Ne plus se mentir

Jean-Marc Gancille

David Graeber, les gilets jaunes, le sol qui bouge

Pour l’anthropologue américain, le mouvement français s’inscrit dans le renouvellement des pratiques contestataires

Si l’une des caractéristiques de tout moment véritablement révolutionnaire est l’échec total des catégories conventionnelles à décrire ce qui est en train de se passer, alors nous sommes en train de vivre des temps révolutionnaires. La confusion profonde, l’incrédulité même, qu’affichent les commentateurs en France et à l’étranger face à chaque nouvel « acte » des « gilets jaunes » résulte d’une incapacité quasi complète à prendre en considération les changements du pouvoir, des travailleurs et des mouvements qui se sont élevés contre le pouvoir au cours des cinquante dernières années et en particulier depuis 2008. Les intellectuels, pour la plupart, saisissent très mal ces changements. Permettez-moi d’émettre deux suggestions quant à l’origine de cette confusion :

1. Dans une économie financiarisée, seuls ceux qui sont proches des moyens de création monétaire (les investisseurs et les classes managériales) sont en position d’employer le langage de l’universalisme. En conséquence, toute demande politique fondée sur des besoins et des intérêts particuliers tend à être traitée comme la manifestation d’une politique identitaire ; les demandes des « gilets jaunes », au vu de leur base sociale, ne peuvent être autrement imaginées que comme protofascistes.

2. Depuis 2011, la façon dont le sens commun conçoit la participation d’un individu à un mouvement démocratique de masse s’est transformée à l’échelle mondiale. Les vieux modèles d’organisation « verticaux », avec une avant-garde, ont laissé place à une horizontalité où la pratique et l’idéologie constituent les deux faces d’un même objet. L’incapacité à le saisir donne l’impression erronée que des mouvements comme celui des « gilets jaunes » sont anti-idéologiques, voire nihilistes.

Instincts antidémocratiques

Depuis que les Etats-Unis ont renoncé à l’étalon or, en 1971, la nature du capitalisme a changé. Aujourd’hui, la plupart des profits des entreprises ne dérivent plus de la production ni même de la commercialisation de quoi que ce soit, mais de la manipulation du crédit, de la dette et des « rentes réglementées ». Alors que les appareils bureaucratiques gouvernementaux et financiers sont de plus en plus enchevêtrés, la richesse et le pouvoir – notamment le pouvoir de créer de l’argent (autrement dit le crédit) – deviennent de fait la même chose.

Depuis 2008, les gouvernements injectent dans le système de l’argent neuf qui tend à affluer vers les mains de ceux qui détiennent déjà des actifs financiers et de leurs alliés technocratiques des classes managériales. En France, bien sûr, il s’agit très précisément des macronistes. Les membres de ces classes ont l’impression d’être l’incarnation de tout universalisme possible ; leur vision de l’être universel est enracinée dans le marché ; et cette atroce fusion entre bureaucratie et marché est l’idéologie reine de ce qu’on appelle le « centre politique ». Dans cette nouvelle réalité centriste, on refuse de plus en plus aux travailleurs la possibilité de l’universalisme car ils ne peuvent littéralement pas se le permettre.

La possibilité d’agir par souci pour la planète, par exemple, plutôt qu’en se pliant aux exigences de la survie, découle des formes actuelles de création d’argent et de distribution managériale des rentes ; toute personne qui est contrainte de ne penser qu’à soi-même ou aux besoins matériels immédiats de sa famille est considérée comme affirmant une identité particulière ; et si les demandes de certaines classes peuvent être tolérées et satisfaites (avec condescendance), celles de la « classe ouvrière blanche » ne peuvent être considérées que comme racistes. Aujourd’hui, on martèle étrangement que les « gilets jaunes » doivent être fascistes – même s’ils n’en ont pas conscience. Tout cela révèle l’existence d’instincts profondément antidémocratiques.

Ces nouvelles réalités, qu’il s’agisse des relations entre l’argent et le pouvoir, ou des nouvelles manières de concevoir la démocratie, ne sont pas près de disparaître. Le sol bouge sous nos pieds, et nous ferions bien de nous demander où nous voulons nous situer : du côté du pâle universalisme du pouvoir financier, ou bien du côté de ceux dont les soins quotidiens rendent la société possible ?

___

David Graeber,anthropologue, est professeur à la London School of Economics

Photo

footing hautepierre 6.7km 35min

Une photo naturelle, en situation standard, de mon environnement proche, dans le quel j’interagis rapidement pour mon footing (quotidien, si je n’ai pas de bobos)
Il y a plus charmant, mais il faut bien se contenter, tant que il y’a :

  1. la santé
  2. l’argent et
  3. l’amour.