Last week Tonigt

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Ébriété guerrière 

  
https://flic.kr/p/9ijrDU« Etoiles » (un marché à Damas, en Syrie)
cc Christophe

Le 13 novembre 2015, une série de fusillades et d’explosions ont endeuillé Paris et Saint-Denis, provoquant la mort d’au moins 130 personnes. Les auteurs de ces attentats, souvent des jeunes Français musulmans, ont motivé leur acte en invoquant l’intervention militaire de leur pays en Syrie contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). Deux jours plus tard, Paris a procédé à de nouveaux bombardements contre les positions de l’OEI en Syrie, principalement dans la « capitale » de l’organisation, à Rakka. Et, dorénavant, le gouvernement français comme l’opposition de droite s’accordent sur la nécessité de multiplier les « frappes » en Syrie. L’urgence de mener sur le front intérieur une « guerre » implacable ne les distingue pas davantage.

La seule question qui semble faire débat entre eux tient à la composition de la coalition internationale combattant l’OEI. Avec ou sans la Russie ? Avec ou sans l’Iran ? Avec ou sans le gouvernement syrien ? La politique étrangère française, dont le crédit a été largement atteint par une succession d’hypocrisies et de maladresses, paraît à présent se rallier à l’idée d’une alliance aussi large que possible. Une telle position est déjà celle que défendent l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, l’ancien premier ministre François Fillon et l’ancien ministre des affaires étrangères Alain Juppé. Tous exigeaient il y a encore quelques mois, ou quelques semaines, le départ préalable du président syrien Bachar Al-Assad ; tous y ont dorénavant renoncé.

Décidée de manière solitaire, sans débat public, sans participation autre que purement décorative du Parlement, dans un alignement médiatique conforme aux habitudes du journalisme de guerre, l’intervention militaire française soulève néanmoins plusieurs questions de fond.

L’existence d’une « coalition », tout d’abord : celle-ci est d’autant plus large que les buts de guerre de ses principaux membres diffèrent, parfois très sensiblement. Certains participants (Russie, Iran, Hezbollah libanais, etc.) veulent avant tout maintenir au pouvoir le régime de M. Al-Assad, bien que celui-ci soit détesté par une large partie de la population. D’autres (Turquie et Arabie saoudite en particulier), qui ont manifesté de la complaisance envers l’OEI jusqu’à ce que celle-ci se retourne contre eux, aimeraient s’assurer que M. Al-Assad va tomber. Comment imaginer que ce malentendu fondamental ne débouche pas sur de nouvelles convulsions dans l’hypothèse d’une victoire des alliés de circonstance contre l’OEI ? Faudra-t-il alors imaginer une nouvelle intervention pour séparer (ou pour détruire) certains des ex-coalisés ? Les atrocités de l’OEI sont largement documentées, y compris par l’organisation elle-même. Malgré cela, elle a été bien accueillie dans des régions sunnites d’Irak et de Syrie dont les habitants avaient été exploités ou tyrannisés par des milices chiites. Aussi éprouvés soient-ils par la férule qu’ils subissent en ce moment, ces habitants ne se sentiront pas forcément libérés par leurs anciens persécuteurs.

L’autre question fondamentale tient à la légitimité et à l’efficacité des interventions militaires occidentales par rapport même aux buts qu’elles s’assignent. L’OEI n’est que l’avatar un peu plus sanglant d’un salafisme djihadiste encouragé par le wahabbisme d’Arabie saoudite, une monarchie obscurantiste que les capitales occidentales n’ont cessé de dorloter. Au demeurant, à moins d’imaginer que l’objectif que visent à présent les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, etc., soit simplement de s’assurer que le Proche-Orient et les monarchies obscurantistes du Golfe demeureront un marché dynamique pour leurs industries de l’armement, comment ne pas avoir à l’esprit le bilan proprement calamiteux des dernières expéditions militaires auxquelles Washington, Paris, Londres, etc. ont participé, ou que ces capitales ont appuyées ?

Entre 1980 et 1988, lors de la guerre entre l’Iran et l’Irak, les pays du Golfe et les puissances occidentales ont largement aidé le régime de Saddam Hussein, en espérant ainsi affaiblir l’Iran. Objectif atteint au prix d’un million de victimes. Quinze ans plus tard, en 2003, une coalition emmenée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni (mais sans la France) détruisait l’Irak de Saddam Hussein. Résultat, ce pays, ou ce qu’il en reste, est devenu un allié très proche… de l’Iran. Et plusieurs centaines de milliers de ses habitants ont péri, principalement des suites d’affrontements confessionnels entre sunnites et chiites. Pour que le désastre soit tout à fait complet, l’OEI contrôle une partie du territoire irakien.

Même scénario en 2011 quand, outrepassant le mandat d’une résolution de l’Organisation des Nations unies, les Occidentaux ont provoqué la chute de Mouammar Kadhafi. Ils prétendaient ainsi rétablir la démocratie en Libye, comme si ce souci avait jamais déterminé la conduite de leur politique étrangère dans la région. Aujourd’hui, la Libye n’est plus un pays, mais un territoire où s’affrontent militairement deux gouvernements. Elle sert d’arsenal, de refuge aux groupes terroristes les plus divers, dont l’OEI, et de facteur de déstabilisation régionale. Serait-il insolent de réfléchir quelques secondes — voire davantage — au bilan de ces dernières interventions occidentales avant d’en engager une nouvelle, dans l’enthousiasme général évidemment ? L’année dernière, à West Point, le président américain Barack Obama admettait lui-même : « Depuis la seconde guerre mondiale, quelques-unes de nos erreurs les plus coûteuses sont venues non pas de notre retenue, mais de notre tendance à nous précipiter dans des aventures militaires, sans réfléchir à leurs conséquences. »

Comme toujours, le discours de « guerre » se double d’un dispositif sécuritaire et policier renforcé. On sait à quels excès cela a donné lieu aux Etats-Unis. En France, il est déjà question de rétablissement des contrôles aux frontières, de déchéances de nationalité et de modification de la Constitution afin, comme vient de l’expliquer le président de la République, de « permettre aux pouvoirs publics d’agir contre le terrorisme de guerre ».

A l’évidence, nul ne saurait nier la nécessité d’une protection des lieux publics contre des actes de terreur, d’autant que les attentats coordonnés du 13 novembre viennent de témoigner d’une défaillance évidente des services de sécurité. Doit-on pour autant bricoler dans la hâte un nouvel arsenal de restriction des libertés individuelles, alors même que des lois « antiterroristes » n’ont cessé de se succéder, souvent durcies avant même d’entrer en application ? L’actuel climat d’affolement et de surenchère sécuritaire favorise par ailleurs les suggestions les plus inquiétantes. Ainsi celle d’incarcérer les « suspects » de djihadisme, ou de radicalisation, ce qui reviendrait à confier à la police et à l’administration le droit de rendre la justice, y compris pour décider unilatéralement des mesures privatives de liberté.

Après une série de crimes prémédités ciblant des lieux de loisirs et de sociabilité un vendredi soir, l’émotion de la population française est compréhensible. Mais les responsables politiques ont pour responsabilité de réfléchir aux motivations de leurs adversaires et aux dynamiques qu’ils engagent plutôt que d’enchaîner les rodomontades dans l’espoir éphémère de conforter leur popularité flageolante.

On en est loin.

Le Monde diplomatique, carnet 17/11/15

Dix mois de  » France Charlie « 

Le 13 novembre, tout a recommencé, dans le même quartier parisien de République, alors que la France s’apprêtait à commémorer les attentats de janvier
   
On se sent bien le vendredi soir, à la terrasse des cafés, au moment des happy hours, un entre-deux suspendu entre semaine de travail écoulée et promesse du week-end, un entre-soi aussi, entre public et privé. Ce vendredi 13 novembre, le site Sortir à Paris recommande le Flash Deep Tour au Zénith, la  » Picasso Mania  » au Grand Palais ou bien encore les Eagles of Death Metal au Bataclan. L’air est léger, tendre est la nuit à Paris, quand soudain l’instant se fige : on se souviendra toute sa vie d’où et avec qui on était, ce soir-là vers 21 h 30. Exactement comme dix mois plus tôt.
Tout a recommencé, dans le même quartier de la République. La stupeur, les regards rivés aux écrans de télé ou de portables. Le compteur des morts. 30, 50, 100, 150, puis celui des blessés. En quelques minutes, #FusilladeParis s’impose. Factuel. On guette déjà l’autre, la bannière. Elle tourne, hésite.  » #Pray for Paris  » ?  » #Fluctuat nec mergitur « , la devise de la capitale française, ou encore un drapeau tricolore ?

Le 7 janvier, trois mots déposés sur les réseaux sociaux, une heure et demie à peine après que deux hommes cagoulés ont vidé leurs chargeurs sur l’équipe de Charlie Hebdo, dans le 11e arrondissement, s’étaient aussitôt imposés :  » Je suis Charlie « . Un slogan pour résumer cette semaine meurtrière qui a couru jusqu’à l’attaque meurtrièrede l’Hyper Cacher par Amedy Coulibaly, à l’une des portes de Paris. Un vendredi.

Charlie était partout. Sur les rideaux de fer des commerçants, les tee-shirts, les dessins des enfants. Sur les profils et les filtres Facebook, au fronton des mairies, sur l’affichage lumineux des panneaux du périph. Glissé dans l’annonce d’un contrôleur de la SNCF qui oublie sa réserve de fonctionnaire pour dire son émotion au micro, sur l’autocollant au guichet d’un centre des impôts. Plus aucun territoire de la République n’échappait à l’événement. Dans les kiosques, on se ruait pour acheter  » le  » numéro du journal de Cabu et de Wolinski. On avait son morceau de Charlie comme d’autres avaient eu leur bout de mur de Berlin.

C’est juste un peu après qu’on a mieux regardé. Dans la rue, le dimanche 11 janvier, la France qui défile est blanche, venue des centres-villes plus que de ses périphéries. Dans les collèges et les lycées, les enseignants se sentent souvent seuls face aux élèves qui contestent l’hommage national imposé.

On commence à entendre les petites voix qui ne sont pas Charlie. Celles qui ont refusé de se taire pendant la minute de silence du 8 janvier. Qui disent que ça ne se fait pas de se moquer du Prophète. Qui osent des choses plus graves aussi : tout ça, ils l’ont un peu cherché, les caricaturistes. Ils disent aussi que cette tuerie, c’est peut-être  » un coup monté « ,  » il ne faut pas croire ce que les médias racontent « . Il y a aussi cette phrase, sournoise, qui court dans les banlieues : le  » deux poids, deux mesures « . Juifs protégés contre musulmans stigmatisés. Un vrai poison.

Un pavé dans la mare

L’éducation nationale répertorie les  » incidents  » – elle a en compté 400 -, sanctionne vite et fort les profs suspectés de  » dérapages « , tel cet enseignant de philo de Poitiers. On ne laissera plus rien passer, promet la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, en lançant une  » grande mobilisation pour la défense des valeurs de la République  » à l’école. Avocats, magistrats, journalistes, dessinateurs de presse défilent dans les classes. Une génération d’étudiants restera incollable sur l’histoire et le droit de la liberté d’expression.

La justice est priée aussi de monter au front de la défense républicaine. Les procureurs appliquent à la lettre la circulaire du 12 janvier qui leur recommande de se montrer  » particulièrement réactifs  » face à des propos de nature  » raciste, antisémite ou – tendant – à provoquer des comportements haineux ou terroristes « . Dans les tribunaux des grandes villes de France, des peines d’emprisonnement ferme tombent sur des types avinés et des déficients mentaux qui se disent Coulibaly. Amnesty International tente de mettre en garde les autorités judiciaires françaises contre cette notion  » trop vague  » d’apologie du terrorisme

Les  » intellectuels  » mettent un peu plus de temps à comprendre le drame. Dès février, pourtant, dans les colonnes du Monde, l’historien Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, s’interroge sur  » l’esprit du 11 janvier  » : est-il le signe d’une  » unité nationale enfin retrouvée ou le révélateur de fractures sociales  » ? En mai, le démographe Emmanuel Todd lance son pavé dans la mare. Les manifs post-attentats du 11 janvier sont  » une imposture « , écrit-il dans un livre publié au Seuil, Qui est Charlie ?. Pas la France populaire, répond-il, pas les jeunes de banlieue, ni les ouvriers de province. Pour beaucoup, le raisonnement statistique est bancal, mais l’image d’une France unie contre l’ennemi se ternit.

Assiste-t-on à une nouvelle  » guerre de civilisation  » ? L’islam est-il compatible avec la République ? La  » laïcité à la française  » a-t-elle vécu ? De vieilles querelles viennent bousculer le clivage droite-gauche, des colloques se montent ici et là. En six mois, la France de  » C dans l’air  » devient incollable sur l’islam et le monde musulman, le djihad et la Syrie. Dans les librairies, on passe commande d’ouvrages de vulgarisation sur le Coran ; dans la presse, on découvre avec effroi les visages de ces jeunes Français partis en Syrie – 400 engagés sur le terrain irako-syrien, disait-on, 300 sur la route, 350 qui cherchent à les rejoindre.

La société Sentinel dope ses ventes de gilets pare-balles : les mairies veulent toutes équiper leurs policiers. On s’habitue à ouvrir docilement les sacs à l’entrée des grands magasins, à croiser des militaires armés sur les quais de gare – dix mille d’entre eux ont été déployés sur le territoire. La vue d’une grappe d’amis en kippa dans la rue étonne : on réalise qu’elle est devenue rare.

On ne sait pas exactement quand c’est arrivé, le premier jour sans Charlie. Un mois ? Cinq semaines ? Davantage ? Un soir, on s’est aperçu qu’à la radio on n’avait pas parlé une seule fois de la tuerie. Le dimanche suivant, on a réalisé qu’au repas de famille on avait oublié de se disputer sur janvier et les attentats. Le mot ne s’invite plus au comptoir du bistrot, à la cantine, au travail. Quand il fait irruption, il a perdu son sens.  » C’est pas hyper Charlie, ce que tu viens de faire « , rient les bandes de copains quand l’un d’eux chipe la dernière part de pizza sur la table.

Sur les vitres ou les murs, mangés par la pluie ou la poussière, les tags Charlie s’effacent comme des palimpsestes. Dans les appartements, les numéros de l’hebdomadaire s’empilent sans avoir été ouverts : l’abonnement de soutien court pendant un an. Ceux de Charlie commencent d’ailleurs à se déchirer, c’est moche, mais en même temps ça rassure : c’est aussi un chagrin qui s’efface. A l’entrée des journaux, des radios et des télévisions, les gardes naguère austères et vigilants se détendent et s’ennuient. Et puis, c’est l’été. Comme on dit pour les escrimeurs, la France a baissé la garde.

Les regards sont occupés ailleurs

Quelques voix, de temps en temps, viennent rappeler que le danger rôde :  » Nous sommes devenus pour l’Etat islamique l’ennemi numéro un. Le pire est devant nous « , explique régulièrement l’ex-juge antiterroriste Marc Trévidic.  » Les politiques prennent des postures martiales, mais nous, les juges, les policiers de la DGSI, nous sommes complètement débordés.  » On sait qu’ils ont raison, mais dans le flux d’information quotidien, les Français préfèrent tenir ces Cassandre à distance.  » Un jour ou l’autre, il y aura un attentat de masse en France… « , prophétise le général Vincent Desportes.  » Nous manquons d’hommes… « , s’alarme de son côté le chef d’état-major de l’armée de terre, Jean-Pierre Bosser. La menace est là, mais elle reste virtuelle.

Chaque attentat déjoué donne pourtant lieu à un communiqué du ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, et du chef du gouvernement, Manuel Valls. Des alertes sérieuses, une liste inquiétante ; la preuve aussi que l’Etat veille depuis dix mois à la sécurité des Français.

Une loi sur le renseignement est promulguée le 24 juillet, elle est entrée en vigueur le 3 octobre. Elle accorde notamment aux services de renseignement le pouvoir d’installer des  » boîtes noires  » chez les fournisseurs d’accès à Internet. Les opposants à cette  » pêche au chalut « , jugée attentatoire à la protection de la vie privée, peinent à mobiliser.  » Soutenez-vous que la prévention du terrorisme justifie une atteinte aux droits fondamentaux ?  » : à Paris-I, les candidats au métier d’avocat planchent sur le nouveau visage du droit.

Chaque jour apporte son lot de travaux pratiques. Le 21 août – encore un vendredi -, dans le Thalys qui mène d’Amsterdam à Paris, un groupe d’Américains neutralise un Marocain qui menaçait de tuer les passagers de la rame. Islamiste radical, il revenait de Syrie et était monté à bord avec Kalachnikov et chargeurs sans inquiétude. Pourquoi ? La polémique gronde. Mais la Légion d’honneur remise aux héros par le président de la République en personne transforme l’épisode accablant en épopée.

Les regards sont occupés ailleurs. Ils se figent à la vue d’un môme kurde échoué sur une plage turque, le 2 septembre, recroquevillé comme s’il dormait tout habillé dans un petit lit sans barreaux, noyé en fuyant par la Méditerranée. Une vague d’indignation soulève le pays. Le migrant,  » nouveau visage de l’imaginaire français « , a-t-il chassé celui du  » Charlie  » résistant ?

On s’apprête d’ailleurs à commémorer les attentats du mois de janvier, comme à chaque fois qu’on se rêve dans l’après-guerre ou qu’on tente de maîtriser l’histoire. En ce début novembre, l’anniversaire de Charlie se prépare. Livres à foison, documentaires en tout genre… France Télévisions espère aussi François Hollande sur son plateau. Le 13 novembre, le président réservait encore sa réponse.

Ce matin-là, Patrick Pelloux s’est rendu au SAMU de Paris pour un exercice sur les attentats  » multisites « . Au même moment, les disquaires rangent dans leurs bacs le dernier Johnny, De l’amour : le rocker national a choisi le 13 novembre pour mettre en vente cet  » album engagé  » qui compte une chanson sur les migrants, une autre sur le djihad et une troisième qui tourne autour de  » Charlie « . Jeanne Cherhal en a écrit les paroles. Les questions, plutôt :

Mais depuis dans nos villes

Et nos villages fatigués

Ô dis-le-moi que nous reste-t-il (…)

Que reste-t-il

De ce dimanche de janvier ?

Ariane Chemin et Pascale Robert-Diard

  

L’effroi et le sang-froid

Le bilan de leur carnage – plus de 128 morts, à cette heure – est odieux, sans précédent dans notre pays. Ils ont déclenché ce que les responsables policiers redoutaient par-dessus tout : plusieurs attaques simultanées dans la capitale et sa banlieue, aux abords du Stade de France, où 80 000 personnes assistaient au match de football France-Allemagne, en présence de François Hollande, devant quatre cafés ou restaurants des 10e et 11e arrondissements, enfin à l’intérieur même du Bataclan, où plus d’un millier de personnes assistaient à un concert et se sont trouvées prises en otage, avant que l’assaut ne soit donné par les forces de l’ordre.

Pour la première fois en France, plusieurs de ces terroristes, bardés de ceintures d’explosifs, n’ont pas hésité à se transformer en bombes humaines. C’est la France qu’ils ont voulu plonger dans la panique et dans l’effroi. C’est la France qu’ils ont voulu briser.

Cette folie n’appelle qu’une seule réponse. Contre la panique, la dignité. Contre les semeurs de mort, la fermeté. Contre l’affolement, la lucidité. Contre l’effroi, le  » sang-froid « , comme l’a dit, justement, le président de la République au milieu de la nuit. Et, par-dessus tout, l’unité de la nation dans l’épreuve.

Les interrogations ne manquent pas. Elles sont légitimes, et il faut y répondre. La première et la plus immédiate est celle de la sécurité générale du pays : est-elle menacée, surtout à l’approche, dans trois semaines, de la conférence internationale sur le climat, qui doit réunir, à Paris, plusieurs dizaines de chefs d’Etat et de gouvernement, et se tiendra au même moment que les élections régionales ? Le gouvernement a décrété l’état d’urgence et renforcé les contrôles aux frontières. Cela s’imposait, pour faire face à cette guerre que les  » djihadistes  » veulent nous imposer. Comme s’impose, à nos yeux, de maintenir le calendrier de la conférence climatique et des élections. Les différer, les reporter ou y renoncer reviendrait à céder au chantage et au défi des terroristes.

La deuxième question est celle de la politique de lutte contre le terrorisme sur le territoire national. Est-elle à la hauteur de la menace ? Est-elle efficace ? Depuis deux ans, comme toutes les autres démocraties, la France n’a cessé d’accroître les moyens juridiques et policiers mis au service de l’Etat pour lutter contre le terrorisme djihadiste. Toutes les démocraties l’ont fait en s’efforçant de préserver l’équilibre entre la sécurité et la liberté. Nous ne sommes pas sans moyens ni sans volonté. A plusieurs reprises, ces dernières semaines, la police a déjoué des attentats qui visaient le territoire français. La nuit tragique du 13 novembre le démontre, hélas ! Face à ce genre d’agression, il n’existe pas de parade évidente, sauf à se transformer en Etat policier ou à vendre des illusions.

La troisième interrogation porte sur la politique extérieure de la France et ses interventions militaires, en Afrique et au Proche-Orient : sont-elles la cause de cette spirale meurtrière et doivent-elles être reconsidérées ? Naturellement, la France est visée parce qu’elle est en première ligne dans le combat contre le djihadisme.

Elle se bat sur plusieurs fronts. Elle intervient en Afrique subsaharienne, où, avec d’autres, elle cherche à empêcher qu’un immense espace désertique ne tombe totalement aux mains de réseaux criminels. Elle a sans doute sauvé la capitale du Mali, Bamako, d’un assaut islamiste début 2013. Sans l’intervention de l’aviation française, la ville aurait pu devenir ce que Kaboul, la capitale afghane, a été pour Al-Qaida jusqu’en 2001 : un appui logistique clé pour des opérations terroristes à travers le monde.

A la demande du gouvernement de Bagdad, Paris participe, avec une cinquantaine d’autres pays, à la guerre (essentiellement aérienne) menée contre l' » Etat islamique « , qui s’est emparé d’une bonne partie du territoire de l’Irak. La seule abomination des pratiques de cette organisation barbare n’explique pas l’intervention de cette coalition internationale. Là encore, c’est la défense des intérêts stratégiques de l’Europe, donc de la France, qui est en cause. Les zones pétrolières que contrôle l’EI lui donnent les moyens de mener des actions contre l’Occident, qu’il ne cesse de désigner à la vindicte de ses cellules terroristes. L’action des Européens en Irak peut être interprétée comme relevant d’une forme d’autodéfense.

Depuis le début de l’automne, la France a aussi mené des interventions aériennes en Syrie. En ciblant des bases d’entraînement de l’Etat islamique, elle a officiellement invoqué l’autodéfense. Elle fait valoir que les commandos islamistes ont, ces derniers mois, cherché à plusieurs reprises à frapper le territoire français, et qu’ils préparent leurs opérations à partir de la Syrie.

Ce combat que mène Paris contre le djihadisme expose la France. Mais il ne faut pas renverser l’ordre des choses. Les autorités françaises sont en guerre contre l’islamisme armé parce que celui-ci a nommément désigné la France comme l’une de ses cibles. Il faut être aveugle ou sourd pour ne pas lire et entendre le discours de l’Etat islamique, d’Al-Qaida et d’autres mouvements islamistes : ce sont des appels à porter la  » guerre sainte  » en Europe, à tuer les  » infidèles « , les  » juifs « , les  » croisés « . Ce n’est pas de la rhétorique. Il faut prendre au mot le  » programme  » de cette maladie régressive de l’islam qu’est l’islamisme.

Qui peut dire avec certitude que l’inaction serait la garantie de l’immunité ? On touche là à la nature de l’ennemi à combattre. En ce début de XXIe siècle, le fanatisme religieux, en l’espèce islamiste, a remplacé les grands totalitarismes du XXe siècle. Comme Le Mondel’a souvent expliqué, l’islamisme, par son absolue radicalité, est un totalitarisme – cette promesse folle de régler tous les aspects de la vie des hommes au nom d’une religion érigée en unique source de rédemption. 

Or ce  » parti des purs « , pour reprendre l’expression du grand politologue Pierre Hassner, s’en prend prioritairement aux démocraties. Il nous combat autant sinon plus pour ce que nous sommes que pour ce que nous faisons ou ne faisons pas. Rester nous-mêmes est l’une des conditions du succès dans la guerre qu’il faut mener contre ce fanatisme.

Jérôme Fenoglio

Le Monde 14-11-2015, 13:25

La France, ce pays que les djihadistes aiment haïr

Paris, menacée depuis des années, est devenue une cible privilégiée avec l’extension à la Syrie des frappes françaises contre l’Etat islamique
Parce que le mode opératoire rappelle la déjà sanglante équipée des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly, les auteurs de l’attaque contre Charlie Hebdo et le supermarché casher de la porte de Vincennes, au mois de janvier. Mais plus profondément, parce que la France, pour de multiples facteurs, qui tiennent à sa sociologie, ses valeurs et sa relation passée et présente au Proche-Orient, constitue une cible rêvée, quasi exemplaire, pour l’organisation djihadiste.

La raison la plus apparente tient à l’engagement de Paris dans la coalition anti-EI conduite par les Etats-Unis. Si la France ne s’est mise à bombarder les positions des extrémistes en Syrie que sur le tard, en septembre de cette année, elle fut l’un des premiers partenaires de l’offensive américaine, en décidant, dès septembre 2014, de bombarder des cibles en Irak. Le dispositif de cette double opération, baptisée  » Chammal « , comprend 700 militaires, avec 12 avions de chasse basés aux Emirats arabes unis et en Jordanie. L’Elysée a annoncé le doublement de ce potentiel, avec l’envoi dans le Golfe, le 18 novembre, du porte-avions Charles-de-Gaulle.

Politique intransigeante

L’engagement français comprend aussi une centaine de conseillers et des forces spéciales, qui sont déployées en Irak, auprès des peshmergas kurdes à Erbil, et au sein de la sixième division d’infanterie à Bagdad. Vendredi 13 novembre, les Kurdes, appuyés par l’aviation américaine, ont d’ailleurs réussi à bouter les djihadistes hors de la ville de Sinjar, à l’ouest de Mossoul. Une victoire importante, susceptible de faciliter l’offensive attendue contre Rakka, la capitale syrienne de l’EI, mais que les tueries de Paris ont complètement éclipsée.

Au total en un an, avec 280 frappes en Irak, la France a contribué à 4 % des bombardements de la coalition. L’essentiel de sa contribution consiste en des vols de reconnaissance. La priorité de l’état-major demeure l’engagement contre les  » groupes armés terroristes  » au Sahel, qui mobilise 3500 soldats.

Mais l’extension à la Syrie du domaine d’intervention des Rafale et des Mirage français a radicalisé le face-à-face entre Paris et les dhihadistes. Justifiée au nom de la  » légitime défense « , elle intègre une traque des recrues françaises de l’EI, qui menacent de revenir en France commettre des attentats. Comme l’a révélé Le Monde, le deuxième des trois raids anti-EI réalisés à ce jour par l’aviation tricolore en Syrie, dans la nuit du 8 au 9 octobre, contre un camp d’entraînement de Rakka, visait entre autres un ressortissant hexagonal très précisément : Salim Benghalem, un trentenaire de Cachan (Val-de-Marne), qui, aux dires des services de renseignement, officie comme  » responsable de l’accueil des Français et des francophones au sein de l’Etat islamique « .

Paradoxalement, la France, pays le plus exposé en Europe à cette confrontation, est aussi, de toutes les puissances occidentales engagées au Proche-Orient, le plus pro-sunnite et le plus favorable à l’opposition syrienne. Si l’on en croit les témoignages des rescapés du Bataclan, les assaillants de la salle de spectacle parisienne ont justifié leur action par  » ce que fait la France en Syrie « .

Or, depuis le début de la crise dans ce pays, en 2011, celle-ci n’a pas dévié d’une politique anti-Assad intransigeante. En sus de l’aide fournie aux rebelles et de son opposition, sur la scène diplomatique, à toute solution qui ne prévoirait pas une mise sur la touche du tyran syrien, Paris fut en août 2013 le plus chaud partisan de frappes contre Damas, en représailles à l’attaque chimique menée quelques jours plus tôt contre la Ghouta, la banlieue de la capitale syrienne.

Si ce positionnement n’émeut pas l’organisation au drapeau noir, qui prétend pourtant défendre l’honneur sunnite face aux menées de l’Iran dans la région, c’est parce que Bachar Al-Assad est un adversaire négligeable – voire utile dans la mesure où il combat ses rivaux sunnites – par rapport à son but ultime, la restauration d’un empire islamique perdu. Et à ce titre, la France fait encore une fois figure d’ennemi privilégié. Dans la logorrhée djihadiste, Paris est le gardien honni du temple  » Sykes-Picot « . Cet accord secret signé en 1916 a acté le démantèlement de l’Empire ottoman, et le partage de ses dépouilles entre Paris et Londres sous la forme d’Etats aux frontières arbitrairement dessinées.

En tant qu’ancienne puissance coloniale, défenseure de l’intégrité du Liban, un Etat créé là encore par ses soins, en soutien aux minorités chrétiennes du Levant, et allié de l’Etat d’Israël, la France est ce pays que les djihadistes aiment haïr, presque autant que les Etats-Unis.

A cela s’ajoute un ensemble de valeurs, au premier rang desquels la laïcité, qui heurte de front le credo des extrémistes. Pour beaucoup d’entre eux, l’interdiction du voile islamique intégral dans l’espace public nourrit un ressentiment fondateur, qui a conditionné leur relation à la France. La présence au sein de sa population d’une importante communauté musulmane constitue un ultime aimant pour les djihadistes.

Le sentiment de relégation sociale qu’éprouve une partie de ses membres leur offre une porte d’entrée rêvée, un terreau potentiellement fertile. Comme en Irak et au Liban, où il vise principalement les chiites, pour les dresser contre les sunnites, l’Etat islamique joue, avec un plaisir pervers, sur les fractures sociales et identitaires françaises.

Benjamin Barthe, (Beyrouth, correspondant), avec Nathalie Guibert (à Paris.

Le Monde, 14.11.2015, 11h36