FLAMMES [COURT-MÉTRAGE]

« Il s’agira de savoir se battre,
Puisque la guerre a débuté »

paru dans lundimatin#209, le 23 septembre 2019

Il y a la musique,
Il y a les corps qui dansent,
Il y a l’amour qu’on se donne,
Un autre usage du récit, déployé dans le sensible
Et sa poésie comme un usage tactique.
Une façon d’être au monde,
Imperceptible, vive et intense,
Qui désœuvre les corps et à laquelle on s’adonne, oblique.

Il faut chercher un lyrisme nouveau,
À faire un nouvel usage des mots,
Ce que nous habitons nous habite.
Ce qui nous entoure nous constitue.
Nous ne nous appartenons pas.

Nous n’avons jamais eu tant d’idées,
Ni été si incapables de les formuler.
Tout s’était mis à sonner faux à nos oreilles,
Et les vieux slogans étaient tout usés, de toute façon.
Dire adieu aux vieilles formes,
Et engager les premiers pas sur un chemin s’annonçant sans retour,

Devenir sensible à une danse nouvelle,
Aux lumières qui l’ornent, à une rythmique encore inconnue.
Trahir ce qu’on avait cru être vrai,
Pour lui redonner un peu de vérité en fait,
Tuer l’habitude et avec le normal, 
Faire sécession.

On dit de la fragmentation qu’elle réduit en morceaux,
Nous croyons qu’elle compose des mondes.
Loin d’atomiser, elle reconstitue l’unité dans la séparation,
Renouant avec la division réparatrice.
Trouver son monde est une manière d’être à lui,
Aux autres et à soi,
C’est à la fois une manière de ne pas se laisser avaler
Et un certain art de la guerre.

Voilà peut-être les premières lignes
Au tournant qui s’amorce,
En guise de technique de combat.
Il s’agira de savoir se battre,
Puisque la guerre a débuté,

Maintenant que les flammes sont partout.

Avec :
Emmanuel Buffet – @emmanuel_buffet
Iokanaan – @iokanaan.art
Lydie Michel – @lydiecherry
Scarla B. – @scarla.jpg
Elsa Padilla / Rouge – @laditerouge

Musique et texte | Chaviré
Fresque | Nils L.L. – http://www.nilsll.com
Décors | César Boucheton et Kevin Morvan
Production | Label Prise / Violent Motion

https://youtu.be/1BRnHgEvBzE

Le chercheur Gilles Dorronsoro, des chefs de guerre afghans aux « gilets jaunes »

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/08/26/gilles-dorronsoro-des-chefs-de-guerre-afghans-aux-gilets-jaunes_5502842_3232.html

Le professeur de sciences politiques a découvert, de retour en France, les mêmes passions identitaires et les mêmes inégalités que dans les terres lointaines, Afghanistan et Syrie, dont il est spécialiste. Par Christophe Ayad

Et si l’économie n’était que la continuation de la guerre par d’autres moyens ? Il n’est pas forcément besoin d’avoir fait une thèse sur Clausewitz (« la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ») ou de relire tout Foucault (la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens) pour parvenir à cet axiome. Mais quand un spécialiste reconnu de l’Afghanistan et des guerres civiles, un interlocuteur régulier avec lequel on échange sur le conflit syrien, sur la stratégie de l’Etat islamique (EI) ou celle du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), publie un livre sur les inégalités sociales en France et le danger qu’elles constituent pour la démocratie, on se prend à poser un regard neuf sur le pays dans lequel on vit.

Avec Le Reniement démocratique, néolibéralisme et injustice sociale (Fayard, 192 p., 18 euros), publié au printemps, Gilles Dorronsoro signe son Retour à Reims. Tout comme le livre de Didier Eribon, l’ouvrage s’ouvre par une dédicace au père, avec juste deux dates : 1928-2017. On ne lui a pas demandé si sa démarche trouvait sa source dans ce deuil car il n’est pas du genre à s’épancher. Mais il arrive un âge, 56 ans en l’occurrence, où, après avoir beaucoup voyagé, étudié et réfléchi à ce qui se passait ailleurs dans le monde, il s’autorise à porter un regard sur ce qui est censé être chez lui. Et là, surprise : il découvre un pays étranger lui aussi, et étrangement ressemblant à ces contrées lointaines et en guerre, dans lesquelles il travaille comme chercheur.

L’élection d’Emmanuel Macron vécue comme un « choc »

La bibliographie de Gilles Dorronsoro compte une trentaine d’entrées, articles, livres, collectifs ou individuels, mais Le Reniement démocratique est le seul ouvrage consacré à la France ou même à un pays occidental. Qu’est-ce qui a donc pu motiver ce professeur de sciences politiques de l’université de Paris-I, régulièrement invité aux Etats-Unis pour son expertise afghane et à la tête d’un méga-projet de recherche sur les guerres civiles financées sur fonds européens ? Pour Gilles Dorronsoro, le déclic a été l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, qu’il a vécu comme « un choc » et dans lequel il a vu le spectre d’une « disparition de la gauche », lui qui se revendique d’une gauche non populiste. Deuxième raison, déjà évoquée : « La reconnaissance d’une forme d’enracinement et la volonté d’essayer de comprendre sa propre société. »

Enfin, il y a eu chez lui le désir de corriger un trait de sa génération de chercheurs : celle qui a consisté à prendre le contre-pied de la figure de l’intellectuel engagé, qui, de Sartre à Bernard-Henry Lévy, a fait figure de repoussoir à cause de leurs erreurs et approximations, pour lui préférer l’expertise du spécialiste. « Le champ médiatique fonctionne de telle manière que je suis audible sur l’Afghanistan ou sur la Turquie, explique-t-il. En même temps, j’ai l’impression que j’aurais des choses à dire, plus générales, plus politiques. » Najat Vallaud-Belkacem, qui dirige la collection « Raison de plus » chez Fayard, a donc encouragé Gilles Dorronsoro à écrire et publier son court essai sans tarder.

« J’ai réalisé qu’il n’y avait plus d’ailleurs, ni d’exotisme »

Ce livre est aussi le fruit d’une mondialisation qui brouille les frontières. « A 20 ans, quand je suis parti sur des terrains exotiques, d’abord l’Angola puis l’Afghanistan, ils étaient par nature loin de la France. J’étais sans téléphone portable ni Internet. Je rentrais chez moi et c’était tranquille. Mais là, je ne peux plus maintenir la distance avec mon terrain. J’ai réalisé que ceux que j’avais vus en Afghanistan ou en Syrie étaient les mêmes que ceux qui se trouvaient en bas de chez moi. Les ONG qui travaillent dans ces pays sont les mêmes que celles qui travaillent avec les migrants. J’ai réalisé qu’il n’y avait plus d’ailleurs, ni d’exotisme. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Syrie : « Il devient urgent de sortir d’une logique purement réactive »

L’originalité de sa démarche consiste à décrire des processus qui, comme les hommes, les capitaux ou les armes, circulent dans les deux sens. Les recettes néolibérales du Nord ont pu être appliquées au Sud, comme pour la reconstruction de l’Etat irakien en 2003 par les Etats-Unis, qui a transformé le plus jacobin des pays arabes en un capharnaüm capitaliste et sauvage où l’éducation, la santé et même la sécurité ont été privatisées. Il est arrivéaussi que les pays du Sud, à l’instar de l’Afghanistan d’après l’invasion occidentale de 2001, loin d’être des terres à l’écart de la modernité comme on peut le croire, aient été utilisés comme les terrains d’expérimentation d’une accumulation capitalistique sans limite grâce à la constitution de monopoles et la privatisation quasi totale de l’Etat. Avec, pour corollaire, le déchaînement des passions identitaires, qu’elles soient ethniques, confessionnelles ou tribales.

Désormais, plus besoin de prendre l’avion, il suffit à Gilles Dorronsoro de descendre au pied de son immeuble, dans le nord de Paris. Un jour, c’est une jeune femme musulmane qui est renvoyée du club de sports parce qu’elle porte un voile, un autre, c’est un début de pogrom contre des familles roms accusées par la rumeur publique et numérique d’enlever des enfants. Un troisième, c’est une amie qui confie qu’elle regrette d’avoir donné un prénom hébraïque à sa fille dans un tel contexte.

« A partir du moment où l’on pense qu’il n’y a qu’une seule façon de gérer l’économie, c’est automatique, on passe à l’identitaire »

Comment de trop grandes inégalités débouchent sur l’exacerbation des passions identitaires ? « A partir du moment où l’on pense qu’il n’y a qu’une seule façon de gérer l’économie, c’est automatique, on passe à l’identitaire, répond Gilles Dorronsoro. Cela fonctionne partout comme ça, même s’il n’y a pas d’immigrés. » Pour lui, le tournant remonte aux années 1980 : révolution reaganienne aux Etats-Unis, choc thatchérien au Royaume-Uni, tournant de la rigueur de 1983 en France, avec le recul, le scénario est le même partout. « C’est là qu’on est entré dans un système de démolition systématique des acquis sociaux et de l’Etat comme agent régulateur et sa captation par les élites économiques. Le tournant de la rigueur et la montée du Front national sont concomitants, c’est automatique, tout le reste est de la poésie. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Gilles Dorronsoro : « Si l’Etat islamique perd ses territoires, il pourrait disparaître d’ici deux ans »

Pourtant, les recettes néolibérales continuent d’être appliquées avec constance et se sont mêmes immiscées dans le rapport à l’intime, au corps et à la relation amoureuse. Dès lors, il y a une rupture de la représentation dans des systèmes politiques qui n’œuvrent plus pour le plus grand nombre mais pour une élite. La crise des « gilets jaunes », intervenue en pleine rédaction du livre, n’a pas surpris le politiste, mais il a préféré ne pas en traiter tant on manque de recul sur le phénomène.

Aujourd’hui, même des milliardaires comme Warren Buffett demandent à ce qu’on augmente leurs impôts…

Si l’étude de l’économie des chefs de guerre afghans a permis au chercheur de découvrir des logiques d’accumulation tout à fait applicables dans les économies occidentales, c’est aux Etats-Unis que Gilles Dorronsoro a « redécouvert » le marxisme comme outil d’analyse. Invité par la Fondation Carnegie à Washington, de 2008 à 2011, il a assisté aux premières loges à la crise financière de 2008 et il a vite compris que Barack Obama avait décidé de n’être qu’« un président centriste qui cherche à réparer un système fichu. C’est là que j’ai commencé à regarder les statistiques et à relire Marx. J’ai réalisé qu’un tel taux d’accumulation du capital ne pouvait que faire exploser le système. Aujourd’hui, même des milliardaires comme Warren Buffett demandent à ce qu’on augmente leurs impôts… »

De retour en France, il a retrouvé un monde universitaire en pleine déliquescence. « On entretient l’idée romantique que l’on fait un métier formidable et unique, mais l’université fonctionne comme le reste de la société avec un tiers de précaires et une privatisation dont on verra les effets sur la génération suivante. L’éducation supérieure en France n’est un marché pas si différent des autres. » Aujourd’hui, son parcours de fils d’ouvrier clermontois devenu un « ponte » de l’enseignement et de la recherche ne serait sans doute plus possible. Etonnant retour des choses pour le politiste qui, jeune, avait fui la France à cause du snobisme des disciples de Pierre Bourdieu dans l’université. Lire aussi « L’indépendance des chercheurs n’est pas négociable »

Christophe Ayad

Cabane : liberté et résistance

www.lemonde.fr/idees/article/2019/08/09/la-cabane-symbole-de-liberte-et-de-resistance_5497910_3232.html

La cabane, symbole de liberté et de résistance

Par Jean-Baptiste de Montvalon

Edifices uniques ­ – une fois détruites, elles ne peuvent être refaites  à l’identique –, réponse à l’urgence écologique,  élément constitutif des « zones à défendre », les « petites maisons »  interrogent au moins autant qu’elles attirent.

LUCILLE CLERC

Elles sont partout. Perchées, sur l’eau, à même le sol. Ephémères et omniprésentes. Précaires ou luxueuses. Faites d’une simple nappe tendue sous la table de la cuisine ; ou spa intégré et jacuzzi privatif, pour des séjours aussi « insolites » qu’argentés. On les croyait réservées à la fertile imagination des enfants et aux besoins des sans-abri, les voilà qui hébergent des touristes, et qui surgissent même sur l’enseigne d’une agence immobilière parisienne, sans doute pour faire oublier un tant soit peu le prix du mètre carré dans la capitale. Les cabanes sont « tendance ». Pourquoi cette mode au XXIe siècle ? Quelles réalités – ou quels fantasmes – traduit-elle ?

Restent-ils au moins le refuge de la simplicité, ces abris dont chacun s’entiche ? Ouverts à tout vent, ils accueillent aussi bien les mots (très) savants. Au détour d’un beau numéro que 303, une revue culturelle des Pays de la Loire, a consacré au sujet, on trouve ainsi cette question : « La cabane est-elle une hétérotopie dans le sens de la définition d’une utopie située donnée en 1967 puis en 1984 par le philosophe Michel Foucault (1926-1984), ou plutôt la figure d’une hétérochronie ouvrant une conception plus ouverte de l’architecture ? »Les cabanes interrogent, au moins autant qu’elles attirent.

Difficiles à saisir, elles s’échappent quand on s’en approche, comme allergiques à toute définition. Dans un ouvrage collectif (épuisé), Cabanes, cabanons et campements, issu de journées scientifiques organisées par la Société d’écologie humaine en novembre 1999 à Perpignan, et publié en 2000,l’écologue Bernard Brun, alors maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, décrivait cet « objet étonnamment versatile ».« Parle-t-on de cabanes, et c’est tout un pouvoir d’évocation, varié à l’infini, qui se trouve enclenché : quoi de commun en effet entre une cabane de berger dans un alpage et une cabane de chasse dans un marais, entre une cabane construite en tôles ondulées, une en roseaux et une en pierre qui durera des siècles ? », interrogeait-il.

Jugeant « difficile de ne pas relier le caractère poétique de constructions aussi diverses à l’extrême liberté qui préside à leur construction », Bernard Brun évoquait la « liberté dans le choix des matériaux, des formes et des couleurs, liberté à l’égard des règles contraignantes qui régissent la construction de vraies maisons, mais aussi liberté contrainte par les ressources et les conditions du milieu, ce qui permet à la créativité de produire un résultat qui témoigne d’une étroite adaptation aux situations écologiques locales ».

« La cabane est une halte sur la trajectoire de nos rêveries »

Cette infinie liberté consubstantielle à la cabane, le philosophe Gilles A. Tiberghien en a pris la mesure pas à pas depuis vingt ans. « C’est en habitant pendant l’été 1999 une cabane dans le Vermont que j’ai commencé ce texte », écrit ce spécialiste du land art et de l’art dans le paysage, en préambule de ses Notes sur la nature, la cabane et quelques autres choses, rééditées en 2014 aux éditions du Félin. De cette expérience américaine, de ses voyages et de ses lectures, l’auteur a conclu que la cabane est moins un espace physique qu’un « lieu psychique ». « Une expressionqu’utilise Freud dans La Science des rêves pour désigner non pas une localisation anatomique mais une sorte de point idéal à partir duquel sont projetées les images de notre inconscient », explique-t-il dans le numéro de la revue 303 précité.

Si la cabane désigne, selon le Larousse, une « petite maison », et si les théoriciens de l’architecture ont considéré les cabanes comme les ancêtres des habitations, Gilles A. Tiberghien estime pour sa part que tout les distingue. Il s’en explique dans son dernier ouvrage, De la nécessité des cabanes(Bayard, 96 pages, 12,90 euros). Le philosophe note tout d’abord que « la construction de la cabane n’obéit à aucun ordre ».« Elle est faite de matériaux hétérogènes, très différents les uns des autres, souvent des rebuts, des choses abandonnées, trouvées sur place. Leur agencement dépend davantage des matériaux eux-mêmes, de leurs caractéristiques propres, que des formes pensées à l’avance. » Chaque cabane est unique : « Construite une première fois, elle ne peut, une fois détruite, être refaite à l’identique. »« Nous habitons les maisons mais pas les cabanes », note ensuite Gilles A. Tiberghien, qui souligne que dans ces abris, « tout est éphémère, provisoire ». « La cabane est une halte sur la trajectoire de nos rêveries », écrit-il. Autre différence, contrairement aux maisons, les cabanes « n’ont pas de seuil, pas de limite entre l’intérieur et l’extérieur ». Elles « ne nous abritent que pour mieux nous exposer au monde ».

Ce n’est pas la seule de ses contradictions. S’appuyant, dans l’ouvrage édité par la Société d’écologie humaine, sur les travaux qu’elle avait précédemment menés pour le CNRS dans les Landes de Gascogne, l’anthropologue Marie-Dominique Ribereau-Gayon avait décrit à son tour « l’extrême diversité »des cabanes, « objet polymorphe et fuyant ». Pour ensuite s’attarder, elle aussi, sur un paradoxe : le décalage entre la symbolique de ce lieu « qui se dit minimaliste » et la réalité de son usage. Point d’orgue de ce grand écart : l’utilisation, par un centre commercial « absolument monumental » de la banlieue de Bordeaux, de l’image d’un ponton de pêche afin de masquer « tous ses excès ». A sa suite, avait-elle observé, « nombre de grandes surfacesse sont engouffrées dans le créneau cabane qui entre facilement en résonance tant avec la sensibilité écologique contemporaine qu’avec l’imaginaire local ». « Relation étroite à la nature sauvage, éloignement du monde civilisé, vie à l’intérieur/extérieur, autoconstruction, bricolage, jouissance dans le présent, gastronomie, circuits courts de production et de consommation » : l’anthropologue égrenait la liste des slogans et concepts associés à l’image des cabanes et utilisés par les publicistes. « A travers les cabanes, soulignait-elle, les grandes surfaces présentent une image fictive d’indépendance à l’égard des monopoles et de liberté de choix pour le consommateur propre à exorciser les grandes peurs alimentaires contemporaines. »

« Puissance métaphorique considérable »

D’autres grandes peurs ont surgi depuis. A commencer par l’urgence écologique, dont la prise de conscience croissante a redonné de la vigueur aux cabanes, et à ce qu’elles symbolisent. Aux préoccupations de certaines grandes surfaces qui, il y a vingt ans, cherchaient à « nettoyer sur le plan éthique leur activité commerciale », ont succédé des états d’âme citoyens, de plus en plus partagés.« Peut-être éprouve-t-on le besoin de se nettoyer la tête et le corps de tout un tas d’excès de consommation, de pollution », s’interroge Marie-Dominique Ribereau-Gayon, évoquant la « contestation d’un système qui pousse les individus à surexploiter l’environnement ». On peut éprouver « un sentiment de honte vis-à-vis de la nature qui n’existait pas il y a vingt ans », observe l’anthropologue.

Si proche de cette nature malmenée, la cabane semble répondre à la crise écologique. Comme si elle était douée de parole et prompte à s’emporter.« Chaque chapitre de ce livre atteste bien que les cabanes, cabanons et campements sont des objets indisciplinés », relevait déjà le sociologue Bernard Picon, il y a vingt ans, en conclusion de l’ouvrage qui leur était consacré. « Ceux qui, comme de mauvais élèves, les édifient et les occupent se jouent des règles, des normes, des catégories, des clivages communément admis dans les sociétés modernes »,ajoutait-il, précisant qu’« en ce sens, les cabanes peuvent s’interpréter comme des manifestations de résistance passive aux formes sociales contemporaines ».

« Ces espaces critiques que sont les cabanes, on les retrouve dans le contexte des luttes sociales qui agitent le monde aujourd’hui », relève aussi Gilles A. Tiberghien. « Perchée dans un arbre, transformée en barricade, embusquée dans un bois ou au fond d’un champ, la cabane constitue un élément essentiel de l’imaginaire que véhiculent les luttes environnementales », note l’historien de l’art Julien Zerbone dans la revue 303. Tous deux évoquent, bien sûr, la « zone à défendre » (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes, où ces abris ont constitué par eux-mêmes autant d’actes de résistance contre le projet de construction d’un nouvel aéroport. Dans la ZAD, écrit M. Zerbone, « la cabane est conçue, préparée, construite collectivement en assemblant les compétences, les disponibilités, les matériaux, le chantier devenant à la fois le résultat et le moyen de “faire” communauté ».

En passant ainsi de l’individuel au collectif, la cabane a encore fait preuve de sa grande malléabilité. Et de sa force. « Les cabanes ignorent les catégories juridiques du bâti et du non bâti, du dedans et du dehors, du naturel et de l’artificiel. Elles relèvent de l’insupportable univers du flou », relevait Bernard Picon. Le sociologue soulignait la « puissance métaphorique considérable » de la cabane, « à la fois image de résistance aux multiples fractures contemporaines et parabole réunificatrice ». Ce qui, au regard de son apparence si modeste et fragile, constitue sans doute son ultime paradoxe.