The Uninhabitable Earth, Annotated Edition

The facts, research, and science behind the climate-change article that explored our planet’s worst-case scenarios.

By David Wallace-Wells

nymag.com/daily/intelligencer/2017/07/climate-change-earth-too-hot-for-humans-annotated.html

http://aid97400.lautre.net/IMG/pdf/La_Terre_Inhabitable.pdf

La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut

D’ici la fin du siècle, les mois les plus froids dans la zone tropicale en Amérique du Sud, Afrique et dans le Pacifique seront vraisemblablement plus chauds que les mois les plus chauds de la fin du XXème Siècle. Nos poumons ont besoin d’oxygène, mais ce n’est là qu’une fraction de ce que nous inspirons. La partie oxyde de carbone augmente. Elle vient de dépasser 400 particules par million, et calculées à partir des conditions actuelles, les estimations hautes sont que nous atteindrons 1000 particules par millions d’ici 2100. A cette concentration,comparées avec l’air que nous respirons aujourd’hui, les capacités cognitives humaines diminuent de 21%. Dans un air plus chaud, d’autres substances sont encore plus effrayantes, de petites augmentations de la pollution peuvent amener une diminution de l’espérance de vie de 10 ans. Plus la planète se réchauffe, plus il y a d’ozone, et selon le Centre National de Recherche Atmosphérique, d’ici le milieu du siècle, les Américains subiront probablement une augmentation de 70% de smog dû à l’ozone, nocif pour la santé. D’ici 2090, à l’échelle mondiale, jusqu’à 2 milliards de personnes respireront un air au-dessus des normes “de sécurité” fixées par l’Organisation Mondiale de la Santé; le mois dernier, une publication a démontré que, parmi d’autres effets, l’exposition d’une femme enceinte à l’ozone augmente les risques que l’enfant soit autiste (combiné à d’autres facteurs environnementaux, le risque est multiplié par 10). Ce qui, bien sûr ne peut manquer de vous faire penser à l’épidémie d’autisme que subit la région d’Hollywood Ouest. Déjà, aujourd’hui, chaque jour plus de 10 000 personnes meurent de l’ingestion de petites particules émises par la combustion des énergies fossiles; chaque année, 339 000 personnes meurent suite aux feux de forêt, partiellement parce que le changement climatique a rallongé les périodes à risque de feux de forêt (aux Etats Unis cet allongement est de 78 jours depuis 1970). D’ici 2050, selon le Service des Forêts Américain les feux de forêt seront deux fois plus destructeurs qu’ils ne le sont aujourd’hui; (https://www.usda.gov/oce/climate_change/effects_2012/FS_Climate1114%20opt.pdf) dans certaines régions, les surfaces incendiées seront multipliées par 5. Ce qui inquiète plus est l’effet que cela aura sur les émissions, particulièrement lorsque ces incendies ravagent les forêts de tourbières. En 1997, en Indonésie, par exemple, les feux de tourbière ont augmenté le niveau mondial d’émissions de CO2 de 40%, et plus de feux veut dire plus de chaleur, qui veut dire plus de feux. Il y a aussi la terrifiante possibilité que les forêts tropicales comme celles de l’Amazonie, qui en 2010 a subi sa deuxième “sécheresse du siècle” en l’espace de 5 ans, puisse atteindre un tel degré de sécheresse qu’elle devienne sujette à cette sorte de feux de forêts permanents et destructeurs – ce qui non seulement serait source d’énormes quantités de carbone dans l’atmosphère mais diminuerait la taille de la forêt. Ce qui serait d’autant plus négatif que la seule Amazonie fournit 20% de notre oxygène La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 12 Et puis il y a les formes plus habituelles de pollution. En 2013, la fonte de la glace Arctique à transformé les schémas météorologiques asiatiques, privant la Chine de ses systèmes naturels de vents sur lesquels elle en était arrivée à compter, ce qui eût pour conséquence de recouvrir la majeure partie du Nord du pays d’une couverture de smog irrespirable. Littéralement et réellement irrespirable ! Un système de mesure appelé Indice de Qualité de l’Air a classé les risques et les fait culminer aux niveaux 301 à 350, niveaux conduisant “à une sérieuse aggravation des maladies du coeur ou des poumons et à des décès prématurés chez les personnes souffrant d’affections cardiopulmonaires et les personnes âgées”; à ces niveaux “tout le monde doit éviter toute activité de plein air”. L’ ”airpocalypse” de 2013 en Chine a culminé à un niveau de l’Indice de Qualité de l’Air de plus de 800. Cette année-là, un tiers de tous les décès du pays ont été dus au smog. VI-Un état de guerre permanent C’est dans la chaleur que s’incruste la violence Les climatologues sont extrêmement prudents quand ils parlent de la Syrie Ils tiennent à vous faire savoir que certes, le changement climatique a été à l’origine d’une sécheresse qui a contribué à l’éclatement de la guerre civile, mais il n’est pas tout à fait juste de dire que le conflit serait le résultat du réchauffement climatique ; son voisin le Liban par exemple a connu la même pénurie de récoltes. Mais les chercheurs comme Marshall Burke et Solomon Hsiang ont réussi à quantifier en partie la relation non immédiatement évidente entre température et violence : pour chaque demi degré de réchauffement, disent-ils, les sociétés verront une augmentation de 10 et 20 % de risques de conflits armés ; r ien n’est simple, mais les chiffres sont accablants : une planète de 5° de plus augmenterait le nombre de guerres de moitié plus. Tout bien considéré, les conflits sociaux pourraient faire plus que doubler au cours de ce siècle. Voilà une des raisons pour lesquelles, chaque expert climatique auquel j’ai parlé a souligné que l’armée américaine est obsédée par le changement climatique : la disparition sous les eaux des bases navales américaines à cause de la montée des océans est déjà un problème, mais être le policier du monde devient quand même plus difficile quand le taux de criminalité double.Bien sûr, il ne s’agit pas seulement de la Syrie où le climat aurait contribué au conflit. Certains avancent l’hypothèse que le nombre de querelles au Moyen Orient lors de la génération précédente reflète directement le niveau de pression dû au réchauffement climatique – une hypothèse d’autant plus cruelle que le réchauffement climatique a commencé à accélérer justement quand le monde industrialisé a commencé à extraire et brûler le pétrole de ces régions. La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 13 Qu’est ce qui fait le lien entre climat et conflits ? Une partie de la relation se trouve dans l’agriculture et la situation économique; mais cela a beaucoup à voir avec les migrations forcées, déjà actuellement à un niveau record, avec au moins 65 millions de personnes déplacées errant sur la planète. Mais il y a aussi le simple niveau d’irritabilité individuelle. La chaleur augmente le taux de crimes localement, la quantité d’insultes échangées sur les réseaux sociaux, et le risque qu’un lanceur de première division, dans un esprit de vengeance, monte au créneau suite à un lancer qui aurait frappé un de ses co-équipiers et cogne le batteur de l’équipe opposée. Et l’arrivée de l’air conditionné dans le monde développé, au milieu du siècle dernier, n’a eu que peu d’effet pour résoudre la question des vagues estivales de criminalité. VII. Un Effondrement Economique permanentCapitalisme lamentable dans un monde appauvri de 50%Le mantra lancinant du néolibéralisme mondial, celui qui dominait entre la fin de la Guerre Froide et le début de la Grande Récession, est que la croissance économique nous sauverait de tout et n’importe quoi. Mais au lendemain de la crise financière de 2008, un nombre croissant d’historiens étudiant ce qu’ils appellent “ le capitalisme fossilisé” ont commencé de suggérer que toute l’histoire de la croissance économique rapide, qui a commencé quelque peu soudainement au 18ème siècle, n’est pas le résultat de l’innovation, du commerce ou de la dynamique du capitalisme mondial, mais simplement le résultat de notre découverte des combustibles fossiles avec leur pouvoir brut – une injection unidose d’une “nouvelle” valeur dans un système qui précédemment était caractérisé par le minimum vital mondial. Avant les énergies fossiles, personne ne vivait mieux que ses parents, ses grands- parents, ou ses ancêtres 500 ans plus tôt, excepté juste après de grandes épidémies telle la Peste Noire qui permettaient aux heureux survivants d’engloutir les ressources libérées par les charniers. Quand nous aurons brûlé tous les combustibles fossiles, ces universitaires estiment que, peut-être nous retournerons vers un “état d’équilibre” de l’économie mondiale. Bien sûr cette injection unique a eu à long terme un coût dévastateur le changement climatique La recherche la plus passionnante sur l’économie du réchauffement climatique vient de Hsiang et ses collègues, qui ne sont pas des historiens du capitalisme fossilisé mais proposent une analyse assez sombre qui leur est personnelle : chaque hausse d’un degré Celsius coûte en moyenne 1,2 point de PIB ( un chiffre énorme, si on considère que chiffrer le PIB en unités faibles est considéré comme un PIB “fort”). C’est un travail remarquable dans le domaine, et leur projection médiane prévoit une perte de 23% dans les gains mondiaux per capita d’ici la fin de ce siècle ( provenant La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 14 de bouleversements en agriculture, crimes, tempêtes, énergie, mortalité et conditions de travail). Tracer une esquisse de la courbe de probabilité est encore plus effrayant : il y a 12% de chances pour que le changement climatique réduise la production mondiale de plus de 50% d’ici 2100, disent-ils, et 51% de chances qu’il diminue le PIB per capita de 20% ou plus d’ici là, à moins que les émissions ne baissent. En comparaison, la Grande Récession fit baisser le PIB per Capita de 6 %, en un choc unique; Hsiang et ses collègues estiment qu’il y a une chance sur huit qu’il y ait un effet irréversible et continu 8 fois pires d’ici la fin du siècle. L’échelle de ce désastre économique est difficile à appréhender, mais vous pouvez commencer par imaginer à quoi ressemblerait le monde aujourd’hui avec une économie diminuée de moitié, qui produirait moitié moins de valeur, générant moitié moins à offrir aux travailleurs du monde. Cela rend l’atterrissage forcé des avions à Phoenix, frappé de canicule le mois dernier, comme un pathétique menu fretin. Et entre autre cela fait paraître toute idée de retarder l’action gouvernementale pour réduire les émissions et ne compter que sur la croissance et la technologie pour résoudre le problème comme un calcul absurde. Gardez bien à l’esprit que chaque vol A/R, New York – Londres coûte à l’Arctique 3 mètres carrés de glace supplémentaires. VIII. Des Océans EmpoisonnésLes borborygmes sulfureux de la Côte des Squelettes. Que la mer puisse devenir une tueuse, c’est un constat. Excepté si il y a une réduction drastique des émissions, nous connaîtrons une hausse du niveau de la mer d’au moins 4 pieds (1,22 m), mais possiblement 10 (3,05 m) d’ici la fin du siècle. Un tiers des villes principales du monde sont sur la zone côtière, sans oublier les centrales électriques, les ports, les bases navales, les terres agricoles, les pêcheries, les deltas des rivières, les zones marécageuses et les empires rizicoles; et même celles qui sont situées à des altitudes de plus de 10 pieds seront inondées bien plus facilement, et bien plus régulièrement si les eaux atteignent ce niveau. Au moins 600 millions de personnes vivent à une altitude de 10 mètres et moins par rapport au niveau actuel de la mer.Mais la disparition sous les eaux de ces habitats n’est qu’un début. Actuellement, plus d’un tiers du carbone mondial est aspiré par les océans – Dieu merci, car sinon cela s’ajouterait au réchauffement actuel. Mais le résultat en est ce qu’on appelle “acidification des océans”, ce qui, par soi même, pourrait ajouter un demi degré au réchauffement de ce siècle. Il est aussi perceptible dans le degré de réchauffement des bassins d’eau de la planète. – sans doute vous souvenez-vous que ce sont là les lieux de l’apparition première de la vie. Vous avez probablement entendu parler du “blanchiment du corail” – cela veut dire du corail qui meurt – ce qui est une très mauvaise nouvelle, parce que les récifs abritent un quart de la vie marine et fournissent la nourriture d’un demi milliard de personnes. L’acidification des océans va aussi impacter directement les populations de poissons, même si les scientifiques La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 15 ne peuvent pas encore prédire les effets que cela aura sur les trucs que nous sortons des océans pour les manger; mais ce qu’ils savent, c’est que dans des eaux acidifiées, les huîtres et les moules devront batailler pour former leurs coquilles, et que quand le PH du sang humain baisse autant que le PH des océans a baissé au cours de la dernière génération, cela induit des attaques, comas et mort subite.Mais ce ne sont pas là les seules conséquences de l’acidification des océans. L’absorption de carbone peut initier une boucle de réaction. Les eaux insuffisamment oxygénées font prospérer différentes espèces de microbes qui changent une eau toujours plus “anoxique” en “zones mortes” d’abord des profondeurs, puis qui progressivement remontent vers la surface. Là, les petits poissons meurent, incapables de respirer, ce qui fait prospérer les bactéries mangeuses d’oxygène, et la boucle de rétroaction recommence son cycle. Ce processus dans lequel les zones mortes se métastasent tels des cancers, étouffant toute vie marine, anéantissant les pêcheries, est déjà bien entamé dans certaines zones du Golfe du Mexique et au large de la Namibie, là où le sulfure d’hydrogène sort de l’eau en bouillonnant le long d’une bande côtière de 1000 miles connue sous le nom de “Côte des Squelettes”.A l’origine, ce nom est venu des déchets de l’industrie baleinière, mais aujourd’hui il est plus justifié que jamais. Le sulfure d’hydrogène est si toxique que la chaîne de l’évolution nous a entraînés à en déceler les plus minuscules traces, celles acceptables, c’est pour cela que nos nez délicats sont si sensibles aux flatulences. C’est aussi le sulfure d’hydrogène qui nous a finalement fait arriver sur terre cette fois où 97% de toute vie a disparu de la Terre, une fois que la boucle de rétroaction a été amorcée et que les courants circulaires des océans réchauffés se sont immobilisés – C’est là le gaz préféré de la planète pour un holocauste naturel. Petit à petit les zones mortes des océans se sont étendues, tuant les espèces marines qui avaient dominé les océans pendant des millions d’années, et le gaz inerte que les eaux ont relâché dans l’atmosphère ont tout empoisonné sur la terre. Y compris les plantes. Il a fallu des millions d’années pour que les océans guérissent IX. Le Grand Filtre Notre sinistrose actuelle ne peut pas durer. Alors pourquoi est-ce qu’on ne peut pas s’en apercevoir ? Dans son récent essai de la taille d’un livre, The Great Derangement,(https://www.amazon.com/Great-Derangement-Climate-Unthinkable-Lectures/dp/022632303X), le romancier Indien Amitav Ghosh se demande pourquoi le réchauffement climatique et les désastres naturels ne sont pas devenus des sujets majeurs de romans contemporains – pourquoi sommes-nous incapables d’imaginer les catastrophes climatiques, et pourquoi n’avons-nous pas déjà une avalanche de romans de genre, celui qu’il peut déjà imaginer dans une semi-existence et qu’il appelle “ Troublant Environnement”. Considérons par exemple les histoires qui se concentrent autour de questions La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 16 comme , « Où étiez-vous lors de la chute du mur de Berlin ? » ou « Où étiez-vous le 11 Septembre ? » écrit-il. Et il se demande si de façon identique on ne pourrait pas un jour demander « Où étiez-vous quand on en était à 400 particules par million » ou « Où étiez-vous quand la barrière glacière Larsen B s’est désintégrée? » Et sa réponse est : probablement pas, parce que les dilemmes et drames du changement climatique sont tout à fait incompatibles avec le genre d’histoires que nous nous racontons à notre sujet, particulièrement dans les romans, qui ont tendance à souligner le voyage introspectif plutôt que les miasmes toxiques de la destinée sociale. C’est évident, cet aveuglement ne durera pas – le monde dans lequel nous nous préparons à vivre ne nous y autorisera pas. Dans un monde à 6 degrés de plus les écosystèmes terrestres se mettront à bouillonner de tant de désastres naturels que nous commencerons simplement à les nommer « le temps » : un essaim permanent d’ouragans incontrôlables, des tornades, inondations, sécheresses, une planète régulièrement assaillie d’événements climatiques tels ceux qui, il n’y a pas si longtemps, ont détruit des civilisations entières. Les ouragans les plus puissants se produiront plus régulièrement, et nous devrons inventer de nouvelles catégories pour pouvoir les décrire ; les tornades dureront plus longtemps et seront plus importantes, elles frapperont bien plus souvent, quand aux chutes de pierres, elles quadrupleront en taille. Pour prophétiser l’avenir, les humains ont pris l’habitude d’observer le climat ; pour aller de l’avant nous verrons dans sa colère une vengeance du passé. Les premiers naturalistes parlaient souvent du « temps profond » – c’est la perception qu’ils en avaient, lorsqu’ils considéraient la grandeur de telle vallée, ou de tel bassin rocheux, ou encore la prodigieuse lenteur de la nature. Ce qui nous attend est plus vraisemblablement ce que les anthropologistes de l’époque Victorienne identifiaient comme « le temps du rêve », ou « l’éternel présent» : la semi mythique expérience décrite par les Aborigènes d’Australie qui consiste à retrouver dans l’instant présent un passé hors du temps, un temps où les ancêtres, les héros, et les demi-dieux étaient foultitude sur une scène légendaire. On peut déjà voir ça dans la séquence d’un iceberg qui s’effondre dans l’océan – le sentiment de voir l’histoire arriver d’un coup. Et c’est bien cela. Beaucoup de gens considèrent le changement climatique comme une sorte de dette morale et économique que nous aurions accumulée depuis le début de la Révolution Industrielle et qui doit maintenant, au bout de plusieurs siècles, être payée – une perspective utile, dans un sens, puisque ce sont les processus de la combustion du carbone commencés dans l’Angleterre du 18 ème Siècle qui ont été le fusible déclencheur de tout ce qui a suivi. Mais plus de la moitié du carbone qui a été exhalée dans l’atmosphère par l’humanité dans toute son histoire, a été émise durant ces toutes dernières 3 décennies ; depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les chiffres sont de 85%. Ce qui veut dire que durant le laps de temps d’une seule génération, le réchauffement mondial nous a amenés au La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 17 bord du précipice d’une catastrophe planétaire, et cela veut dire aussi que l’histoire de la mission kamikaze du monde industriel est aussi l’histoire du cours d »une seule vie Celle de mon père par exemple : né en 1938, parmi ses premiers souvenirs il y a Pearl Harbour et les films de propagande de la mythique Air Force qui s’en sont suivis, films qui ont doublé les publicités pour la puissance industrielle de l’Amérique impérialiste ; et parmi ses derniers souvenirs la couverture médiatique de la signature désespérée des accords de Paris sur le climat, 10 semaines avant qu’il ne soit emporté par un cancer du poumon en Juillet de l’an dernier. Ou celle de ma mère née en 1945, d’une famille juive allemande qui fuyait les cheminées qui firent brûler sa famille, et qui maintenant profite de sa 72 ème année dans une Amérique vrai paradis consumériste, un paradis soutenu par les chaînes commerciales d’un monde industrialisé en plein développement. Pendant 57 de ces années elle a fumé, sans filtre . Ou encore celle des scientifiques. Certains des hommes qui ont été les premiers à identifier un changement dans le climat sont encore vivants ( étant donnée la génération concernée, ceux qui sont devenus célèbres étaient des hommes) ; certains d’entre eux sont même encore en activité. Wally Broeker 84 ans continue de se rendre en voiture à son travail à l’Observatoire de la Terre de Lamont-Doherty (Université de Columbia), traversant l’Hudson depuis le Upper West Side (New York City). Comme beaucoup de ceux qui ont été les premiers à lancer l’alerte, il est convaincu qu’une réduction des émissions seule, quelle qu’elle soit, ne peut permettre d’éviter le désastre de façon significative. A l’opposé il met toute sa conviction dans la capture du carbone – une technologie encore non tentée, pour extraire le dioxyde de carbone de l’atmosphère, qui coûterait au moins plusieurs milliers de milliards de dollars, selon Broeker – et différentes formes de « géo-ingénierie », nom fourre-tout pour une variété de technologies ambitieuses de derrière les fagots tellement tirées par les cheveux que de nombreux spécialistes scientifiques du climat préfèrent les considérer comme des rêves pour ne pas dire des cauchemars dignes de la science-fiction. Il s’intéresse particulièrement à ce qu’on appelle l’approche par dispersion d’aérosols – disperser tellement de dioxyde de soufre dans l’atmosphère que lorsqu’il se transforme en acide sulfurique, cela forme un nuage sur 1/5 ème de l’horizon et réfracte 2% des rayons du soleil, achetant pour la planète un petit créneau exempt de chaleur pour souffler. « Bien sûr, cela nous donnerait des couchers de soleil extrêmement rouges, délaverait le ciel, fabriquerait plus de pluies acides » dit-il « mais il vous faut prendre en compte l’ampleur du problème. Vous devez faire gaffe à ne pas dire que le méga problème ne devrait pas être résolu sous prétexte que les solutions engendrent de plus petits problèmes. » Il m’a précisé qu’il ne serait pas là pour voir ça. « Mais cela sera de votre temps …… » La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 18 Jim Hansen est un autre membre de cette génération de précurseurs. Né en 1941 ; il est devenu climatologue a l’Université d’Iowa, développant le « Modèle Zéro », modèle révolutionnaire pour se projeter dans le changement climatique, il devint plus tard le chef de l’unité de recherche climatique de la NASA, il dût en démissionner sous la pression, quand, alors qu’il était encore au service de l’état, il poursuivit le Gouvernement Fédéral en justice pour son inaction face au changement climatique ( ses positions lui valurent aussi plusieurs arrestations lors de manifestations) Cette action en justice est portée par un collectif appelé La Confiance de nos Enfants et est souvent décrite comme « les gamins contre le changement climatique », elle est fondée sur la clause de protection égale, ce qui signifie que le Gouvernement, en ne prenant pas d’action contre le réchauffement climatique, viole cette clause en imposant des coûts faramineux aux générations futures ; c’est cet hiver, au Tribunal Fédral du District de l’Orégon, que se tiendra le procès . Récemment Hansen a abandonné toute idée de résoudre le problème du changement climatique par la seule taxe carbone, ce qui avait eu sa préférence jusqu’alors, et il a entrepris de calculer le coût total de toutes les mesures additionnelles qui seraient nécessaires pour extraire de l’atmosphère tout le carbone. Document connexe Climate Scientist James Hansen: ‘The Planet Could Become Ungovernable’ (http://nymag.com/daily/intelligencer/2017/07/scientist-jim-hansen-the-planet-could-become-ungovernable.html) Hansen commença sa carrière par l’étude de Vénus ; qui il y a fort longtemps était une planète assez similaire à la Terre, possédant beaucoup d’eau source de vie, avant qu’un emballement du changement climatique ne la transforme rapidement en une sphère aride et inhabitable entourée d’un gaz irrespirable; à l’âge de 30 ans, il se tourna vers l’étude de notre planète, se demandant pourquoi il devrait scruter le système solaire pour observer de rapides changements environnementaux quand il pouvait étudier le phénomène autour de lui, sur la planète où il vivait.  » Quand nous avons écrit notre premier article sur le sujet, en 1981″, me raconta-t-il, « je me rappelle avoir dit à un de mes co-auteurs  » Voilà quelque chose qui va être vraiment intéressant. A un moment quelconque de nos carrières, nous allons voir ces choses là commencer à se produire.  » Plusieurs des scientifiques à qui j’ai parlé ont proposé de résoudre le célèbre paradoxe de Fermi par le réchauffement mondial, ce paradoxe qui pose la question : si l’univers est si vaste, alors pourquoi n’y avons-nous rencontré aucune autre forme d’intelligence ? La réponse, suggèrent-ils, est que le cycle naturel d’une civilisation pourrait n’être que de quelques milliers d’années, et le cycle de vie d’une civilisation industrielle seulement de quelques centaines d’années. Dans un univers vieux de plusieurs milliards d’années, avec des systèmes stellaires séparés les uns des autres La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 19 tant par le temps que par la distance, des civilisations peuvent naître et se développer pour se consumer, à un rythme tout simplement trop rapide pour qu’elles puissent se rencontrer. Peter Ward, un paléontologue charismatique, parmi ceux qui sont à l’origine de la découverte du rôle des gaz à effets de serre à l’origine des extinctions de masse sur la planète, appelle cela le « Grand Filtre » : « les Civilisations se développent mais il y a un filtre environnemental qui les condamne à décliner de nouveau et à disparaître assez rapidement », m’a-t-il expliqué, « si vous prenez le cas de la planète Terre, c’est ce filtre qui a joué son rôle dans les extinctions de masse passées. » L’extinction de masse actuelle, qui est celle que nous vivons, vient juste de commencer, et il y a tellement plus de morts à prévoir. Et cependant, en toute improbabilité, Ward est optimiste. De même que Broeker, Hansen et beaucoup des scientifiques que j’ai rencontrés. Nous n’avons pas élaboré une philosophie consolatrice qui donnerait un sens au changement climatique, ou qui nous donnerait un but, face à une annihilation possible. Mais les climatologues ont une étrange foi : Nous trouverons un moyen pour mettre le réchauffement radical en échec, nous n’avons pas le choix. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point nous devons être rassurés par cette lugubre certitude, et si ce n’est là qu’une autre forme d’illusion ; pour utiliser le réchauffement climatique comme un sujet de parabole, il faudrait, bien sûr, que quelqu’un y survive pour pouvoir raconter l’histoire. Les scientifiques n’ignorent pas que pour respecter les objectifs de Paris, d’ici 2050, à chaque décennie nous devons diminuer de moitié les émissions carbones de l’énergie et de l’industrie, alors que celles-ci ne cessent de croître. ; les émissions dues à l’utilisation de la terre (déforestation, flatulence des vaches etc.) doivent être ramenées au niveau zéro ; et nous devrons avoir inventé des technologies pour extraire, annuellement, deux fois plus de carbone de l’atmosphère que ne le font toutes les usines planétaires aujourd’hui. Néanmoins, de façon générale, les scientifiques ont une énorme confiance dans l’ingéniosité humaine- une confiance peut être renforcée par leur intérêt dans le changement climatique, qui, après tout est aussi une invention humaine. Ils signalent le projet Apollo, font remarquer le trou dans la couche d’ozone que nous avons réussi à réparer dans les années 80, la disparition de la crainte de la destruction mutuelle garantie. Maintenant que nous avons trouvé un moyen pour organiser notre propre apocalypse, nous trouverons certainement un moyen pour en sortir, d’une façon ou d’une autre. La planète n’a pas l’habitude d’être provoquée de cette façon, et les systèmes climatiques qui sont prévus pour nous donner des enseignements sur des siècles et même des millénaires nous empêchent – même pour ceux qui observent de très près – d’imaginer la totalité des dégâts déjà infligés à la planète. Mais si nous regardons avec sincérité le monde que nous avons fabriqué, disent-ils, nous La Terre Inhabitable David Wallace-Wells, traduction de Jocelyne Le Boulicaut Page 20 trouverons aussi un moyen de le rendre vivable. Pour eux, une autre alternative est tout simplement inconcevable.*Cet article est paru dans le New York Magazine du 10 Juillet 2017.*Cet article a été mis à jour pour remettre en contexte les rapports révisionnels récents des données satellites, pour refléter de façon plus exacte le taux de réchauffement pendant le Maximum Thermique Paléocene-Eocène, pour clarifier la référence au livre de Peter Brannen « The Ends of the World » et pour bien préciser que James Hansen soutient toujours une approche par taxe carbone pour lutter contre les émissions.Autre document connexe :La Terre Inhabitable Edition annotée (http://nymag.com/daily/intelligencer/2017/07/climate-change-earth-too-hot-for-humans-annotated.html )

Le Léviathan et le climat

lien

Alyssa Battistoni

Si la réflexion sur l’entrée des démocraties occidentales dans un régime d’état d’exception permanent est avancée, comment ce dernier va-t-il se combiner avec le réchauffement climatique ? Dans cette recension de l’incontournable Climate Leviathan, Alyssa Battistoni propose un questionnement inquiet sur les formes de la souveraineté politique planétaire et sur ses contestations

A propos de Climate Leviathan: a Political Theory of Our Planetary Future,de Geoff Mann and Joel Wainwright, Verso, 2018.

Traduction réalisée par Antoine Chopot de « States of Emergency. Imagining a politics for an age of accelerated climate change. », The Nation, 21 juin 2018.

Le changement climatique a été un problème politique aux États-Unis pendant quasiment toute ma vie – James Hansen a témoigné pour la première fois de la réalité du réchauffement de la planète devant le Sénat en 1988 – mais les perspectives pour la planète ne font qu’empirer. Au début, on discutait du changement climatique comme d’un problème lointain, à résoudre pour les générations futures. Puis on en a parlé comme quelque chose de géographiquement éloigné, ayant lieu ailleurs dans une autre partie du monde. Désormais celui-ci est reconnu comme quelque chose qui arrive aujourd’hui aux personnes vivant aux Etats-Unis – et pourtant, que faisons-nous à ce sujet ? Le plus souvent, il semble que ce soit très peu. L’auteur de science fiction Kim Stanley Robinson a nommé cette période où on-ne-fait-pas-grand-chose la « Tergiversation ». L’essayiste Amitav Ghosh a quant à lui suggéré le « Grand Désordre». Quelque chose a mal tourné : un problème massivement reconnu comme menaçant la vie de millions de gens, peut-être même l’avenir de la vie humaine sur Terre, n’a pas été pris au sérieux et ne semble pas susceptible de l’être.

Pendant un temps, c’est la démocratie qui a été jugée coupable : selon certains, les démocratiesne sont tout simplement pas adaptées pour résoudre les problèmes futurs, ou ceux s’étendant au-delà des frontières nationales. Le changement climatique est tout simplement trop compliqué pour que la plupart des gens puissent y comprendre quoique ce soit. Mieux vaut laisser tout cela aux experts. Le sujet est trop dur à aborder pendant une campagne électorale. Personne ne veut penser à une chose aussi déprimante. Et puis quel homme politique sain d’esprit pourrait bien défendre une baisse du niveau de vie pour faire diminuer les émissions de carbone ?

Maintenant que le capitalisme est à nouveau mis sur la table en tant que problème politique, il reçoit à son tour son lot de reproches. Le problème politique, dit-on désormais, n’est pas la seule démocratie, mais le fait que la démocratie soit prise en otage par l’argent du pétrole et les politiciens vendus à sa cause. Même certains capitalistes commencent à reconnaître que le système pourrait nécessiter quelques ajustements. (D’autres comme Elon Musk ont le projet de décamper pour Mars : le « Grand Désordre », en effet). Troquer les grandes entreprises contre la démocratie comme racine du problème constitue une évolution encourageante. La plupart des gens s’en inquiètent maintenant, mais peu font du changement climatique le cœur de leur pensée et de leur pratique politiques.

Dans ce contexte, le nouvel ouvrage de théorie politique de Geoff Mann et Joel Wainwright, Climate Leviathan,constitue un apport bienvenu à la petite mais grandissante famille des livres de gauche traitant du changement climatique. C’est un livre dont la visée explicite est de saisir les dimensions politiques du changement climatique, au lieu de les reléguer à un ou deux paragraphes en conclusion. Le livre choisit également de suivre une piste différente que la plupart des travaux sur la politique climatique. Les auteurs ne cherchent pas à savoir la raison pour laquelle nous ne faisons rien pour réduire les émissions de carbone ; ils s’intéressent au contraire aux différents types de scénarios politiques susceptibles d’émerger en réponse aux crises écologiques qui viennent.

Selon Mann et Wainwright le changement climatique occupera une place si centrale pour la vie humaine et la politique mondiale des années à venir que la réponse qui lui sera apportée façonnera entièrement le futur ordre du monde, et pas seulement les déclarations faites par les Nations Unies à chaque fin d’année. Si la gauche doit jouer un rôle dans la formation de ce nouveau monde, ajoutent-ils, elle doit réfléchir sérieusement aux « outils, stratégies et tactiques politiques » à sa disposition.Bien qu’il soit un problème nouveau et impossible à anticiper, le changement climatique ne demande pas une prise de distance radicale avec les luttes traditionnelles de la gauche pour la liberté, l’égalité et la justice ; il renouvelle simplement la façon de poser des problèmes familiers. Notre pensée politique n’a pas besoin de traiter directement du changement climatique pour donner un aperçu du rôle que la gauche peut jouer pour y faire face, mais nous devrons développer des idées anciennes dans de nouvelles directions si nous voulons naviguer dans un monde qui change radicalement.

De Gramsci à Hegel en passant par Kant et Naomi Klein, Climate Leviathan enrôle un large éventail de la pensée politique. Mais c’est Thomas Hobbes, comme le titre le suggère lui-même, qui se trouve au cœur du livre – le Léviathan reste l’œuvre fondamentale sur le pouvoir souverain, à la base des États modernes. Hobbes observait une nation déchirée par la guerre civile anglaise et estima qu’il valait mieux renoncer à sa liberté sous l’autorité d’un souverain tout puissant plutôt que de vivre dans une telle méchanceté et une telle brutalité. Un tel pouvoir souverain n’existait pas encore au temps de Hobbes, mais en le décrivant, il chercha à comprendre une forme politique qui selon lui devait bientôt advenir.

Mann et Wainwright soutiennent que nous traversons un tel moment, un temps de transformation des formes politiques, où l’on peut commencer à voir le Léviathan prendre forme. De même, les auteurs choisissent d’adopter, à la suite de Hobbes, un mode spéculatif, en décrivant les formes de pouvoir qui vont vraisemblablement émerger dans le futur, reconnaissant par ailleurs qu’aucune n’est encore advenue.

L’autre ressource clé dans la réflexion sur ce Léviathan est le théoricien politique allemand et sympathisant nazi Carl Schmitt, qui s’appuie sur Hobbes pour élaborer sa propre théorie de la souveraineté. Selon Schmitt, les prises de décisions au quotidien sont gouvernées par la loi, mais la souveraineté réside dans ces moments où l’urgence exige l’action extra-judiciaire. Pour Schmitt, il était crucial que le souverain soit capable de prendre les mesures qui s’imposent contre les ennemis d’une communauté. La souveraineté consiste en ceci que le pouvoir politique autorise un État à outrepasser la loi pour défendre ses amis. Comme chez Hobbes, les individus acceptent cette forme extrême de règle en échange d’une protection.

La gauche états-unienne a redécouvert Carl Schmitt durant les années Bush lorsque, ainsi que l’avait remarqué le philosophe italien Giorgio Agamben, un « état d’exception » était en train de devenir la norme, sous couvert d’une informe « guerre contre le terrorisme » (war on terror). Néanmoins, cette vision de l’État n’a que très rarement été élargie à la réflexion sur le type de « politique de l’urgence » qui va surgir avec le réchauffement climatique. S’appuyant sur Hobbes et Schmitt, les auteurs entament ce travail : Climate Leviathan imagine comment les perturbations écologiques vont créer les conditions permettant à une nouvelle autorité souveraine de « prendre le commandement, déclarer l’état d’urgence, et mettre la Terre en ordre, tout cela au nom de la sauvegarde de la vie » – et cette fois-ci à l’échelle planétaire, et non plus nationale.

Mais cette souveraineté est encore embryonnaire, et d’autres formes politiques pourraient encore la contester. Selon les auteurs de Climate Leviathan, quatre types de régimes politiques sont susceptibles d’émerger en réponse au changement climatique : le « Léviathan climatique » serait un système de capitalisme globalisé gouverné par une souveraineté planétaire – pas nécessairement le dirigeant souverain que Hobbes avait imaginé mais néanmoins un pouvoir hégémonique capable de prendre des mesures drastiques ; le « Mao climatique », un système anti-capitaliste gouverné par un pouvoir souverain à l’échelle de l’État-nation ou de la planète ; le « Behemoth climatique », un système capitaliste contenu dans les limites autarciques de l’État-nation ; et le « X climatique », rejetant à la fois le capitalisme et la souveraineté, pour faire place à quelque chose qui reste encore à déterminer.

Mann et Wainwright concèdent que ces quatre futurs possibles sont encore virtuels pour le moment. Mais tandis que nous dépassons nos objectifs carbones et que les impacts du changement climatique deviennent de plus en plus destructeurs, l’un de ces possibles deviendra probablement le mode dominant de la politique. Les auteurs pensent que le vainqueur le plus probable est le Léviathan climatique : il est, après tout, déjà en ascension, comme le montre les pactes internationaux tels que l’Accord de Paris et les institutions mondiales telles que la Conférence des Parties des Nations Unies (COP).

Ces institutions ne sont actuellement pas souveraines au sens de Hobbes ; au contraire, elles sont explicitement internationales, et travaillent à coordonner les actions entre les États-nations. Mais Mann et Wainwright pensent néanmoins qu’elles ouvrent la voie vers une forme de souveraineté attendue depuis des siècles : une souveraineté à l’échelle du monde. Les penseurs de Kant à Einstein ont généralement imaginé un État mondial en réponse aux menaces de la guerre ; le Léviathan climatique serait un tel État mondial mais dans une ère de désastre écologique.

La hausse des températures va engendrer de nouvelles urgences – des tsunamis au ouragans en passant par des famines et des crises de réfugiés – et avec elles de nouvelles opportunités pour les États puissants d’étendre leur portée en déclarant l’état d’exception. Une catastrophe climatique majeure pourrait amener les États capitalistes du Nord à prendre des mesures – y compris la géoingénierie – par l’intermédiaire des Nations Unies ou d’une Union Européenne – sous la forme d’une autorité supra-nationale. En appelant à des accords lors des COPs de chaque année, nombreux sont les militants du climat à avoir légitimé le Léviathan climatique au lieu de le contester. Mais ce que ces institutions sont incapables de faire, selon Mann et Wainwright, c’est de résoudre la crise climatique : elles ont été créées pour gérer le capitalisme, et elles continueront à le faire même en cas de réchauffement catastrophique.

Pourtant, tandis que les institutions capitalistes mondiales ont été le principal lieu de la politique climatique au cours des deux dernières décennies, le Léviathan climatique a un rival : le « Behemoth climatique », représentant un « populisme réactionnaire » se détournant de l’élitisme mondial des forums planétaires sur le changement climatique pour se tourner vers un capitalisme nationaliste – une dynamique parfaitement résumée par la déclaration de Donald Trump selon laquelle il a été « élu pour représenter les citoyens de Pittsburgh, pas de Paris ».

Perceptible dans l’Amérique de Trump, l’Inde de Modi et dans le surgissement des euro-sceptiques de droite un peu partout en Europe, les soutiens du Behemoth climatique constitue un mélange de capitalistes du secteur des énergies fossiles, de petits-bourgeois réactionnaires, et de gens désabusés de la classe ouvrière qui veulent s’en prendre aux élites cosmopolites et à l’establishment politique. Son mélange contradictoire mais musclé d’ethno-nationalisme, de religion, de masculinité et de déni scientifique en fait une forme puissante mais au fond instable ; Mann et Wainwright défendent l’idée qu’il est probable que cette forme s’épuise – mais qu’elle pourrait entre-temps causer beaucoup de dégâts.

Les possibilités révolutionnaires représentées par le Mao climatique et le X climatique, quant à elles, sont moins immédiates et seulement visibles de manière fragmentaire à l’heure actuelle. Le Mao climatique décrit une transformation révolutionnaire menée par un État non-capitaliste agissant rapidement pour faire face à l’effondrement climatique. Dans la vision de Mann et Wainwright, le Mao climatique suit les traces de son éponyme mais aussi celles de Robespierre et de Lénine, indiquant « la nécessité d’une terreur juste dans l’intérêt de l’avenir collectif » : il oppose le pouvoir de la souveraineté planétaire à celui du capital. Le Mao climatique, en ce sens, laisse présager un renouvellement des « États autoritaires socialistes », agissant pour réduire les émissions de carbone et faire face aux urgences climatiques, ultimement à l’échelle planétaire.

Les restrictions unilatérales imposées par l’État chinois à des entreprises comme à des citoyens donnent un aperçu de ce futur, même s’il n’est pas pleinement opérationnel. De fait, Mann et Wainwright s’efforcent de montrer que la Chine n’est pas encore sur la voie menant au Mao climatique. Le Parti Communiste peut fermer des aciéries en l’espace de quelques mois pour réduire les émissions, mais la Chine ne peut plus être décrite de manière crédible comme communiste ; au contraire, le Parti s’est engagé à travailler avec les puissances capitalistes occidentales pour construire le système international qui caractérise le Léviathan climatique (pensez, par exemple, aux négociations très applaudies de Barack Obama avec Xi Jinping).

Néanmoins, Mann et Wainwright insistent sur le fait que dans le futur proche, le Mao climatique n’est susceptible d’émerger qu’en Asie : l’Amérique Latine peut bien posséder un héritage plus robuste en terme d’écologie politique, l’Asie est la seule à présenter cette combinaison nécessaire d’États forts et d’économies puissantes associée à un grand nombre de paysans, de prolétaires et de populations surnuméraires, dont les attentes sont susceptibles d’être frustrées par les effets désastreux du changements climatiques. Autrement dit, c’est seulement en Asie que l’on peut imaginer des mouvements populaires s’emparant de l’État et du pouvoir économique capable de modifier significativement l’utilisation des ressources planétaires.

Parmi ces trois futurs, certains peuvent être pires que d’autres, mais aucun d’eux ne semble être particulièrement juste, aux yeux des auteurs. C’est ici que le X climatique entre en jeu : c’est le nom donné à un mouvement démocratique à la fois contre le capitalisme et contre la souveraineté, le « X » suggérant de manière intentionnelle une aventure vers l’inconnu. Malgré les quelques apparitions suggestives concernant la signification précise de X au fil du livre, il faut attendre l’ultime chapitre pour que Mann et Wainwright entrent pour de bon dans les détails.

Il est décevant, sans être tout à fait surprenant, de constater que la qualité de l’analyse du livre, par ailleurs lucide et souvent brillante, s’effondre ici. Proposer une politique appropriée à un problème relevant d’une menace existentielle sans précédent est une tentative intimidante et colossale, comme le reconnaissent ça et là les auteurs. Et de manière tout à fait compréhensible Mann et Wainwright sont réticents à l’idée de décrire de manière trop détaillée ce à quoi ce futur pourrait ressembler. Dans l’espoir de « dégager des pistes possibles pour des problèmes apparemment insolubles », ils proposent un ensemble d’idées générales plutôt qu’un programme : trois principes, deux « ouvertures » et deux trajectoires.

Les principes, qui s’inspirent aussi bien des traditions de gauche que des mouvements contemporains pour la justice climatique, sont l’égalité, la démocratie, et la solidarité. L’égalité affirme que nous partageons tous la terre ; la démocratie garantit « l’inclusion et la dignité pour tous » ; et la solidarité reconnaît la préservation de la vie sur cette planète partagée par tous comme une cause commune, tout en affirmant une multiplicité de manière d’y vivre, dans un « monde composé de plusieurs mondes ».

Les ouvertures offrent des possibles provisoires pour une praxis de gauche, en lieu et place de certitudes prescriptives : la première ouverture est fondée sur le « refus catégorique » qui motivait la réticence de Marx de détailler le futur communiste pour mieux se pencher sur la pensée et la pratique révolutionnaires qui lui étaient contemporaines ; la seconde est fondée sur l’attitude qui prend en charge le fait d’être « témoin de la crise », attitude qui est très certainement déjà parmi nous. Les deux trajectoires au fondement du X climatique relèvent des histoires plus anciennes dans lesquelles ces principes et ces possibles sont enracinés. La première est la tradition anticapitaliste de gauche issue de l’économie politique marxiste ; la deuxième est composée des alternatives à la souveraineté que l’on trouve dans les mouvements, les formes de vie et les formes de savoirs indigènes et anti-coloniaux. Les auteurs estiment que cette seconde trajectoire offre également des matériaux pour « vivre de manière différente, radicalement différente » – pas simplement en rendant le 21ème siècle un peu plus vert en surface, mais en nous aidant à changer notre relation à la terre et à la planète tout à la fois.

Comme le suggèrent ces propositions un peu nébuleuses, Mann et Wainwright ne prétendent pas être arrivés à un tableau complet du X climatique. Les exemples de mouvements contemporains s’approchant plus ou moins de l’image du X climatique, admettent-ils, restent loin de pouvoir renverser le capitalisme et la souveraineté. Les zapatistes, avec le lancement de leur offensive contre l’État mexicain en 1994 puis leur retrait en milieu rural, donnent une image des promesses mais aussi des limites du X climatique : bien que des communautés entières se soient retirées de la portée du pouvoir de l’État pour vivre selon leurs propres principes, celles-ci restent encerclées et limités par ce pouvoir. On ne sait pas comment ce type de communautés pourraient effectivement contrer le changement climatique depuis cette position. Mann et Wainwright admettent que ces contradictions ainsi que quelques autres pourraient mener les lecteurs à sympathiser avec le Léviathan climatique ou le Mao climatique, qui eux au moins pourraient faire efficacement avancer les choses. Mais malgré ces difficultés, ils soutiennent que nous devons insister sur une non-souveraineté non-capitaliste. Comme le disait Adorno : « cela pourrait arriver » ( « it could come »).

Cette conclusion est pourtant tout à fait en contradiction avec le cri à l’ouverture du livre en faveur d’une réflexion stratégique à gauche : l’analyse habile cède la place à des aveux répétés sur le fait que les choses doivent, et de ce fait peuvent, être autrement – peu importe comment, précisément.

« La priorité », soutiennent Mann et Wainwright, « doit être de s’organiser pour une réduction rapide des émissions de carbone par le boycott collectif et la grève ». Et pourtant, ils se retirent presque immédiatement de cette position – trop utopique – pour ensuite repartir de l’avant : après tout, nous avons besoin d’êtres utopistes. « Nous devons créer quelque chose de nouveau ». « Continuer dans la même direction n’est pas une option. » Certainement, les auteurs ont raison sur ce point.

Mais sans plus de discussion, les appels à la grève et au boycott de masse immédiat comme moyen de mettre un terme à l’économie globale fondée sur l’utilisation des énergies fossiles s’apparente au mieux à un vœux pieux. Parfois, ceci n’apparaît pas simplement utopique, mais utopique au mauvais sens du terme : si les choses vont aussi mal que le prétendent Mann et Wainwright – et cela est indéniable – les refus de principes et les tentatives de vivre autrement ne sont plus suffisants (si jamais ils l’ont été). Si la réponse au « manque considérable d’imagination » de la plupart des politiques climatiques est une fuite en avant dans une fantaisie imaginaire : alors nous sommes tous condamnés.

De manière similaire, l’appel à tenir compte des perspectives indigènes sur la souveraineté n’est que peu exploré. Si les politiques autochtones ont été particulièrement efficientes dans les luttes contre l’industrie fossile c’est non seulement en raison des philosophies sous-jacentes relatives à la souveraineté ou à la nature, mais également en raison des stratégies adoptées par ces groupes : les revendications territoriales autochtones sont utiles pour bloquer des pipelines, et les groupes des Premières Nations du Canada, en particulier, se sont lancés dans une campagne légale agressive pour récupérer les terres qu’ils n’avaient pas cédées. De même, en Amérique Latine, les droits des autochtones reconnus au niveau international se sont révélés être un puissant outil législatif dans la lutte contre les nouveaux projets pétroliers et miniers dans la région.

Ces tentatives politiques complexes exigent de plus substantielles analyses ; elles ne sont pas simplement des images de la non-souveraineté. En même temps, les leçons dont elles sont porteuses ne sont pas aisément transposables à d’autres luttes politiques. Jusqu’où ces projets d’auto-détermination pourraient-ils mener le mouvement pour le climat, avec lequel ils sont parfois mais pas toujours alignés ? Quelles perspectives contiennent-ils pour des acteurs politiques en l’absence de telles revendications juridiques, identités culturelles ou histoires politiques ?

En même temps, le fait de considérer la souveraineté comme intrinsèquement et irrémédiablement injuste a pour effet d’éliminer toute une gamme de possibilités politiques. Cela suggère que les mouvements politiques doivent agir en opposition simultanée à l’État et au capital, et le faire de manière préfigurative – c’est-à-dire en réalisant dès maintenant les relations qu’ils espèrent faire advenir. Mais si un mouvement de type zapatiste n’est pas en mesure de combattre efficacement un État puissamment répressif et un capital mondialement nomade, pourquoi devrions-nous le prendre comme modèle pour les destituer ?

(De fait, les zapatistes eux-mêmes se sont engagés dans une série de tactiques au fil du temps, incluant, plus récemment, le choix de la politique électorale : l’Armée Zapatiste de Libération Nationale a récemment apporté son soutien à María de Jesús Patricio Martínez, candidate à l’élection présidentielle mexicaine de 2018 et cherchant à représenter les communautés autochtones.) Comme les auteurs l’observent, les problèmes posés par le réchauffement climatique s’inscrivent dans une histoire longue de luttes pour la justice et la liberté – la seule différence c’est qu’il y a maintenant un ultimatum écologique. Cela signifie certainement que gagner du temps doit être un élément essentiel de la stratégie de gauche, même si cela implique de lutter contre les pires effets du changement climatique de l’intérieur de systèmes que nous cherchons à terme à démanteler ou à transformer.

La difficulté à se figurer le X climatique reflète au final les limites de la typologie proposée dans le livre, dans laquelle la souveraineté planétaire et le capitalisme global sont présentés comme des choix relevant du tout ou rien. Explorer des idéaux-types peut s’avérer clarifiant, mais plus utile aujourd’hui serait l’effort pour mettre à jour les possibilités de travailler à l’intérieur, à travers, et au-delà des Léviathan climatiques et des Behemoth climatiques déjà existants – et peut-être surtout ces derniers. En effet, face à la marée montante des Behemoths réactionnaires, qui ne montre que peu de signes de recul, la souveraineté planétaire ressemble à une sorte de leurre : le capitalisme mondial n’a certainement pas terminé sa course, et très peu d’éléments indiquent qu’une souveraineté planétaire se prépare aujourd’hui dans les coulisses.

Les mouvements doivent-ils réellement être opposés à toute forme de souveraineté, à toutes les échelles, pour s’opposer à un État mondial se reproduisant par le capitalisme ou pour obtenir des mesures de justice ? N’y a-t-il véritablement aucun X climatique issu d’un populisme de gauche pouvant contrer le Behemoth à l’échelle de la nation,     aucun moyen de canaliser la solidarité au travers d’institutions internationales – mais pas nécessairement globales ? La différence entre, disons, l’engagement de Jeremy Corbin en faveur de la nationalisation et la décarbonisation de l’industrie britannique de l’énergie et le feu vert donné par Justin Trudeau à des projets de pipeline privés au Canada ne suffira peut-être pas pour sauver la planète, mais elle pourrait au moins se voir reconnaître un statut d’ouverture. Au lieu de cela, les manières dont les États actuels ont agi vis-à-vis de leurs citoyens ainsi qu’envers le capital sont confondues en une polémique au sujet de la souveraineté – pour ou contre.

Mann et Wainwright ne sont nullement les seuls à se dérober sur le sujet de la question de ce qui doit être fait. Deux autres livres récents du côté de la gauche écologiste – A History of the World in Seven Cheap Things1de Jason Moore et Raj Patel, et The Progress of this Storm de Andreas Malm – aboutissent à peu près au même endroit. Tous reconnaissent que le « fascisme global » que Mann et Wainwright nomment le Behemoth est bien plus puissant aujourd’hui que n’importe quelle formation écologiste de gauche, mais essaient de créer de l’espoir en regardant du côté des mouvements pour la justice climatique, tout en insinuant qu’un bouleversement bien plus grand est nécessaire.

Tout comme Mann et Wainwright, Moore et Patel refusent de dessiner une « feuille de route pour une lutte de classes qui réinventerait dans le même mouvement les relations des humains avec et à l’intérieur du tissu de la vie ». Au lieu de cela, ils suggèrent leurs propres principes – au nombre de cinq : reconnaissance, réparation, redistribution, réimagination et recréation – et leur propre Mouvement des mouvements. Leur vision élargie du capitalisme, qui prend au sérieux la place du travail non-payé, l’appropriation coloniale et l’extraction forcée, rend possible de comprendre tout un ensemble de luttes comme anticapitalistes et capables de contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique : les mouvements autochtones Idle No More, le mouvement paysan mené par La Via Campesina, le travail des militants des droits pour les personnes handicapées et les féministes socialistes argentines.

Moore et Patel suggèrent également qu’une organisation politique plus salutaire peut être trouvée dans les « nationalismes alternatifs » des peuples autochtones et des nations aborigènes existant « en opposition à l’écologie du capitalisme ». Pourtant, alors même que les auteurs détaillent la longue histoire des résistances populaires au capitalisme, l’effet est plus déconcertant que réconfortant lorsque l’on se souvient que, littéralement, des siècles de luttes n’ont pas encore réussi à atteindre leur but.

The Progress of this Storm de Malm, quant à lui, lance un appel bienvenu pour prendre au sérieux la question de l’agir politique, mais se termine sur une note apocalyptique qui frise l’aventurisme. Il y déclare que « la condition climatique signifie la mort de la politique affirmative ». « La négativité est notre seule chance désormais. » C’est peut-être la raison pour laquelle il conclut son livre, tout comme Mann et Wainwright, avec Walter Benjamin – dans le cas de Malm, avec l’idée benjaminienne du « caractère destructeur » qui réduit l’existence aux « décombres – non par amour des décombres, mais pour l’amour du chemin qui les traverse ». Nous devons détruire le capitalisme fossile, nous dit Malm, avant que la nature ne nous détruise.

Lorsque Marx ridiculisait le projet d’écrire « des recettes pour les marmites de l’avenir », il en appelait en retour à une « analyse critique des faits actuels ». Les faits actuels ne sont pas favorables – mais nous n’avons pas d’autres choix que d’y faire face. La menace posée par le changement climatique exige que nous imaginions un monde radicalement différent, un monde qui n’existe pas à présent et qui n’a jamais existé ; un monde, de plus, qui n’est pas tourné vers nos idées actuelles sur le progrès et le futur. Comme chacun de ces auteurs l’observe, la menace posée par le réchauffement requiert une action politique d’un ordre et d’une magnitude différente de tout ce qui peut être proposé actuellement : le business as usual ne suffira pas. Il est inquiétant que des penseurs si clairvoyants sur les dynamiques conjointes du capitalisme et de la nature apparaissent bloqués quant à la manière dont nous pourrions en sortir. Mais ils sont sans aucun doute dans le vrai lorsqu’ils disent que le changement climatique façonnera la politique dans un futur proche, un futur qui se réduit de jour en jour.

Ainsi, bien que Mann et Wainwright et d’autres partisans d’un possible X climatique n’éprouvent pas le besoin de dresser des plans, quelques questions difficiles exigent néanmoins leurs réponses. Comment le secteur de l’industrie fossile massif et mondial peut-il être démantelé sans une coercition étatique ? Comment un mouvement anti-souverain et anti-capitaliste peut-il empêcher les ultra-riches de décamper vers des contrées du monde raisonnablement plus stables ? Comment des boycotts et des grèves massives doivent-elles être organisées, et non pas seulement imaginées ? Qu’est-ce qui peut empêcher le remplacement de la force publique par la force privée ?

Bien sûr, nombreux à gauche sont les gens insouciants de la question de l’État, vraisemblablement parce qu’il faut s’en emparer d’abord et se poser des questions ensuite. Ceux qui ont tendance à penser que le pouvoir étatique est nécessaire pour entreprendre les projets requis pour faire face au changement climatique devraient eux aussi en dire plus : comment pensons-nous que le « bon État » providence et les écoles publiques puissent être dissociés du « mauvais État » de la guerre et des prisons ? Comment imaginons-nous gagner concrètement assez de pouvoir pour l’utiliser utilement ? Et comment pouvons-nous alors le transformer plutôt que de nous retrouver transformés par lui ?

Chronique d’un effondrement programmé: la faute à Descartes et Smith

https://dr-petrole-mr-carbone.com/author/jesuisvincent/
https://dr-petrole-mr-carbone.com/chronique-dun-effondrement-programme-la-faute-a-descartes-et-smith/

Adam Smith a scellé les bases d’un système économique qui ne tient aucun compte des lois de la physique, de la réalité de la Terre. René Descartes nous a appris à découper la connaissance du monde en tranches pour contourner sa complexité. Voilà deux symboles de la tragédie humaine en cours, entre drame climatique et drame énergétique.

La main invisible chère à Adam Smith, la domination de la nature… Extrait de couverture du livre Climat – Comment tout changer, Vagnon, 2019.

Tant que notre société thermo-industrielle, basée sur la consommation de masse et sur les déplacements faciles et permanents, restera incapable de se métamorphoser volontairement en une société post-pétrole, elle creusera sa tombe et celle de ses enfants, c’est-à-dire nous-mêmes et nos bien aimés. Et comme sa survie est depuis des décennies une course contre la montre, cette tombe s’avère maintenant en grande partie creusée. « Il nous reste sept ans pour inverser la courbe des émissions de CO2 », indiquait en 2008 Rajendra Pachauri, ancien président du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC)… « 3 ans pour sauver le monde« , écrivaient pour leur part en 2009 l’expert climat-énergie Jean-Marc Jancovici et l’économiste Alain Grandjean. Nous approchons 2020. Rien n’a été sauvé, les émissions de CO2 progressent toujours, le réchauffement montre des signes d’accélération, et la barre de +1,5°C approche, même si nous parlons de « neutralité carbone » à horizon 2050 et pensons encore le plus souvent que des technologies vont nous sauver en réduisant drastiquement nos émissions de CO2, même si de plus en plus de militants s’agitent. Et voilà maintenant que le pic pétrolier global, dénié aujourd’hui comme l’était le réchauffement hier, montre le bout de son sommet. Puisque rien n’a été préparé, le drame énergétique va pouvoir s’articuler avec le drame climatique. Remontons un peu le temps pour mieux comprendre cette grande tragédie humaine en cours, cette impuissance.

Adam Smith a ignoré que le « fonds primitif » de l’économie humaine était la nature

« Le travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie », écrivait Adam Smith dès la première phrase de son livre La richesse des nations, livre fondateur qui a inspiré toute notre économie actuelle. Adam Smith se trompait, fondamentalement: le fonds primitif qui a permis à l’économie humaine de prospérer, c’est celui de la nature et de ses richesses, notamment l’énergie qui donne accès à toutes les autres ressources naturelles. Sans énergie, pas de matière première pour travailler, pas de croissance économique. Or, toutes les ressources de la Terre ont des limites. En ignorant que le fonds primitif de l’économie humaine était la nature, Adam Smith et ses émules annulaient en fait toute chance réelle d’ériger une quelconque limite à nos activités, démultipliées grâce à l’utilisation croissante d’énergie fossile. Nous avons ainsi pu tranquillement développer notre voracité et scier la branche qui nous supporte. Et cela fait maintenant des dizaines d’années que nous surexploitons ce fonds primitif naturel – donc que nous affaiblissons sa résilience.

Nous avons multiplié les microscopes alors qu’aujourd’hui, il nous faudrait un macroscope

Remontons encore un peu le temps. Dans son Discours de la méthode, René Descartes -qui voulait nous rendre maîtres et possesseurs de la nature– indiquait que, pour accroître notre connaissance du complexe, il fallait « diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre ». Autrement dit, pour mieux comprendre le monde, la règle devait être de découper la connaissance en éléments plus simples, ce qui par exemple donne d’un côté la physique, d’un autre la biologie, d’un autre encore la chimie, etc. Cette approche analytique est celle qui structure nos connaissances, en particulier nos connaissances de la planète. Pour évoquer le réchauffement planétaire, on va ainsi généralement parler, souvent en fonction de l’actualité, tantôt de la hausse du niveau de la mer, tantôt des inondations, tantôt de la multiplication des canicules, tantôt de l’intensification des sécheresses, tantôt des incendies, tantôt des tempêtes, etc. Mais cette approche, seule, ne permet pas d’avoir une compréhension globale du fonctionnement de la Terre, notamment de sa machine thermique qui conditionne pourtant tout notre environnement et notre existence, et bien sûr tous ces symptômes de la crise climatique. Nous avons multiplié les microscopes alors qu’aujourd’hui il nous faudrait un macroscope

Une machine à perdre face à notre propre destin

C’est également toute la difficulté du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat qui regroupe les connaissances de centaines de chercheurs de multiples disciplines pour étudier le réchauffement planétaire mais sans que les modèles informatiques mis en place pour échafauder les évolutions possibles, puissent intégrer tout le fonctionnement du système terrestre, toutes ses rétroactions, tous ses seuils de rupture, toutes les limites de ses ressources… Ce n’est pas parce qu’on connaît toutes les pièces d’une machine que l’on peut expliquer comment cette machine fonctionne. Ainsi, peut-on avoir aujourd’hui l’impression -du fait d’un système Terre qui serait finalement beaucoup plus dynamique qu’envisagé- qu’à force de sécheresses, canicules, inondations, fontes de glaces et autres super ouragans, ce réchauffement s’aggrave actuellement bien plus vite que prévu, un peu comme s’il suivait la trajectoire exponentielle de la concentration atmosphérique de CO2.

Descartes et Smith ont en fait construit l’armature d’une machine à perdre face à notre propre destin. Le premier nous a appris à penser en dehors de toute approche systémique et le second a permis la mise en place d’un système économique qui ne tient absolument aucun compte des lois de la physique, de la Terre.

Une multiplication de possibilités concrètes de mourir de plus en plus rapidement

Résumons donc notre actuelle situation: à force d’extraction d’énergie fossile et d’exploitation de ressources naturelles, nous avons construit une société de mégalopoles reposant sur le déplacement ininterrompu d’hommes et de marchandises, qui roulent, volent et naviguent à presque 100% grâce à une énergie irremplaçable à ce niveau d’utilisation, le pétrole, lui-même grande cause du réchauffement planétaire mais qui va prochainement atteindre son pic global du fait de son caractère non renouvelable à notre échelle de vie. Conséquence non négociable: le monde qui s’appuie sur son utilisation massive et permanente est appelé à disparaître. Reste à savoir comment.

Sur la lancée actuelle, sans nulle préparation à une descente énergétique, il n’y a guère de doute quant à l’issue dramatique de la destinée humaine. De moins en moins de pétrole, sang de cette société, provoquera de plus en plus de pauvreté, d’incompréhension, de désespoir, de plus en plus de risques de tensions et de guerres, qu’il s’agisse de guerres entre états, de guerres civiles ou de terrorisme. Plus de réchauffement et de phénomènes violents, ce sera de moins en moins de bonnes récoltes, de plus en plus de famines. Plus d’inondations, de bouleversement climatique et de chute de la biodiversité, ce sera de moins en moins de protection sanitaire, de plus en plus de risques de maladies, d’épidémies… Au final, voilà donc une multiplication de possibilités concrètes de mourir de plus en plus rapidement. Ce qui contraste radicalement avec les courbes actuellement en vigueur.

Prendre acte des erreurs fondatrices de Smith et de Descartes et en tirer les conséquences

Qu’elles parlent d’effondrement, de collapsologie, d’apocalypse ou simplement de crises, de plus en plus de personnes ont, ces dernières années, pris conscience de la gravité de la situation de l’humanité, même si elles restent encore très minoritaires. N’est plus forcément vu comme un illuminé ou un oiseau de malheur celui qui regarde en face la réalité physique de notre environnement. Plus les dégâts deviendront évidents et importants, plus les consciences s’éveilleront, mais plus se marquera également le clivage entre ceux qui veulent décrire la tragédie en cours, et ceux qui n’ont pas (encore) tout compris ou ne veulent pas tout comprendre, se faisant ainsi défenseurs du système en cause.

Pouvoir encore freiner et dévier la course folle de ce système afin de limiter les dégâts de sa chute, implique des prises de conscience massives, permettant à la fois une multiplication des actions échafaudant à côté de lui un nouvel art de vivre, et également une bascule conduisant à modifier ses paramètres de fonctionnement, et à donner la place centrale à la nature et à ses ressources. Cela implique donc de prendre acte des erreurs fondatrices de Smith et de Descartes et d’en tirer les conséquences… Par exemple en intégrant dans tout raisonnement que le climat est avant tout la résultante d’une machine thermique et dynamique, le système Terre -donc que sa perturbation anthropique actuelle va bien au-delà d’un simple « réchauffement moyen », toute situation extrême pouvant être fatale à des êtres vivants… Par exemple encore en intégrant dans tout système économique actuel ou futur que le fonds primitif de notre richesse nous a été donné par la nature, qui elle-même s’est épanouie parce que le climat lui a été propice -donc que la destruction de notre climat et de la nature s’apparente bien à notre propre destruction.

Luc Semal : « L’effondrement ne devrait pas être l’alpha et l’oméga de l’écologie politique »

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Benjamin Laks

Les discours sur la catastrophe écologique ne sont pas nouveaux, nous rappelle le chercheur Luc Semal dans son ouvrage Face à l’effondrement. Militer a l’ombre des catastrophes (PUF, 2019). Le gain de notoriété récent de ces thèses marque en revanche leur « démarginalisation » : elles se diffusent désormais à des groupes moins politisés, ce qui interroge profondément l’avenir de l’écologie politique comme force de mobilisation collective.

Maître de conférences en science politique au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris (MNHN) et chercheur au Centre d’écologie et des sciences de la conservation (Cesco), Luc Semal est spécialiste des mobilisations écologistes, notamment des villes en transitions (Transition Towns) et de la décroissance. Il vient de publier Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes, longue étude sociologique issue d’une thèse soutenue en 2012. Il y décrit les trajectoires de socialisation des militants convaincus de l’insoutenabilité des sociétés thermo-industrielles et de leur déstabilisation dans les prochaines décennies. 

Cet article a été initialement publié dans le numéro 36 de Socialter, « Et si tout devenait gratuit ? », disponible en kiosque le 7 août boutique en ligne.

Dans votre dernier ouvrage Face à l’effondrement, vous défendez que la catastrophe a toujours été au cœur du mouvement écologiste. L’idée d’effondrement est-elle consubstantielle à ce militantisme ?

L’idée d’effondrement est présente dès les débuts de l’écologie politique dans les années 1960-1970. On la trouve dans le « Rapport Meadows » (1), qui a été l’un des premiers best-sellers à poser la question des limites à la croissance et donc à poser aussi l’horizon catastrophiste propre à l’écologie politique. Dès le départ, l’écologie politique a cette perspective catastrophique ; c’est un ensemble de discours, mais aussi une dynamique de pensée et de mobilisation qui annonce la fin de la civilisation thermo-industrielle, fondée sur la consommation massive d’énergies fossiles nous permettant de transformer le monde à une échelle inédite mais qui ne durera pas éternellement. Dans ce cadre, « l’effondrement » est un mot qui s’invite rapidement. Il est immédiatement utilisé pour nommer le moins désirable des scénarios de sortie de la civilisation thermo-industrielle : l’hypothèse d’une sortie rapide, brusque et violente, qui balaierait tous les secteurs de l’économie et de la société. Mais d’autres termes sont aussi  employés dans cette perspective. Par exemple, Nicholas Georgescu-Roegen parle de « déclin » en anglais et de « décroissance » en français. L’effondrement n’est ni le seul mot ni nécessairement le meilleur.

Justement, dans le livre précité, vous préférez parler de « catastrophe » plutôt que « d’effondrement ». Pourquoi ?

Si je parle de catastrophe et de catastrophisme, c’est parce que dans les années 2000, j’ai travaillé sur deux mouvements écologistes – la décroissance et le réseau des villes en transition (2) – en rupture avec l’idée de continuité qui sous-tend la croissance verte et le développement durable. Il fallait trouver un terme pour désigner la part sombre et dure de l’avenir telle que l’anticipaient ces mouvements. Au même moment, je travaillais sur Bestiaire disparu (Éditions Plume de Carotte, 2013), qui m’a amené à creuser la notion de sixième extinction de masse. Or, dans l’histoire des sciences de la nature, il y a des approches plutôt « gradualistes », qui insistent sur le fait que l’évolution de la vie sur Terre est très lente et graduelle, sur des temps très longs, de l’ordre des millions d’années, et d’autres approches plus « catastrophistes », qui insistent sur les moments assez brefs de rupture, de réorganisation radicale de la vie, présentant clairement un avant et un après – par exemple, l’extinction des dinosaures. Puisqu’il fallait trouver un mot pour désigner la situation écologique présente, mon idée était que, si nous prenons au sérieux l’idée de la sixième extinction des espèces, mais aussi le réchauffement climatique, l’acidification des océans, le pic pétrolier, la prolifération nucléaire, la déforestation, etc., alors il n’est pas absurde de dire que nous vivons un processus catastrophique, qui est lent à l’échelle de nos vies individuelles, mais qui est d’une rapidité fulgurante, météorique, à l’échelle de la vie sur terre.

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En 2015, Paul Ehrlich et Gerardo Ceballos montraient que les disparitions d’espèces ont été multipliées par 100 depuis 1900, un rythme sans équivalent depuis la disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années. La catastrophe fait en réalité déjà partie de notre quotidien…

La notion de sixième extinction de masse est en réalité une manière d’évoquer un problème plus général, celui de l’accélération du déclin des populations. On estime que les populations de vertébrés sauvages ont décliné de 60 % en un demi-siècle, c’est une forme d’effondrement du vivant. Cette catastrophe est en cours, elle est déjà notre quotidien, on ne peut pas se contenter de la conjuguer au futur… Mais en même temps, il ne s’agit que du début d’une trajectoire. C’est délicat : la catastrophe doit se conjuguer au présent, mais si on dit simplement qu’elle est déjà là, on n’exprime pas le fait que ce n’est que le début. C’est pour ça que je parle plutôt de trajectoire catastrophique ou de perspective catastrophiste et que j’avais intitulé ma thèse Militer à l’ombre des catastrophes. L’idée d’ombre renvoie à la fois à la présence et à l’absence. Elle renvoie à quelque chose de réel, mais de difficile à cerner. La catastrophe, même sans être déjà pleinement présente, l’est déjà suffisamment pour peser sur les manières de penser et de faire vivre le projet écologiste, parce qu’elle suscite de l’angoisse, de la frustration, voire de la désillusion et un certain sentiment d’impuissance. Elle assombrit nos horizons.

Avez-vous été étonné par le succès du livre Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens paru en 2015 ?

Pas vraiment. Pour avoir travaillé depuis 2006 sur les réseaux de la décroissance et des villes en transition, j’avais depuis plusieurs années le sentiment que les discours sur l’effondrement, sans être « mainstream », étaient plus recevables qu’ils n’y paraissaient. L’inquiétude perceptible dans les réseaux écologistes s’est renforcée à mesure que s’enlisaient les conférences sur le climat et que l’objectif des deux degrés devenait malheureusement de moins en moins crédible. Avec ce constat d’échec sans cesse réitéré, il y a forcément une logique de désillusion qui se diffuse ; c’est là que la perspective catastrophiste regagne en vigueur. Déjà en 2009, la frustration née de la COP de Copenhague a été un moment d’accélération de cette désillusion dans les réseaux écologistes. Et depuis, les choses ne se sont pas améliorées. Donc le succès actuel des livres sur l’effondrement me semble assez logique. Aujourd’hui, c’est ce terme d’effondrement qui cristallise l’assèchement des espoirs de limitation de la crise écologique. Je lui trouve un mérite : il dit clairement une part de la rudesse de ce qui nous attend, là où le développement durable s’enfermait dans l’euphémisation permanente en promettant encore et toujours la conciliation entre croissance et environnement. Mais il a aussi des défauts, dont celui d’être une source inépuisable de malentendus et de caricatures, parce qu’il est trop absolu, trop monolithique. Le fait qu’il soit devenu assez « tendance » pose problème. L’effondrement ne devrait pas être l’alpha et l’oméga de l’écologie politique.

Est-ce un tournant pour les thèses liées à l’effondrement et la réception de ces idées par la société ?

Ce qui se joue maintenant, c’est peut-être une forme de « démarginalisation » de la perspective catastrophiste. Dans les années 2000, c’était dans quelques rares réseaux militants que l’on trouvait des individus et des groupes assumant cette perspective. Alors qu’aujourd’hui, cela semble plus varié. D’abord, il y a une plus grande diversité des réseaux d’activistes assumant cette perspective, avec des positionnements politiques très divers : la décroissance et les villes en transition, toujours, mais aussi des groupes comme Extinction Rebellion, Deep Green Resistance, etc. Ensuite, il y a des dynamiques nouvelles, comme les grèves scolaires pour le climat, où l’on sent la dimension catastrophiste gagner des cercles moins politisés. Enfin, on voit des séminaires et des conférences sur l’effondrement être organisés dans des lieux inattendus, par exemple à l’Ademe ou à EELV – ce n’est pas massif, loin de là, mais c’est assez nouveau. Tout cela dépasse le cadre de la seule « collapsologie » (3). Le succès actuel de ce mot s’inscrit à mon avis dans un processus plus large, où nos sociétés sont en train de prendre acte que certains seuils d’irréversibilité sont passés et qu’il faut passer d’une rhétorique des générations futures à une rhétorique des générations présentes. On se fait à l’idée que les jeunes d’aujourd’hui verront sans doute le réchauffement atteindre les 2°C de leur vivant. C’est un changement de perspective assez effrayant, potentiellement désespérant. Alors c’est là qu’il faut réintroduire de la lutte politique, sans s’enfermer dans l’idée qu’il est trop tard et que tout va s’effondrer. Cela pose une autre question, très lourde : comment vont se recomposer les luttes écologistes à mesure que la perspective catastrophiste va se diffuser ?

En quoi ce que Pablo Servigne et Raphaël Stevens appellent « collapsologie » se distingue des mouvements de la décroissance et des villes en transition que vous étudiez sur le terrain depuis plusieurs années ?

Collapsologie, décroissance et villes en transition ont en commun de s’inscrire dans une tradition écologiste qui insiste sur les limites à la croissance – pas seulement à la croissance économique, mais à la croissance en tant que dynamique d’expansion tous azimuts des sociétés humaines, de leurs activités et de leurs impacts. Là où ils se différencient davantage, c’est dans la capacité à articuler un discours très sombre sur les limites écologiques, avec un projet politique visant à préserver la paix, la solidarité et la démocratie dans la grande descente énergétique qui s’annonce. Par exemple, les villes en transition s’efforcent de créer des collectifs locaux pour délibérer et tenter d’agir à l’échelle du territoire du quotidien qu’est la commune. On parle d’effondrement dans ces collectifs locaux, mais sans se focaliser dessus. On essaie d’inventer des plans de descente énergétique pour éviter ou amortir les ruptures et les chocs à venir. Le risque, à trop se focaliser sur l’effondrement, c’est que l’articulation entre le discours (sombre) et le projet politique faiblisse. Et c’est regrettable parce que la perspective catastrophiste peut être un aiguillon démocratique si elle est associée à des espaces de délibération ou à des pistes d’action collective. Ce qui est très intéressant dans les villes en transition, c’est que les collectifs sont ancrés dans des territoires précis, où ils s’efforcent d’agir collectivement.

Avec les villes en transition, il était évident de s’engager dans le cadre du territoire dans lequel on vit. Désormais, on observe une volonté beaucoup plus forte de s’écarter de la société pour rejoindre des communautés locales, quitte à déménager. Comment expliquer ce changement ?

Les villes en transition présentent la résilience locale non pas comme la solution, mais comme la meilleure réponse possible au pic d’exploitation des ressources et au réchauffement global. On a souvent retenu le côté inclusif et optimiste, l’aspect apparemment naïf et très « bisounours » de leur approche. Je pense pourtant qu’il y avait là un choix politique très original et très fort : assumer qu’en cas de désastre ou de crise majeure, notre seule option serait de chercher des réponses locales avec les gens qui nous entourent, avec nos voisins directs, aussi imparfaits et peu conscientisés soient-ils. Qu’il n’y aurait pas d’échappatoire à cela. Le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, où le Royaume-Uni a été obligé de presque tout relocaliser en urgence en réponse au blocus allemand, occupe une place importante dans l’imaginaire de ce mouvement. Donc c’est très pragmatique… En regardant bien, je pense que ce n’est pas aussi « bisounours » qu’il y paraît.

Alors bien sûr, ces initiatives locales de transition, comme toutes les autres, se heurtent à la terrible inertie omniprésente. Dans ce mouvement, beaucoup de personnes expriment de la frustration et admettent que ce n’est pas assez. Mais là où ça a le mieux marché, c’est lorsqu’ils ont su donner du sens et de la cohérence à tout le tissu d’initiatives locales que constituent les jardins partagés, les coopératives énergétiques, les circuits courts, etc. Ça dessine le début d’une grande transition où s’entremêlent le choisi et le subi. Ce travail au long cours du territoire n’est pas sans effet ; la ville de Totnes est aujourd’hui plus résiliente qu’avant, tout simplement parce qu’une bonne part de sa population est désormais consciente que le monde pourrait changer très rapidement.

On observe sur les réseaux sociaux la multiplication de commentaires se réjouissant de l’effondrement : « La civilisation, bon débarras », « Vivement l’effondrement, que l’on puisse construire autre chose ». Est-ce le retour d’un discours millénariste ?

Personnellement, je ne parle pas de millénarisme parce que c’est un mot qui renvoie à une double caricature, d’abord en réduisant des mouvements médiévaux complexes à l’expression de peurs religieuses irrationnelles et ensuite en réduisant les discours contemporains sur l’effondrement à une simple répétition de ces peurs. Mais il est vrai qu’avec la démarginalisation de la perspective catastrophiste, on voit fleurir des utilisations un peu caricaturales de la notion d’effondrement, qui réveillent le fantasme de la table rase : l’effondrement comme un moment brusque, datable, précis, qui permettrait ensuite de reconstruire une société nouvelle sur une base vierge. C’est la limite de ce terme, qui évoque trop l’image d’une chute rapide, d’un bloc. Nous sommes plutôt sur une trajectoire catastrophique, un processus qui va potentiellement s’étaler sur plusieurs décennies, même si elle peut connaître des phases d’emballement ou d’effondrement. Avec les armes nucléaires, on pourrait basculer dans un autre monde en seulement quelques minutes. Mais les choses peuvent aussi aller aussi plus lentement, avec des à-coups. Dans le fond, on n’en sait rien.

Tout le monde s’interroge sur la marge de manœuvre politique qu’il nous reste. Qu’en pensez-vous ?

Je ne pense pas que, par une sorte de vertu spontanée, les sociétés industrielles vont soudain se soucier du long terme et choisir la décroissance. Mais si la perspective catastrophiste gagne en consistance aujourd’hui, c’est parce qu’il est de plus en plus difficile de faire abstraction des contraintes écologiques : les canicules qui se répètent, les difficultés d’accès à l’énergie, l’assèchement du développement durable… Ce sont autant d’indices allant en ce sens. Ce qu’on peut espérer, c’est une dialectique entre d’une part une situation écologique qui se dégrade et, d’autre part, des sociétés qui prennent progressivement acte que nous changeons d’époque. La marge de manœuvre dont on dispose, c’est d’essayer d’inventer des réponses solidaires et démocratiques à cette situation. Et là, l’un des gros enjeux me semble être la concurrence des minorités actives qui s’efforcent de donner un sens à ce qui est en train de se passer. C’est une bataille d’interprétations ou une lutte des récits, un conflit de cadrage, entre des grilles de lecture totalement opposées les unes aux autres. Les extrêmes droites expliquent que dans ce nouveau monde, il faut d’abord penser à soi, fermer les frontières et défendre notre mode de vie. Les écologistes, eux, avancent au contraire qu’il faut sortir en aussi bon ordre que possible de la civilisation thermo-industrielle, en tentant de mieux partager les ressources restantes et les efforts de sobriété.

Vous concluez votre livre avec cette mise en garde : « Il faut désormais contrebalancer les effets potentiellement très déstructurants de la logique sociale de désillusion qui nourrit le catastrophisme actuel. » Comment éviter qu’au moment où nous nous rendons compte de notre échec collectif à empêcher le pire, celui-ci ne se transforme en conflit stérile ?

Il ne s’agit pas d’un échec absolu, le pire n’est pas certain. C’est pour cela que le catastrophisme n’est pas un pur fatalisme. Il laisse de la place pour l’engagement, pour la lutte politique. Certes, les aspirations à enrayer le réchauffement global en-deçà du seuil des 2°C perdent rapidement en pertinence et en crédibilité. Mais ce n’est pas parce qu’on a peut-être déjà échoué dans cet objectif qu’il faut s’arrêter de se battre. Certains seuils d’irréversibilité sont passés – ou sont en passe de l’être –, mais d’autres ne le sont pas encore, et c’est là qu’il y a des espaces de lutte. Le problème, c’est que l’échec est déjà important et qu’il y a quelque chose de très violent dans ce qui est en train de se jouer car la possibilité de se projeter vers l’avenir avec un minimum de confiance est un élément fondamental de la liberté humaine. Ce qui est poignant dans les grèves scolaires pour le climat, c’est qu’on voit émerger des jeunes générations qui deviennent conscientes qu’elles vont payer cher pendant leur vie car elles vont hériter d’une situation dont elles ne sont pas les premières responsables : c’est ça l’effet déstructurant dont je parle. Cela génère de l’angoisse et de la colère. Si les enfants et les lycéens s’emparent de cette question, c’est parce que les adultes ne le font pas.

Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Il faut en finir avec les discours faussement rassurants, être lucides et francs sur le diagnostic, sans être tétanisés par la question de l’effondrement, et reposer très clairement la question de la décroissance. Parler des problèmes ouvertement est la condition nécessaire pour faire émerger des réponses démocratiques au problème majeur du XXIe siècle, qui est la sortie en bon ordre – ou pas – de la civilisation thermo-industrielle.

(1) Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers et William W. Behrens III, The Limits to Growth, The Chelsea Green Publishing, 1972.
(2) Luc Semal, « Politiques locales de décroissance », dans Agnès Sinaï (dir.), Penser la décroissance. Politiques de l’Anthropocène, Paris, Presses de Sciences Po, 2013, p.139-158.
(3) Néologisme employé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens pour désigner dans leurs travaux l’étude des limites systémiques au développement des sociétés thermo-industrielles.

Celebrating the anniversary of three key events in climate change science | Nature Climate Change

Climate science celebrates three 40th anniversaries in 2019: the release of the Charney report, the publication of a key paper on anthropogenic signal detection, and the start of satellite temperature measurements. This confluence of scientific understanding and data led to the identification of human fingerprints in atmospheric temperature.
— À lire sur www.nature.com/articles/s41558-019-0424-x.epdf

Fêtons les 40ans

Cabane : liberté et résistance

www.lemonde.fr/idees/article/2019/08/09/la-cabane-symbole-de-liberte-et-de-resistance_5497910_3232.html

La cabane, symbole de liberté et de résistance

Par Jean-Baptiste de Montvalon

Edifices uniques ­ – une fois détruites, elles ne peuvent être refaites  à l’identique –, réponse à l’urgence écologique,  élément constitutif des « zones à défendre », les « petites maisons »  interrogent au moins autant qu’elles attirent.

LUCILLE CLERC

Elles sont partout. Perchées, sur l’eau, à même le sol. Ephémères et omniprésentes. Précaires ou luxueuses. Faites d’une simple nappe tendue sous la table de la cuisine ; ou spa intégré et jacuzzi privatif, pour des séjours aussi « insolites » qu’argentés. On les croyait réservées à la fertile imagination des enfants et aux besoins des sans-abri, les voilà qui hébergent des touristes, et qui surgissent même sur l’enseigne d’une agence immobilière parisienne, sans doute pour faire oublier un tant soit peu le prix du mètre carré dans la capitale. Les cabanes sont « tendance ». Pourquoi cette mode au XXIe siècle ? Quelles réalités – ou quels fantasmes – traduit-elle ?

Restent-ils au moins le refuge de la simplicité, ces abris dont chacun s’entiche ? Ouverts à tout vent, ils accueillent aussi bien les mots (très) savants. Au détour d’un beau numéro que 303, une revue culturelle des Pays de la Loire, a consacré au sujet, on trouve ainsi cette question : « La cabane est-elle une hétérotopie dans le sens de la définition d’une utopie située donnée en 1967 puis en 1984 par le philosophe Michel Foucault (1926-1984), ou plutôt la figure d’une hétérochronie ouvrant une conception plus ouverte de l’architecture ? »Les cabanes interrogent, au moins autant qu’elles attirent.

Difficiles à saisir, elles s’échappent quand on s’en approche, comme allergiques à toute définition. Dans un ouvrage collectif (épuisé), Cabanes, cabanons et campements, issu de journées scientifiques organisées par la Société d’écologie humaine en novembre 1999 à Perpignan, et publié en 2000,l’écologue Bernard Brun, alors maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, décrivait cet « objet étonnamment versatile ».« Parle-t-on de cabanes, et c’est tout un pouvoir d’évocation, varié à l’infini, qui se trouve enclenché : quoi de commun en effet entre une cabane de berger dans un alpage et une cabane de chasse dans un marais, entre une cabane construite en tôles ondulées, une en roseaux et une en pierre qui durera des siècles ? », interrogeait-il.

Jugeant « difficile de ne pas relier le caractère poétique de constructions aussi diverses à l’extrême liberté qui préside à leur construction », Bernard Brun évoquait la « liberté dans le choix des matériaux, des formes et des couleurs, liberté à l’égard des règles contraignantes qui régissent la construction de vraies maisons, mais aussi liberté contrainte par les ressources et les conditions du milieu, ce qui permet à la créativité de produire un résultat qui témoigne d’une étroite adaptation aux situations écologiques locales ».

« La cabane est une halte sur la trajectoire de nos rêveries »

Cette infinie liberté consubstantielle à la cabane, le philosophe Gilles A. Tiberghien en a pris la mesure pas à pas depuis vingt ans. « C’est en habitant pendant l’été 1999 une cabane dans le Vermont que j’ai commencé ce texte », écrit ce spécialiste du land art et de l’art dans le paysage, en préambule de ses Notes sur la nature, la cabane et quelques autres choses, rééditées en 2014 aux éditions du Félin. De cette expérience américaine, de ses voyages et de ses lectures, l’auteur a conclu que la cabane est moins un espace physique qu’un « lieu psychique ». « Une expressionqu’utilise Freud dans La Science des rêves pour désigner non pas une localisation anatomique mais une sorte de point idéal à partir duquel sont projetées les images de notre inconscient », explique-t-il dans le numéro de la revue 303 précité.

Si la cabane désigne, selon le Larousse, une « petite maison », et si les théoriciens de l’architecture ont considéré les cabanes comme les ancêtres des habitations, Gilles A. Tiberghien estime pour sa part que tout les distingue. Il s’en explique dans son dernier ouvrage, De la nécessité des cabanes(Bayard, 96 pages, 12,90 euros). Le philosophe note tout d’abord que « la construction de la cabane n’obéit à aucun ordre ».« Elle est faite de matériaux hétérogènes, très différents les uns des autres, souvent des rebuts, des choses abandonnées, trouvées sur place. Leur agencement dépend davantage des matériaux eux-mêmes, de leurs caractéristiques propres, que des formes pensées à l’avance. » Chaque cabane est unique : « Construite une première fois, elle ne peut, une fois détruite, être refaite à l’identique. »« Nous habitons les maisons mais pas les cabanes », note ensuite Gilles A. Tiberghien, qui souligne que dans ces abris, « tout est éphémère, provisoire ». « La cabane est une halte sur la trajectoire de nos rêveries », écrit-il. Autre différence, contrairement aux maisons, les cabanes « n’ont pas de seuil, pas de limite entre l’intérieur et l’extérieur ». Elles « ne nous abritent que pour mieux nous exposer au monde ».

Ce n’est pas la seule de ses contradictions. S’appuyant, dans l’ouvrage édité par la Société d’écologie humaine, sur les travaux qu’elle avait précédemment menés pour le CNRS dans les Landes de Gascogne, l’anthropologue Marie-Dominique Ribereau-Gayon avait décrit à son tour « l’extrême diversité »des cabanes, « objet polymorphe et fuyant ». Pour ensuite s’attarder, elle aussi, sur un paradoxe : le décalage entre la symbolique de ce lieu « qui se dit minimaliste » et la réalité de son usage. Point d’orgue de ce grand écart : l’utilisation, par un centre commercial « absolument monumental » de la banlieue de Bordeaux, de l’image d’un ponton de pêche afin de masquer « tous ses excès ». A sa suite, avait-elle observé, « nombre de grandes surfacesse sont engouffrées dans le créneau cabane qui entre facilement en résonance tant avec la sensibilité écologique contemporaine qu’avec l’imaginaire local ». « Relation étroite à la nature sauvage, éloignement du monde civilisé, vie à l’intérieur/extérieur, autoconstruction, bricolage, jouissance dans le présent, gastronomie, circuits courts de production et de consommation » : l’anthropologue égrenait la liste des slogans et concepts associés à l’image des cabanes et utilisés par les publicistes. « A travers les cabanes, soulignait-elle, les grandes surfaces présentent une image fictive d’indépendance à l’égard des monopoles et de liberté de choix pour le consommateur propre à exorciser les grandes peurs alimentaires contemporaines. »

« Puissance métaphorique considérable »

D’autres grandes peurs ont surgi depuis. A commencer par l’urgence écologique, dont la prise de conscience croissante a redonné de la vigueur aux cabanes, et à ce qu’elles symbolisent. Aux préoccupations de certaines grandes surfaces qui, il y a vingt ans, cherchaient à « nettoyer sur le plan éthique leur activité commerciale », ont succédé des états d’âme citoyens, de plus en plus partagés.« Peut-être éprouve-t-on le besoin de se nettoyer la tête et le corps de tout un tas d’excès de consommation, de pollution », s’interroge Marie-Dominique Ribereau-Gayon, évoquant la « contestation d’un système qui pousse les individus à surexploiter l’environnement ». On peut éprouver « un sentiment de honte vis-à-vis de la nature qui n’existait pas il y a vingt ans », observe l’anthropologue.

Si proche de cette nature malmenée, la cabane semble répondre à la crise écologique. Comme si elle était douée de parole et prompte à s’emporter.« Chaque chapitre de ce livre atteste bien que les cabanes, cabanons et campements sont des objets indisciplinés », relevait déjà le sociologue Bernard Picon, il y a vingt ans, en conclusion de l’ouvrage qui leur était consacré. « Ceux qui, comme de mauvais élèves, les édifient et les occupent se jouent des règles, des normes, des catégories, des clivages communément admis dans les sociétés modernes »,ajoutait-il, précisant qu’« en ce sens, les cabanes peuvent s’interpréter comme des manifestations de résistance passive aux formes sociales contemporaines ».

« Ces espaces critiques que sont les cabanes, on les retrouve dans le contexte des luttes sociales qui agitent le monde aujourd’hui », relève aussi Gilles A. Tiberghien. « Perchée dans un arbre, transformée en barricade, embusquée dans un bois ou au fond d’un champ, la cabane constitue un élément essentiel de l’imaginaire que véhiculent les luttes environnementales », note l’historien de l’art Julien Zerbone dans la revue 303. Tous deux évoquent, bien sûr, la « zone à défendre » (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes, où ces abris ont constitué par eux-mêmes autant d’actes de résistance contre le projet de construction d’un nouvel aéroport. Dans la ZAD, écrit M. Zerbone, « la cabane est conçue, préparée, construite collectivement en assemblant les compétences, les disponibilités, les matériaux, le chantier devenant à la fois le résultat et le moyen de “faire” communauté ».

En passant ainsi de l’individuel au collectif, la cabane a encore fait preuve de sa grande malléabilité. Et de sa force. « Les cabanes ignorent les catégories juridiques du bâti et du non bâti, du dedans et du dehors, du naturel et de l’artificiel. Elles relèvent de l’insupportable univers du flou », relevait Bernard Picon. Le sociologue soulignait la « puissance métaphorique considérable » de la cabane, « à la fois image de résistance aux multiples fractures contemporaines et parabole réunificatrice ». Ce qui, au regard de son apparence si modeste et fragile, constitue sans doute son ultime paradoxe.