Risque de crise financière liée au coronavirus : « Il y a 2 chances sur 3 que l’on vive une répétition de 2008 »

Risque de crise financière liée au coronavirus : « Il y a 2 chances sur 3 que l’on vive une répétition de 2008 »

Propos recueillis par Louis Nadau Publié le 10/03/2020 à 10:44

Après l’effondrement des cours boursiers ce lundi 9 mars, Gaël Giraud, économiste et directeur de recherche au CNRS, analyse pour « Marianne » le risque de déclenchement d’une crise financière mondiale liée à l’épidémie de coronavirus.

Les craintes de voir l’épidémie provoquée par le nouveau coronavirus durablement affecter l’économie mondiale se sont amplifiées ce lundi 9 mars, une journée noire pour les Bourses dans le monde entier, tandis que l’Italie était à son tour en partie paralysée. La Bourse de Francfort a ainsi connu sa plus lourde chute depuis les attentats du 11 septembre 2001, s’effondrant de 7,94%, celles de Londres et de Paris perdant respectivement 7,69% et 8,39% (sa pire séance depuis 2008). Depuis le début de l’année, les grandes places européennes ont plongé d’environ 20%.

Ce lundi, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a pour sa part annoncé que la Chine était « en train de maîtriser l’épidémie », elle a parallèlement averti que « la menace d’une pandémie » à l’échelle de la planète était « devenue très réelle », tout en reconnaissant que ce serait « la première » de l’histoire « qui pourrait être contrôlée ». Le nombre des cas dépasse dorénavant les 110.000, dont près de 4.000 morts, dans 100 pays et territoires, selon un bilan établi par l’AFP.

Gaël Giraud, économiste et directeur de recherche au CNRS, revient pour Marianne sur les causes de cette crise qui menace l’économie mondiale, ainsi que sur ses possibles conséquences.

Marianne : Pourquoi les bourses mondiales ont-elles dévissé aujourd’hui ?

Gaël Giraud : Il y a d’une part l’impact du coronavirus, qui paralyse une bonne partie de l’économie mondiale, dont l’économie chinoise, laquelle représente 20 % du PIB mondial, l’Italie du nord, qui est l’une des régions les plus riches du monde, et la France, qui sera bientôt paralysée, elle aussi. Dans la mesure où la bulle spéculative actuelle est fondée sur une montagne de dettes privées, on assiste de la part de certains investisseurs à des ventes massives d’actifs, tant que ces derniers ont de la valeur, afin de pouvoir rembourser leurs dettes.

Par ailleurs, l’Arabie saoudite lance une guerre des prix du brut contre son ancien allié russe qui met l’industrie pétrolière américaine en difficulté, en particulier les puits d’Alberta. En effet, le prix de production réel du brut américain, difficile à déterminer compte tenu des subventions cachées de l’Etat américain, dépasse certainement les 30 dollars que vaut le baril, ce soir. Or beaucoup de banques américaines et européennes sont hautement dépendantes de l’industrie pétrolière. C’est l’ensemble du complexe financiaro-pétrolier qui est menacé.

Le déclenchement d’une crise financière majeure vous semble probable ?

Une crise financière est vraisemblable. Par construction, il est impossible de prédire les mouvements erratiques des marchés financiers, mais je dirais que nous avons deux chances sur trois pour que l’on vive une répétition de 2008. La situation de la pandémie reste en suspens en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, mais le PIB mondial va de toute manière baisser à cause de CoViD-19 : il faudrait que les marchés financiers soient très résilients et très sages pour que la situation ne dérape pas, ce qui n’a pas été leur caractéristique principale jusqu’à présent.

Qui se trouve en première ligne en cas de crise ?
Les Etats sont beaucoup plus fragiles qu’en 2008, avec des finances publiques plus dégradées car ils ont déjà dû payer le prix du krach des surprimes. De sorte que, s’ils choisissent de voler au secours des actionnaires des banques comme en 2008, plutôt que de nationaliser celles qui sont en faillite, cela coûtera encore plus cher aux contribuables. Si le système financier s’effondre, ce sera une fois de plus à ces derniers d’éponger les dettes colossales des banques, comme en Irlande depuis 2010, car l’Union bancaire européenne ne nous protège pas. Les plus exposés, ce sont les ménages modestes ou appartenant aux classes moyennes de pays dont le secteur bancaire reste fragile, faute d’avoir purgé leurs bilans des actifs pourris de 2008. C’est le cas en Italie, en Allemagne et en France.

Que faudrait-il faire pour éviter la crise ?

Pour que les marchés reprennent confiance, il faut d’abord limiter le risque sanitaire, en prenant des mesures drastiques de confinement. C’est très brutal mais il vaut mieux cela que risquer des milliers de morts et une crise financière majeure. Le système public hospitalier français, à la diète depuis des années du fait de l’idéologie néo-libérale, est incapable de faire face à la pandémie. Les médecins et les infirmiers font preuve d’un héroïsme inouï pour endiguer la pandémie, mais ils savent que, puisque ce gouvernement préfère défendre les intérêts économiques de court terme plutôt que la vie des Français, il est déjà trop tard.

Par ailleurs, je prône depuis longtemps des mesures de régulation financière destinées à éviter les conséquences du prochain krach : la séparation entre banques de marché et banques de crédit-dépôt, l’interdiction des ventes à découvert et du trading à haute fréquence, etc.

Le monde financier face au changement climatique

(1/3) Enquête

Quand les marchés s’aveuglent sur les risques climatiques
3 février 2020 Par Martine Orange

En paroles, les financiers sont convaincus de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique. Mais les actes peinent à suivre : les marchés se refusent toujours à évaluer les risques. Pour les banques centrales, la sous-estimation de ces dangers pourrait entraîner une crise systémique majeure.

Nom : « The Green Swan ». C’est l’intitulé du scénario catastrophe élaboré et redouté de la Banque des règlements internationaux (BRI), scénario qui pourrait être provoqué par la crise climatique. Un monde de désordres et d’effondrements en chaîne. Un monde où les ruptures risquent d’être si profondes et multiples que celles-ci pourraient conduire non seulement à une crise financière, mais remettre en cause toute la stabilité du système mondial, dans des proportions d’une ampleur telle qu’il n’est pas assuré que les institutions existantes puissent être en mesure d’y faire face.

Cela fait déjà quelque temps que la BRI se préoccupe des conséquences de « la rupture épistémologique » – pour reprendre ses termes, empruntés à Gaston Bachelard – que pourrait avoir le changement climatique sur l’ensemble du système financier. Mais elle ne s’est jamais montrée aussi alarmiste que dans cette étude publiée le 20 janvier, intitulée The Green Swan (« Le Cygne vert »), en référence au concept de « Black Swan » (« Cygne noir »). Ce concept est utilisé par les économistes pour désigner un événement ou une série d’événements inattendus qui peuvent provoquer par leur réaction en chaîne une crise financière.

« Les risques physiques et de transition liés au climat impliquent des dynamiques environnementales, sociales, économiques et géopolitiques interactives, non linéaires et fondamentalement imprévisibles […]. Dans ce contexte d’incertitude profonde, les modèles traditionnels d’évaluation rétrospective des risques qui ne font qu’extrapoler les tendances historiques empêchent une pleine appréciation du risque systémique futur posé par le changement climatique », mettent en garde les cinq auteurs de l’étude.

Il n’y a pas que la Banque centrale des banques centrales à s’alarmer sur la dangereuse dérive du monde et la passivité des financiers et plus généralement du monde capitaliste face au réchauffement climatique. Alors que les scientifiques accumulent les preuves et les chiffres d’une accélération du changement du climat pouvant devenir insoutenable, de plus en plus d’économistes soulignent l’urgence d’agir, de changer la trajectoire du système.

« Le capitalisme financiarisé a déployé un régime de croissance qui évolue sur une trajectoire qui n’est pas viable face aux défis du siècle. 2020 peut être l’année charnière. C’est l’année où les États doivent renouveler leur intention sur le changement climatique. Rien n’a été fait depuis l’accord de Paris. Si nous temporisons encore, nous nous engageons sur une trajectoire de catastrophes. En 2025, il sera trop tard pour parvenir à limiter en dessous de 2 °C la hausse de température moyenne de la planète », avertit l’économiste Michel Aglietta, conseiller scientifique au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii).

Pourtant, ces inquiétudes affleurent à peine dans le monde de la finance. Dire qu’aucune prise de conscience au sujet des enjeux climatiques n’existe chez les responsables économiques et financiers serait faux : il n’y a plus qu’une poignée de responsables à se proclamer ouvertement climatosceptiques et à fustiger, à l’instar de Donald Trump, « les prophètes de malheur ». « Il y a dix ans, quasiment tous les financiers disaient que l’environnement n’était pas leur problème. Aujourd’hui, plus aucun financier n’oserait tenir de tels propos. La rhétorique a considérablement évolué », constate l’économiste Thierry Philipponnat, directeur de recherche de Finance Watch et membre du collège de l’Autorité des marchés financiers (AMF) et de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR).

La conversion, toutefois, avance à pas de fourmi. « La prise de conscience se fait par petites touches », reconnaît Jézabel Couppey-Soubeyran, professeure d’économie à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne. « Ils ont compris le sujet intellectuellement mais de là à changer leurs pratiques… », nuance l’économiste Alain Grandjean, membre de la Fondation Nicolas-Hulot.

C’est l’hiatus de cette période. Beaucoup de choses ont changé dans les discours. Lors du dernier sommet de Davos, le climat et l’environnement ont été classés parmi les questions prioritaires, avant la croissance mondiale, la guerre commerciale ou la transformation numérique par les participants. Les incendies en Australie ont frappé les esprits et étaient dans toutes les conversations, comme les discours de plus en plus effrayants des scientifiques du Giec.

Tous ont écouté avec attention Greta Thunberg, porte-parole d’une société civile qui les a devancés, leur reprocher leur inaction. Financiers, industriels, milliardaires, responsables politiques se sont alors promis que la question écologique serait désormais au cœur de leurs réflexions et de leurs décisions…, avant de repartir dans leur jet privé. Plus de 1 500 avions et hélicoptères privés avaient été mobilisés pour assurer le déplacement des happy fews venus assister à leur grand-messe annuelle.

Le détail est anecdotique. Mais il est aussi symbolique. Dans quelle mesure les responsables sont-ils prêts à procéder à de vrais changements pour lutter contre le réchauffement climatique ? Le soupçon sur les mutations réelles du monde financier face aux questions écologiques est partout.

Les beaux discours, les grandes promesses, les engagements de faire mieux, tout cela ne relève-t-il pas de la simple rhétorique ? Où s’arrête le greenwashing, ce verdissement de l’économie qui n’est que communication, et où commence la véritable mobilisation contre le réchauffement climatique ? Dans quelle mesure l’écologie est-elle juste « une opportunité de faire de nouveaux business », comme s’interroge l’économiste Benjamin Coriat ? Finalement, tout n’est-il pas mis en œuvre pour que tout change sans que rien ne change dans le capitalisme financier tel qu’il existe ?

Le rêve d’une transition écologique en douceur

La relative confiance du capitalisme financier face aux questions environnementales pourrait s’expliquer par un mot : la transition écologique. Par ce seul terme, les responsables financiers et industriels mettent en lumière leur conviction commune : la question environnementale peut se traiter sans rupture, sans choc, sans urgence. Tout, selon eux, peut se traiter dans le temps, en douceur, afin de permettre au système de s’adapter tranquillement.

Pour eux, il n’y a aucune nécessité à précipiter les transformations. Certes, il faut supprimer la surconsommation de plastique. Mais cela peut se faire sur vingt ans. La disparition des pesticides ? Elle est programmée sur une bonne quinzaine d’années. La fin des moteurs thermiques ? L’horizon est encore plus lointain. Les énergies fossiles ? Donnons-nous le temps d’y réfléchir. D’ici là, l’argent et les technologies permettront d’inventer de nouvelles solutions pour assurer la transition du système sans à-coups, sans créer de perturbations.

De multiples études bancaires les maintiennent dans cette croyance. Ainsi, selon JP Morgan Chase, le changement climatique pourrait se traduire par une réduction du PIB mondial de 1 % à 7 % d’ici à 2100, s’il n’y a pas de modification des politiques et des réglementations, notamment sur les émissions de CO2. Ces chiffres si ridiculement bas ne peuvent que rassurer : le système sait gérer sans difficulté une telle baisse, surtout si elle s’étale sur plus de 80 ans. D’autant que, toujours persuadés que l’économie mondiale évolue dans un monde sans limites, les mêmes analystes pensent que le revenu par habitant sur la même période devrait connaître des croissances de 100 à 400 %. Autant dire, les répercussions du changement climatique, selon ces analyses, relèvent de l’épaisseur du trait.

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Dès septembre 2015, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, a pourtant mis en garde le monde financier : celui-ci s’aveuglait face aux risques climatiques. Ce discours est devenu une référence : il fut le premier des banquiers centraux et des régulateurs à souligner la sous-estimation systématique des risques posés par le changement climatique, et leurs répercussions sur l’ordre du monde. Mark Carney parla ce jour-là de « la tragédie des horizons ».

« Nous n’avons pas besoin d’une armée d’actuaires pour nous dire que les conséquences catastrophiques du changement climatique se manifesteront bien après les horizons traditionnels de la plupart des acteurs, imposant un coût aux générations futures que les générations actuelles n’ont pas d’intérêt direct à régler. Cela est au-delà du cycle économique, du cycle politique, et de l’horizon des autorités technocratiques comme les banques centrales. […] Pour la stabilité financière, c’est un peu plus long, mais généralement jusqu’aux limites du cycle de crédit, environ une décennie. En d’autres termes, une fois que le changement climatique devient un sujet pour la stabilité financière, il peut être déjà trop tard », déclara-t-il alors devant les membres du Lloyd’s, le gardien du monde des assurances à Londres.

« Nous sommes toujours dans cette tragédie des horizons dont parle Mark Carney. En dépit des mises en garde, il y a un retard considérable des marchés. Ceux-ci continuent de raisonner à court terme, alors que le risque climatique s’inscrit dans un horizon long. Mais plus le temps passe, plus le risque se rapproche », souligne Jézabel Couppey-Soubeyran.

Rien dans les bilans

« Si le monde financier était vraiment convaincu de l’importance des questions climatiques, si cette croyance était vraiment profonde, cela devrait se traduire dans les chiffres, dans les bilans. Or le climat n’y est toujours pas, alors qu’il devrait y avoir déjà des paquets de dépréciations d’actifs », ajoute l’économiste Alain Grandjean.

De fait, rien n’apparaît dans les bilans des banques, des assurances, des entreprises. La dimension des risques liés à l’environnement n’est jamais évaluée, dans les investissements, dans leurs engagements. Les provisions pour dépréciations d’actifs entraînées par ces risques n’existent pas. Les agences de notation, censées être les vigies du système, ignorent superbement ces sujets.

« Les banques ne peuvent se contenter d’une approche wait and see », met en garde la Banque des règlements internationaux. En septembre, la Banque de France insistait auprès des banquiers et des assureurs français pour qu’ils soient beaucoup plus vigilants sur leur appréhension des risques climatiques, soulignant qu’à terme « l’assurabilité de certains risques pourrait se poser ». « Les banquiers centraux sont vraiment sensibilisés au sujet. Cette année, la Banque d’Angleterre et la Banque de France ont décidé pour la première fois de faire un stress test climatique sur les bilans des banques et des assurances », constate Thierry Philipponnat.

Ces premières évaluations permettront-elles de mieux appréhender les risques ? Les règles comptables existantes n’aident guère à une politique de précaution, comme le relève Michel Aglietta. La fair value (la valeur de marché), qui constitue un des piliers du capitalisme financier actuel, n’admet que la valorisation instantanée des actifs. Or, le marché n’a pas encore voulu constater le risque environnemental. Même s’il est avéré, il est trop lointain selon ses critères.
Face à des risques multiples

Le seul risque qui semble pour l’instant pris en compte est celui de la réputation. Parce que les banques et les assurances supportent mal de voir leur nom associé à des pratiques dénoncées par des associations, celles-ci se montrent beaucoup plus attentives à leurs engagements, et mènent certaines révisions de leurs investissements.

À la suite de plusieurs campagnes menées par Greenpeace dénonçant leurs investissements dans les énergies fossiles, et en particulier le charbon, tous les acteurs financiers ont annoncé la réduction de leurs engagements dans ces secteurs. BNP Paribas a ainsi fait part de son intention de réduire à zéro son exposition au charbon thermique, à horizon 2030 dans l’Union européenne et à horizon 2040 dans le reste du monde. Le Crédit agricole s’est fixé des objectifs de désengagement comparables : il prévoit de sortir définitivement du charbon en Europe en 2030, en Chine en 2040 et dans le reste du monde en 2050. La Société générale a promis en mai d’arrêter de travailler avec toutes les entreprises dont l’activité dans le charbon thermique représentait plus de 50 % de leurs revenus ou qui n’auraient pas de stratégie de transition.

D’une certaine façon, les engagements pris il y a 15 jours par le fondateur de BlackRock, Larry Fink, relèvent de la même préoccupation : le souci de la réputation. Attaqué pour sa politique de vote qui l’a amené à soutenir des résolutions défavorables aux questions écologiques dans les entreprises, le gestionnaire d’actifs a promis qu’à l’avenir il utiliserait son pouvoir actionnarial pour pousser les directions à prendre plus au sérieux la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. D’ores et déjà, il s’engage à ne plus investir dans les entreprises dont l’activité liée au charbon dépasserait les 25 %.

Les promesses du premier gestionnaire d’actifs mondial ont été vues comme une inflexion majeure de la finance en matière de préoccupations environnementales. C’est simplement un premier pas. Car le changement n’est pas à la mesure des défis posés. « Le risque climatique est un risque systémique qui porte sur de multiples composantes. Il peut être physique, juridique, de transition », analyse l’économiste Laurence Scialom, professeure à l’université Paris X-Nanterre. Avec à la clé des implications financières immenses.

Ces dernières années, certains électriciens ont commencé à mesurer ce que signifiait la rupture climatique. Pris à contre-pied par le développement des énergies renouvelables, les groupes allemands RWE et E.ON, qui figurent parmi les plus importants émetteurs de CO2 en Europe avec leurs centrales thermiques, ont dû en fermer certaines, dévaluer leurs actifs. Ces opérations se sont traduites en milliards de pertes. Ils se sont scindés, restructurés, ont échangé des actifs. Pour éviter leur effondrement, le gouvernement allemand a dû intervenir en imposant une nouvelle répartition des rôles dans l’organisation électrique du pays : E.ON a repris l’organisation des réseaux et le service aux clients, et RWE la production des énergies renouvelables.

Engie (ex-GDF-Suez), lui, s’est retrouvé piégé dans des centrales à charbon en Australie, récupérées dans le cadre d’une de ses nombreuses opérations de fusion-acquisition. Il a dû fermer la centrale d’Hazelwood, considérée comme l’une des plus polluantes au monde, et a vendu à prix cassé une autre centrale à un conglomérat hongkongais. Coût de ces désengagements : plusieurs milliards d’euros, semble-t-il. Plus récemment, l’électricien PG&E, désigné comme le principal responsable des incendies en Californie en 2018 – il semble avoir préféré pendant des années le versement des dividendes à ses actionnaires à l’entretien de son réseau –, n’a eu d’autre solution que de se déclarer en faillite. Il est dans l’incapacité de faire face à ses responsabilités juridiques : le coût de ces incendies californiens est évalué à 400 milliards de dollars, soit la moitié du budget de la défense américain, selon l’organisation AccuWeather. « Cette faillite peut-être considérée comme la première faillite climatique », selon Laurence Scialom.

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Destruction massive de capital

Pour de nombreux observateurs, ces exemples ne sont que les prémices des changements en cours. Toutes les activités liées de près ou de loin au charbon sont sous la menace d’être demain réduites à la valeur zéro. Mais le risque s’étend à toutes les activités d’énergie fossile ou qui y sont liées. Il peut être direct ou de transition. Parce que certaines villes ont commencé à interdire le diesel dans leurs rues, parce qu’il y a eu scandale et tricherie sur les mesures des émissions, les constructeurs automobiles européens ont vu, en moins de trois ans, les investissements dans le diesel réduits en cendres. Demain, le secteur aéronautique pourrait être confronté à des problèmes identiques. Tout comme le transport maritime, l’industrie cimentière ou chimique.

Mais les risques posés par le changement climatique ne s’arrêtent pas aux seuls domaines de l’énergie et des émissions de CO2, ou de gaz à effet de serre. Ce sont des pans entiers de l’économie qui sont concernés, de l’agroalimentaire à l’immobilier. Les événements liés au réchauffement climatique (crues, désertification, submersion des terres, chaleurs extrêmes…) peuvent créer des dommages et des destructions irréversibles. Des portefeuilles entiers pourraient être déclassés, anéantis, liquidés, se transformer en actifs échoués. Personne n’est capable d’estimer les sommes en jeu. Mais les destructions pourraient être immenses.

La crise des subprimes qui est intervenue au milieu de 2007 donne un aperçu de ce qui pourrait se passer : en quelque semaines, ces titres évalués à 100 ont été ramenés à zéro. L’effondrement de ce seul segment financier a suffi pour provoquer une crise financière mondiale, la plus importante depuis 1929.

C’est ce scénario que les banques centrales redoutent de voir se reproduire : la destruction brutale de capitaux liés à des raisons climatiques. D’autant que ces actifs servent souvent de collatéral (mise en garantie) à la montagne de dettes qui a encore enflé dans des proportions démesurées depuis la crise financière. Si la valeur de ces actifs s’effondre d’un jour à l’autre, c’est toute la chaîne à laquelle ils sont adossés (prêts, assurances, contreparties…) qui s’écroulera comme un château de cartes. Un séisme. Toute la stabilité financière mondiale et, plus généralement, tout le système économique mondial pourraient se retrouver en ruines, par enchaînement.

À défaut d’autres moyens à sa disposition, la Banque des règlements internationaux avance une hypothèse extrême : « Dans le pire des scénarios, les banques centrales pourraient être confrontées à une situation où elles seraient amenées à intervenir au-delà de leur mandat pour agir en tant que garantes climatiques en dernier ressort. » La stratégie du désespoir. Une nouvelle fois, les banques centrales sont prêtes à tout pour sauver un secteur financier aveugle.

Deuxième volet : les mirages d’une finance verte.

L’apocalypse des écologistes radicaux

Le gouvernement australien envisage de sévir face au discours « apocalyptique » des écologistes radicaux

En Australie, des protestataires organisent régulièrement des « actions de boycott secondaire » visant à pousser les entreprises locales à ne pas conclure d’accord avec l’industrie du charbon. Face à ce phénomène, le gouvernement du « Down Under » a affirmé ce vendredi vouloir sévir contre une frange radicale écologiste au discours qualifié d’« apocalyptique. »

Le gouvernement conservateur australien, indéfectible soutien de l’industrie du charbon, a menacé vendredi de sévir contre une frange radicale écologiste au discours qualifié d’« apocalyptique », au moment où se multiplient les manifestations pour le climat.

Le Premier ministre Scott Morrison a déclaré lors d’une importante conférence rassemblant des professionnels du secteur minier que son gouvernement cherchait à légiférer contre les protestataires organisant des « actions de boycott secondaire », qui visent à pousser les entreprises à ne pas conclure d’accord avec l’industrie minière.

« Nous travaillons pour identifier les mécanismes qui permettront de rendre illégales ces pratiques égoïstes qui menacent les conditions de vie des Australiens », a déclaré Scott Morrison lors de cet événement dans l’État du Queensland (nord-est), très riche en ressources.

« Le droit de manifester n’implique pas qu’il y ait un permis illimité de perturber la vie des gens et de manquer de respect aux concitoyens australiens. »

Une « menace sournoise » pour l’économie australienne

Scott Morrison a encore durci le ton sur la question climatique depuis sa victoire surprise aux élections en mai. Certains considèrent que son pari de soutenir un projet minier controversé du groupe indien Adani dans le Queensland, avant le scrutin, avait fait pencher la balance.

Conduit par Adani, le projet Carmichael de mine de charbon près de la Grande Barrière de Corail est depuis son origine plombé par des problèmes judiciaires et réglementaires.

Mais il est aussi la cible de l’activisme d’organisations dénonçant sans relâche son impact environnemental. Certaines ont lancé une campagne pour demander aux entreprises de ne pas collaborer avec Adani.

L’actuel Premier ministre a affirmé que ces organisations faisaient planer une « menace sournoise » sur l’économie.

Une dépendance au charbon

« Il existe de nouvelles menaces pour l’avenir du secteur des ressources », a-t-il dit. « Un nouveau genre d’activisme radical avance, apocalyptique dans son ton, hermétique au compromis, c’est tout ou rien, n’autorisant aucune opinion différente. »

Le Premier ministre avait défrayé la chronique en 2017 en brandissant comme un trophée dans la Chambre des représentants un morceau de charbon et en lançant ironiquement à l’assistance : « N’ayez pas peur ! »

Selon l’Agence internationale de l’Énergie, l’Australie, avec ses 25 millions d’habitants et son économie très dépendante du charbon, arrivait en 2016 deuxième au classement des pires pollueurs de la planète par habitant, derrière l’Arabie saoudite en matière d’émissions.

Des réductions d’émissions de CO2 attendues pour 2030

Issu du Parti libéral, Scott Morrison reconnaît la réalité du réchauffement climatique mais affirme que le problème peut se gérer sans pénaliser l’économie australienne.

Il oppose une fin de non-recevoir à ceux qui lui demandent d’en faire davantage pour le climat, tout en assurant que son pays tiendra ses engagements de réduire ses émissions de 26 % à 28 %, par rapport à leur niveau de 2005, d’ici 2030.

« L’Australie ne signera pas un chèque en blanc concernant son économie » pour un combat « qui implique une action du monde entier », a dit vendredi celui qui a boudé en septembre le sommet spécial de l’ONU sur le climat.

L’île-continent a récemment été le théâtre de nombreuses manifestations pour le climat, notamment en octobre avec la campagne « Extinction Rebellion ».

Plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées mardi lors d’un rassemblement contre une conférence du secteur minier à Melbourne.

« Contre notre mode de vie »

Le ministre de l’Intérieur Peter Dutton, « faucon » au sein du gouvernement, a également menacé vendredi de sévir contre les activistes de la cause climatique qui sont « complètement contre notre mode de vie ».

« La plupart ne croient même pas en la démocratie », a-t-il estimé en suggérant que ces protestataires soient contraints de payer la facture des déploiements de force de l’ordre qu’ils occasionnent en manifestant.

L’ONG Human Rights Law Centre a défendu la légitimité des campagnes de boycott en jugeant « profondément préoccupants » les propos de M. Morrison. « Pour protéger notre démocratie et assurer un meilleur avenir pour tous les Australiens, le gouvernement devrait renforcer notre droit à manifester et non l’affaiblir. »

Le Premier ministre Scott Morrison a déclaré lors d’une importante conférence rassemblant des professionnels du secteur minier que son gouvernement cherchait à légiférer contre les protestataires organisant des « actions de boycott secondaire », qui visent à pousser les entreprises à ne pas conclure d’accord avec l’industrie minière.

« Nous travaillons pour identifier les mécanismes qui permettront de rendre illégales ces pratiques égoïstes qui menacent les conditions de vie des Australiens », a déclaré Scott Morrison lors de cet événement dans l’État du Queensland (nord-est), très riche en ressources.

« Le droit de manifester n’implique pas qu’il y ait un permis illimité de perturber la vie des gens et de manquer de respect aux concitoyens australiens. »

Une « menace sournoise » pour l’économie australienne

Scott Morrison a encore durci le ton sur la question climatique depuis sa victoire surprise aux élections en mai. Certains considèrent que son pari de soutenir un projet minier controversé du groupe indien Adani dans le Queensland, avant le scrutin, avait fait pencher la balance.

Conduit par Adani, le projet Carmichael de mine de charbon près de la Grande Barrière de Corail est depuis son origine plombé par des problèmes judiciaires et réglementaires.

Mais il est aussi la cible de l’activisme d’organisations dénonçant sans relâche son impact environnemental. Certaines ont lancé une campagne pour demander aux entreprises de ne pas collaborer avec Adani.

L’actuel Premier ministre a affirmé que ces organisations faisaient planer une « menace sournoise » sur l’économie.

Une dépendance au charbon

« Il existe de nouvelles menaces pour l’avenir du secteur des ressources », a-t-il dit. « Un nouveau genre d’activisme radical avance, apocalyptique dans son ton, hermétique au compromis, c’est tout ou rien, n’autorisant aucune opinion différente. »

Le Premier ministre avait défrayé la chronique en 2017 en brandissant comme un trophée dans la Chambre des représentants un morceau de charbon et en lançant ironiquement à l’assistance : « N’ayez pas peur ! »

Selon l’Agence internationale de l’Énergie, l’Australie, avec ses 25 millions d’habitants et son économie très dépendante du charbon, arrivait en 2016 deuxième au classement des pires pollueurs de la planète par habitant, derrière l’Arabie saoudite en matière d’émissions.

Des réductions d’émissions de CO2 attendues pour 2030

Issu du Parti libéral, Scott Morrison reconnaît la réalité du réchauffement climatique mais affirme que le problème peut se gérer sans pénaliser l’économie australienne.

Il oppose une fin de non-recevoir à ceux qui lui demandent d’en faire davantage pour le climat, tout en assurant que son pays tiendra ses engagements de réduire ses émissions de 26 % à 28 %, par rapport à leur niveau de 2005, d’ici 2030.

« L’Australie ne signera pas un chèque en blanc concernant son économie » pour un combat « qui implique une action du monde entier », a dit vendredi celui qui a boudé en septembre le sommet spécial de l’ONU sur le climat.

L’île-continent a récemment été le théâtre de nombreuses manifestations pour le climat, notamment en octobre avec la campagne « Extinction Rebellion ».

Plusieurs dizaines de personnes ont été arrêtées mardi lors d’un rassemblement contre une conférence du secteur minier à Melbourne.

« Contre notre mode de vie »

Le ministre de l’Intérieur Peter Dutton, « faucon » au sein du gouvernement, a également menacé vendredi de sévir contre les activistes de la cause climatique qui sont « complètement contre notre mode de vie ».

« La plupart ne croient même pas en la démocratie », a-t-il estimé en suggérant que ces protestataires soient contraints de payer la facture des déploiements de force de l’ordre qu’ils occasionnent en manifestant.

L’ONG Human Rights Law Centre a défendu la légitimité des campagnes de boycott en jugeant « profondément préoccupants » les propos de M. Morrison. « Pour protéger notre démocratie et assurer un meilleur avenir pour tous les Australiens, le gouvernement devrait renforcer notre droit à manifester et non l’affaiblir. »

https://www.ouest-france.fr

Thomas Piketty : « Après le déni climatique, le déni inégalitaire »

CHRONIQUE

Pour bâtir de nouvelles normes de justice acceptables par le plus grand nombre, il est indispensable de pouvoir mesurer les efforts demandés aux différents groupes sociaux, recommande l’économiste dans sa chronique au « Monde ».

Corinne Morel Darleux : «Refuser un poste, sortir de la surconsommation, c’est affirmer que cette société ne nous convient pas» – Libération

Corinne Morel Darleux : «Refuser un poste, sortir de la surconsommation, c’est affirmer que cette société ne nous convient pas» – Libération
— À lire sur www.liberation.fr/amphtml/debats/2019/10/22/corinne-morel-darleux-refuser-un-poste-sortir-de-la-surconsommation-c-est-affirmer-que-cette-societe_1759102

« Je ne vois pas comment nous pourrions échapper à une nouvelle crise financière » : entretien avec Gaël Giraud sur les années 2020

​Pour fêter 2020, Marianne a interrogé différentes personnalités sur la décennie à venir. Voici l’entretien réalisé avec Gaël Giraud, économiste, directeur de recherche au CNRS, ancien chef économiste de l’Agence française de développement.
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Philippe Moati : « L’utopie écologique séduit les Français »

Tribune

Une enquête proposant un choix entre trois modèles de société montre une préférence pour des modes de vie favorisant la proximité, les liens avec les proches et une consommation locale, constate l’économiste dans une tribune au « Monde ».

Publié le 22 novembre 2019 à 00h34

Il est souvent dit que notre époque souffre d’une panne des utopies et que les Français, en particulier, nourrissent leur pessimisme d’un déficit d’avenir désirable.

Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons conduit à l’Observatoire société et consommation (Obsoco), avec le soutien de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), de la banque publique d’investissement Bpifrance et de la chaire ESCP-Edouard-Leclerc, une enquête approfondie auprès d’un échantillon représentatif de 2 000 personnes âgées de 18 à 70 ans.

Cette enquête opère une plongée dans les imaginaires à l’œuvre au sein de la société française. Nous y avons notamment mesuré le degré d’adhésion des Français à trois modèles de société idéale, trois « systèmes utopiques » associés à des relais d’opinion, des mouvements plus ou moins organisés, qui prescrivent des priorités, des pratiques, des politiques et des institutions supposées conduire à un avenir souhaitable.

Il s’agit de l’utopie « techno-libérale », qui décrit une société hyperindividualiste organisée pour une croissance forte tirée par la science et la technologie, avec le transhumanisme comme point d’horizon ; de l’utopie « écologique », qui dépeint une organisation de l’économie et de la société tendue vers la sobriété, le « moins mais mieux » ; enfin, de l’utopie « sécuritaire », qui renvoie à une société nostalgique d’un passé révolu, attachée à la morale et à la tradition, soucieuse de préserver son indépendance économique et son identité face aux influences étrangères.

Porosité des différences

Chaque système utopique a été présenté aux personnes ayant participé à l’enquête de manière détaillée, en couvrant les aspects relatifs à l’organisation de la vie économique, au système politique, aux modes de vie et de consommation, etc. Les répondants ont été invités à déclarer dans quelle mesure ces modèles de société se trouvaient en phase avec leur propre conception d’une société idéale, de manière globale et aspect par aspect.

C’est l’utopie « écologique » qui sort gagnante de cette confrontation ; 55 % des répondants lui ont accordé leur meilleure note. L’utopie « sécuritaire » se classe en deuxième (elle est l’utopie préférée de 29 % des répondants), laissant l’utopie « techno-libérale » assez loin derrière (16 %), celle-ci étant pénalisée par un rejet massif des perspectives de l’augmentation de l’humain.

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La séduction exercée par l’utopie écologique traverse les différentes strates de la société, mais les plus jeunes y sont particulièrement sensibles ; elle déborde vers une part notable des partisans des deux autres systèmes utopiques, témoignant de la porosité des préférences. Cette porosité s’étend en fait dans toutes les directions : aucun système utopique ne fait l’objet d’un franc rejet de la part d’une proportion importante de la population, et les répondants ont eu tendance en fait à se construire leur propre société idéale en picorant dans les trois systèmes utopiques les aspects dans lesquels ils se reconnaissaient le mieux.

La thématique de l’effondrement

L’utopie écologique profite sans conteste de l’accélération récente de la prise de conscience des enjeux écologiques par les Français, et notamment de la montée en résonance médiatique de la thématique de l’effondrement.

Mais l’adhésion qu’elle suscite ne s’inscrit pas seulement – comme beaucoup des aspirations appréhendées dans l’enquête – dans une logique du « contre » (l’utopie écologique contre les perspectives catastrophiques du dérèglement climatique). Elle séduit également de manière positive, par les modes de vie qui lui sont attachés. Les propositions qui décrivent les modes de vie et de consommation de l’utopie écologique sont celles qui recueillent les évaluations parmi les plus favorables à l’échelle de l’ensemble des propositions décrivant les trois systèmes utopiques.

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Ainsi, il ressort qu’une très large majorité de Français se déclarent attirés par la perspective de modes de vie ancrés sur un territoire de proximité, favorisant les liens sociaux (en particulier avec ses proches), associés à des modes de consommation qui font la part belle à la consommation de produits locaux, en grande partie bio, où la consommation de viande aurait fortement reculé au profit des protéines végétales. De manière cohérente, 56 % des Français interrogés déclarent vouloir « consommer mieux », dont 36 % seraient disposés pour cela à « consommer moins mais mieux », soit sensiblement plus que les 21 % qui affirment vouloir « consommer plus ».

Les Français interrogés ont également clairement exprimé leur désir, dans un monde idéal, de consacrer une part importante du temps disponible à faire plus de choses par eux-mêmes (bricoler, jardiner, cuisiner, fabriquer, réparer…) et à s’adonner à leurs passions. Clairement, l’utopie écologique semble ainsi s’être départie des imaginaires négatifs qui pouvaient être associés à l’idée de décroissance.

Des aspirations divergentes

Si l’enquête révèle également des aspirations à des changements radicaux de l’organisation du système politique et de la vie économique allant dans le sens d’une plus grande capacité de prise de parole et de participation, ce qu’ont massivement exprimé les Français ayant participé à l’enquête, c’est l’aspiration à des modes de vie, des manières d’habiter, des façons de consommer… qui, tout en répondant à la nécessité de sauver la planète, révèlent un désir de ralentissement, d’une plus forte autonomie, d’une plus grande maîtrise de sa vie et d’une volonté de lui redonner un sens que la société d’hyperconsommation a eu tendance à diluer.

Il y a là un socle qui réunit des populations qui, par ailleurs, expriment des aspirations divergentes. De quoi inspirer aux gouvernants de véritables politiques des modes de vie de nature à produire des retombées rapides sur le vécu quotidien, et aux entreprises qui œuvrent sur les marchés de consommation un sérieux repositionnement de leur proposition de valeur. Les esprits chagrins pourront en revanche déplorer qu’il est difficile de voir dans ces résultats l’adhésion à un « grand récit » ou à un projet grandiose, mais plutôt l’expression d’aspirations individualistes à une vie meilleure.

Philippe Moati est professeur d’économie à l’université Paris-Diderot et cofondateur de l’Observatoire société et consommation (Obsoco).