projeter dans le changement climatique, il devint plus tard le chef de l’unité de recherche climatique de la NASA, il dût en démissionner sous la pression, quand, alors qu’il était encore au service de l’état, il poursuivit le Gouvernement Fédéral en justice pour son inaction face au changement climatique ( ses positions lui valurent aussi plusieurs arrestations lors de manifestations) Cette action en justice est portée par un collectif appelé La Confiance de nos Enfants et est souvent décrite comme « les gamins contre le changement climatique », elle est fondée sur la clause de protection égale, ce qui signifie que le Gouvernement, en ne prenant pas d’action contre le réchauffement climatique, viole cette clause en imposant des coûts faramineux aux générations futures ; c’est cet hiver, au Tribunal Fédral du District de l’Orégon, que se tiendra le procès . Récemment Hansen a abandonné toute idée de résoudre le problème du changement climatique par la seule taxe carbone, ce qui avait eu sa préférence jusqu’alors, et il a entrepris de calculer le coût total de toutes les mesures additionnelles qui seraient nécessaires pour extraire de l’atmosphère tout le carbone. Document connexe Climate Scientist James Hansen: ‘The Planet Could Become Ungovernable’ (http://nymag.com/daily/intelligencer/2017/07/scientist-jim-hansen-the-planet-could-become-ungovernable.html) Hansen commença sa carrière par l’étude de Vénus ; qui il y a fort longtemps était une planète assez similaire à la Terre, possédant beaucoup d’eau source de vie, avant qu’un emballement du changement climatique ne la transforme rapidement en une sphère aride et inhabitable entourée d’un gaz irrespirable; à l’âge de 30 ans, il se tourna vers l’étude de notre planète, se demandant pourquoi il devrait scruter le système solaire pour observer de rapides changements environnementaux quand il pouvait étudier le phénomène autour de lui, sur la planète où il vivait.  » Quand nous avons écrit notre premier article sur le sujet, en 1981″, me raconta-t-il, « je me rappelle avoir dit à un de mes co-auteurs  » Voilà quelque chose qui va être vraiment intéressant. A un moment quelconque de nos carrières, nous allons voir ces choses là commencer à se produire.  » Plusieurs des scientifiques à qui j’ai parlé ont proposé de résoudre le célèbre paradoxe de Fermi par le réchauffement mondial, ce paradoxe qui pose la question : si l’univers est si vaste, alors pourquoi n’y avons-nous rencontré aucune autre forme d’intelligence ? La réponse, suggèrent-ils, est que le cycle naturel d’une civilisation pourrait n’être que de quelques milliers d’années, et le cycle de vie d’une civilisation industrielle seulement de quelques centaines d’années. Dans un univers vieux de plusieurs milliards d’années, avec des systèmes stellaires séparés les uns des autres La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 19 tant par le temps que par la distance, des civilisations peuvent naître et se développer pour se consumer, à un rythme tout simplement trop rapide pour qu’elles puissent se rencontrer. Peter Ward, un paléontologue charismatique, parmi ceux qui sont à l’origine de la découverte du rôle des gaz à effets de serre à l’origine des extinctions de masse sur la planète, appelle cela le « Grand Filtre » : « les Civilisations se développent mais il y a un filtre environnemental qui les condamne à décliner de nouveau et à disparaître assez rapidement », m’a-t-il expliqué, « si vous prenez le cas de la planète Terre, c’est ce filtre qui a joué son rôle dans les extinctions de masse passées. » L’extinction de masse actuelle, qui est celle que nous vivons, vient juste de commencer, et il y a tellement plus de morts à prévoir. Et cependant, en toute improbabilité, Ward est optimiste. De même que Broeker, Hansen et beaucoup des scientifiques que j’ai rencontrés. Nous n’avons pas élaboré une philosophie consolatrice qui donnerait un sens au changement climatique, ou qui nous donnerait un but, face à une annihilation possible. Mais les climatologues ont une étrange foi : Nous trouverons un moyen pour mettre le réchauffement radical en échec, nous n’avons pas le choix. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point nous devons être rassurés par cette lugubre certitude, et si ce n’est là qu’une autre forme d’illusion ; pour utiliser le réchauffement climatique comme un sujet de parabole, il faudrait, bien sûr, que quelqu’un y survive pour pouvoir raconter l’histoire. Les scientifiques n’ignorent pas que pour respecter les objectifs de Paris, d’ici 2050, à chaque décennie nous devons diminuer de moitié les émissions carbones de l’énergie et de l’industrie, alors que celles-ci ne cessent de croître. ; les émissions dues à l’utilisation de la terre (déforestation, flatulence des vaches etc.) doivent être ramenées au niveau zéro ; et nous devrons avoir inventé des technologies pour extraire, annuellement, deux fois plus de carbone de l’atmosphère que ne le font toutes les usines planétaires aujourd’hui. Néanmoins, de façon générale, les scientifiques ont une énorme confiance dans l’ingéniosité humaine- une confiance peut être renforcée par leur intérêt dans le changement climatique, qui, après tout est aussi une invention humaine. Ils signalent le projet Apollo, font remarquer le trou dans la couche d’ozone que nous avons réussi à réparer dans les années 80, la disparition de la crainte de la destruction mutuelle garantie. Maintenant que nous avons trouvé un moyen pour organiser notre propre apocalypse, nous trouverons certainement un moyen pour en sortir, d’une façon ou d’une autre. La planète n’a pas l’habitude d’être provoquée de cette façon, et les systèmes climatiques qui sont prévus pour nous donner des enseignements sur des siècles et même des millénaires nous empêchent – même pour ceux qui observent de très près – d’imaginer la totalité des dégâts déjà infligés à la planète. Mais si nous regardons avec sincérité le monde que nous avons fabriqué, disent-ils, nous La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 20 trouverons aussi un moyen de le rendre vivable. Pour eux, une autre alternative est tout simplement inconcevable.*Cet article est paru dans le New York Magazine du 10 Juillet 2017.*Cet article a été mis à jour pour remettre en contexte les rapports révisionnels récents des données satellites, pour refléter de façon plus exacte le taux de réchauffement pendant le Maximum Thermique Paléocene-Eocène, pour clarifier la référence au livre de Peter Brannen « The Ends of the World » et pour bien préciser que James Hansen soutient toujours une approche par taxe carbone pour lutter contre les émissions.Autre document connexe :La Terre Inhabitable Edition annotée (http://nymag.com/daily/intelligencer/2017/07/climate-change-earth-too-hot-for-humans-annotated.html )