Arthur Rimbaud, Matinée d’ivresse

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Matinée d’ivress

Ô mon Bien ! Ô mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! chevalet féerique ! Hourra pour l’oeuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira pas eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l’ancienne inharmonie. Ô maintenant, nous si digne de ces tortures ! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés : cette promesse, cette démence ! L’élégance, la science, la violence ! On nous a promis d’enterrer dans l’ombre l’arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, – ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, – cela finit par une débandade de parfums.

Rires des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d’ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.

Petite veille d’ivresse, sainte ! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t’affirmons, méthode ! Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.

Voici le temps des Assassins.

En célébrant ce lendemain d’ivresse que l’on peint plutôt, d’habitude, comme un réveil triste et dégrisé, Rimbaud proclame avoir trouvé le secret d’une extase qui jamais ne retombe, la formule de l’illumination continue, grâce à un merveilleux « poison » capable de « rester dans nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l’ancienne inharmonie ».
Quel est ce « poison » ? La poésie, bien plus sûrement que le haschich, qui n’est ici qu’un comparant symbolique. C’est elle (la poésie) qui permettra à Rimbaud de tenir la « promesse » pour l’accomplissement de laquelle il a voulu se faire voyant, ainsi qu’il l’explique dans ses fameuses lettres de juin 1871 : promesse de la liberté libre au delà du bien et du mal, promesse d’un « très pur amour ».
Mais la « méthode » expérimentée, pour aussi « merveilleux » que soient ses résultats, exige un dévouement héroïque. Car la poésie a ceci de commun avec les excitants chimiques qu’elle inflige à celui qui s’y livre d' »atroces » « tortures ». Rimbaud accepte de les affronter : « Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours. » Comme les fanatiques drogués au haschich de la secte persane des Haschischins (XIe siècle), nom qui a passé longtemps pour avoir donné en français le mot « Assassins », le poète est prêt à se sacrifier pour pouvoir « déporter les honnêtetés tyranniques », conjurer l' »horreur des figures et des objets d’ici ». Et il annonce que d’autres vont venir, qui suivront cet exemple révolutionnaire.

Cette promesse de libération puisée au fond de « l’ivresse » n’est-elle pas illusoire ? Quelques indices d’ironie, malgré le ton catégorique sur lequel le poète proclame sa « foi au poison », en suggèrent le danger. Il ne s’agit peut-être plus, pour celui qui écrit « Matinée d’ivresse » en 1873 ou 1874, que de « saluer » le Voyant … qu’il a été !

Présence

J’ai lié les unes aux autres mes convictions et agrandi ta Présence. J’ai octroyé un cours nouveau à mes jours en les adossant à cette force spacieuse.

Fureur et mystère (1948), René Char